LETTRE XLV
A LA MÊME
La vraie et solide vertu se forme dans les contradictions. — Tendre charité pour une Sœur éprouvée. — Nouvelles de saint François de Sales. — Détails pour affaires temporelles.
vive -j- jésus!
Annecy, 12 janvier [1616].
Dieu vous bénisse et vous remplisse de son très-saint amour, au commencement de cette nouvelle année , ma très-chère fille mon enfant! Je viens de recevoir vos lettres qui me plaisent toujours bien. Notre bon Seigneur et très-cher Père les voit toujours le premier, comme chose qui nous est commune. Je suis en peine de cette pauvre SceurN***. Oui-da, si vous pensez que l'ôter pour quelque temps de la cuisine lui puisse profiter, il le faut faire; mais , croyez-moi , éprouvez-la et l'exercez , car quelquefois il semble que nous devenions toute sainte , et c'est parce que nous ne sommes ni tentée, ni attaquée; la bonne vertu se forme parmi les occasions et contradictions.
Voilà une bonne mortification, ma très-chère fille, que celle de la pauvre Sœur N***« elle est digne de grande compassion,
et vous faites bien de la soulager le plus doucement que vous pouvez; je lui écris et à une partie de nos Sœurs. Croyez, ma très-chère fille, que j'ai bien peu de loisir. Monseigneur part d'ici; il s'en est allé pour recevoir Mgr de Maurienne qui retourne le voir pour trois ou quatre jours; il vous salue avec son cœur plus que paternel. Hélas! ce très-bon Père, nous le voyons très-courtement et assez rarement, car il est toujours accablé d'affaires.
Ma fille ma mie, que l'on considère bien le lieu où l'on vous mettra, avant que de vous faire changer de logis, et ayez un peu de fonds pour cela, car tout va bien juste à Lyon; mais vous avez de bons conseillers. Une très-humble révérence à Mgr l'archevêque, et dites-lui que mes deux filles ' le saluent très-humblement, qu'elles vous ont écrit : tout cela est vrai. Je loue Dieu de ce qu'il vous a bien remise à notre première franchise avec la bonne Sœur de Gouffier; ce sera un jour une brave fille. Notre -Seigneur la conduise et nous la ramène bientôt et heureusement.
Oui, certes, mon enfant, j'aime bien mon grand saint Jean, mais, ô bon Dieu, que j'ai besoin de sa mortification! Le vôtre est par excellence, avec l'exercice qui vous est infiniment propre; mais notre très-bon Père n'a pas trouvé le sien; mandez-en le nom et la pratique de vertu2. Je suis, certes, bien en peine de ma pauvre chère Péronne 3, et en peine de tout. Hélas! ma mie, je sais bien que vous n'y épargnez rien; mais il le faut bien faire ainsi, Dieu le veut et cette bonne fille le mérite : vous verrez qu'elle vous servira et profitera en sa
1 La baronne de Thorens et Françoise de Chantai.
s Selon qu'il se pratique à la Visitation à la fin de l'année, la Vénérable Fondatrice avait tiré au sort un saint protecteur, et saint Jean lui était échu. Elle réclamait aussi le protecteur de son Bienheureux Père.
3 Sœur Péronne-Marie de Chàlel. Son état maladif hâta son rappel à Annecy.
charge de coadjutrice ', car elle est si sincère; la mienne me promet d'être bien fidèle.
J'écris à M. Voullart, je ne sais que dire, sinon que ces marchands se jouent de nous; car, depuis le temps que l'argent est là et qu'ils ont eu les lettres, ils pourraient bien s'assurer de ce qu'ils doivent faire; cependant nous en avons grand besoin, mais Dieu soit béni ! Et, puisque nous sommes à parler d'argent, faites bien accomplir et payer le contenu du transport de feu ma pauvre Sœur Marie-Renée. Il y a cinquante écus pour Mgr l'archevêque qu'il prêta; il les lui faut bien rendre, et retirer la sûreté que j'en fis à son fermier qui nous les apporta [deux lignes illisibles]. Mais ce n'est pas moi, ma chère fille, qui envoyai un paquet pour M. Héraud, c'était ma Sœur Marie- Madeleine; elle est bien en peine, car il était d'assez bonne importance. Je ne ferai pas réponse pour le coup à ce cousin de ma Sœur Anne-Marie , je suis trop lasse.
Ma très-chère fille, faites bien tous mes honneurs et devoirs partout, surtout au grand Supérieur, et puis à tous les petits, entre lesquels j'honore tout particulièrement le bon M. de Saint- Nizier.
Et mon cher petit neveu, personne ne m'en dit rien? Je lui écrivis encore le jour de Noël. Ma très-chère fille ma mie, que j'aime de tout mon cœur, soyez toujours brave et généreuse; tenez-vous tant humble et douce qu'il vous sera possible, et toujours proche de notre cher Epoux, que je supplie de verser abondamment ses bénédictions sur votre chère âme que j'aime de toute la mienne; mais de cela je vous en assure. Enfin vous êtes ma fille ainée, très-aimée. Vive Jésus! Dieu soit béni.
1 A la Visitation, on appelle coadjutrice la Sœur que la Supérieure a choisie pour favertir charitablement de ses fautes ou manquements, « afin, dit la constitution XXXV, que la Supérieure, qui doit aider et corriger toutes les autres, ne demeure pas, elle seule, privée du bien d'être aidée et corrigée » .
Toutes nos bonnes Sœurs vous saluent de tout leur cœur. Voilà des graines de jardin.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.