LETTRE XXXV
A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SUPÉRIEURE A LVOX •
Encouragement à tout quitter pour Dieu. — Décision relative à la sainte communion.
[Annecy, 1615.]
Nous sommes arrivées très-heureusement, grâce à Dieu, ma plus chère et bien-aimée Sœur , et me porte très-bien. Ma Sœur de Gouffier2 vous dira toutes nos nouvelles; caressez-la joyeusement; elle ne fait que passer et s'en va absolument mettre fin à ses affaires. Oh! mon Dieu! ma très-unique Sœur, que j'ai de consolation, et que j'en ai donné à notre digne Père,
1 La Mère Marie-Jacqueline, fille du célèbre jurisconsulte Antoine Favre, premier président du sénat de Savoie, « posséda avec grande dignité (dit « saint François de Sales) le rang de deuxième Mère de l Institut f y, où Dieu la rendit admirablement utile dans la fondation des monastères de Lyon, Montferrand , Dijon, Bourg-en-Bresse, et dans le gouvernement du 2e de Paris. Elle travailla non moins efficacement à la réforme de l'abbaye de Tart (Bourgogne), et à celle d'une Congrégation religieuse de Troyes qui fut incorporée à l'Ordre de la Visitation.
« Dans ces divers apostolats (dit la Mère de Cbaugy), cette âme magnanime justifia le titre de grande que lui avait donné notre Bienbeureux Père, dès le commencement de l'Institut. Dans la suite et la fin de sa vie, la Mère Favre a été grande en humilité, par les bas sentiments qu'elle avait d'ellemême, au milieu de la profusion des grâces dont Dieu l'avait gratifiée ; grande en obéissance, puisque, au rapport de notre digne Mère de Chantai, elle avait cette vertu dans toute la perfection possible à une Religieuse ; grande en dévotion et religion, par le vœu qu'elle fit de n'arrêter jamais sa pensée qu'en Dieu ; grande en pénitence, car elle n'accorda jamais aucune satisfaction à ses sens ; grande en amour de Dieu et du prochain, comme le prouva son zèle pour le salut des âmes. Bref, cette vraie grande fille de notre glorieux Père et Fondateur, a laissé un grand modèle de perfection à toutes celles qui la suivront et un grand sujet de bénir et glorifier Celui qui a fait en elle de si grandes choses. » Là Mère Favre était Supérieure à Chambéry quand elle termina sa sainte carrière, 14 juin 1637.
1 Voir la note sur madame de Gouffier, lettre lxxv, page 133.
quand je lui ai dit voire conduite et l'espérance que j'ai du grand service que vous rendrez à Notre-Seigneur ! Ma très-chère Sœur, je ne vous souhaite rien que la persévérance, et que vous teniez votre esprit en douceur, force et joie; faites-le, je vous en conjure, ma chère amie; eh ! pour Dieu, rendez votre service fidèlement el joyeusement, notre Sauveur a hesoin de cela.
Quel honneur, ma très-chère amie, quel bonheur de pouvoir dire en vérité à Notre-Seigneur : « Que veux-je en terre, et que prclends-je au ciel, sinon vous? vous êtes ma portion, mon héritage éternellement! » Oh! ma fille, c'est en l'éternité des siècles où seront consolées les âmes qui auront tout quitté pour Dieu; quelle consolation, quelle gloire elles y recevront ! Cette vie, passons-la comme nous pourrons, pourvu que nous parvenions à l'autre. Ma très-chère Sœur ma mie, je vous supplie et conjure d'obtenir de Notre-Seigneur que je meure ou que je ne vive plus que pour Lui, pour obéir à ses saintes volontés.
Hélas! je voudrais vous dire beaucoup plus, mais jugez si j'en ai le temps. On ne communiera plus les mardis, mais les professes, tantôt un jour, tantôt un autre, selon que vous le jugerez, vous leur pourrez concéder la sainte communion plus facilement. Eu égard à la lettre que M. Brûlart écrivait à Dijon, faites-la chercher, je vous prie, comme aussi la licence que Mgr l'archevêque me donna pour aller à Dijon '. Nous attendons ici mon dit seigneur [de Lyon]; s'il revient, sollicitez-le d'expédier nos Règles; puis, envoyez-nous-en promplement une copie, car nous n'en avons point. Prenez pour coutume de saluer de ma part tous ceux que vous jugerez à propos. Adieu, ma mie.
Je suis toute vôtre.
Dieu soit bcni!
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.
1 L'histoire de la fondation de Lyon prouve qu'en cette année 1615 la Sainte alla de cette ville en Bourgogne pour régler les affaires de ses enfants; Sœur Marie-Aimée de Blonay l'y accompagna.
AXNÉE 1615. 53