LETTRE XLIX
A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SUPÉRIEURE A LYON
Rien ne peut ébranler une âme fondée en l'amour divin. — La santé doit être méprisée en certaines occasions et soigneusement gardée en d'autres. — Désir d'un parfait accord entre saint François de Sales et l'archevêque de Lyon. — La mortification d'une inclination naturelle est préférable aux pénitences corporelles.
VIVE -J- JÉSUS
Annecy, 20 janvier 1616.
Ce bon Père nous est venu trouver ce soir, de sorte, ma très-chère fille ma mie, que je ne vous écrirai pas si à souhait que je désirerais, mais pourtant tout ce que je pourrai. Nous reçûmes à soir votre lettre du quatorzième; eh ! bon Dieu, ma mie , que les hommes sont inconstants ! Que bienheureuses sont les âmes parfaitement fondées en l'amour et volonté de Dieu ! Attachons-nous là, ma fille très-uniquement aimée, afin que rien du tout ne nous ébranle. Ah! non, ma fille, il ne faut point se mettre en peine de tout ce que l'on dit par là1, encore qu'il fâche un peu; mais ne laissez rien entrer de tout cela dans votre cœur, recommandez-le tout à la Providence divine, et puis n'y pensez plus. Je suis plus en peine de votre infirmité que de tout leur dire; mais, mon Dieu, ma fille, il faut couper chemin à cela par deux moyens et remèdes : le premier sera de rappeler la joie dans votre cœur, quoiqu'il vous coûte un peu de peine et de violence; l'autre, de bien manger et de vous reposer. Mais, voyez-vous, il faut faire ceci absolument et sans marchander ni différer; car votre santé est entièrement nécessaire au service de Notre-Seigneur pour maintenant; c'est pourquoi il la faut procurer et puis la conserver avec soin. Je
1 L'archevêque de Lyon commençait à manifester l'intention de donner au monastère de cette ville des lois nouvelles et contraires à celles du Bienheureux Fondateur.
parle tout de bon, sans mollesse ni tendreté, et vous dis derechef, ma très-chère fille, que l'une des meilleures fidélités que Notre-Seigneur requiert de vous maintenant , c'est celle de tenir votre corps en bonne force pour faire le service qu'il requiert de vous en votre charge. 0 ma fille très-chère ! notre corps et notre santé doivent être méprisés en certaines occasions pour Dieu, et en d'autres ils doivent être précieusement gardés et accrus; faites-le donc fidèlement, et vous rendez souple à votre coadjutrice à qui je vous recommande.
Je suis très-aise de ce que Algr l'archevêque va voir nos Règles, afin que la conclusion se fasse de tout, en sorte que Ton puisse en donner des copies à ceux qui les désirent; hàtez-le en cela tout doucement, mais comme de vous-même, lui coulant pourtant que Monseigneur attend toujours ses sentiments, et qu'il est expédient que la chose se fasse, afin de pouvoir envoyer des copies desdites Règles à ces bonnes âmes qui les désirent, et cependant faites que le Père Philippe console ces pauvres filles de Billoni ' et qu'on leur donne espérance qu'on les assistera. Si voue voulez, vous leurpouvezécrire, même à ce bon M. Favre qui m'a écrit; car je pense que c'est pour ces filles de Riom 2 ; mais j'en parlerai avec Monseigneur et peut-être je lui écrirai moi-même.
Ma très-chère fille , quand ce bon Mgr l'archevêque vous parlera de la clôture, ou de quelque autre point essentiel de nos Règles, ne lui répondez que par votre modestie et égalité , avec un petit ris doucement joyeux ; s'il faut ajouter quelques paroles, que ce soit seulement pour lui dire qu'ils s'accorderont bien, lui et Monseigneur; que de nous , nous sommes filles d'obéissance, aimant parfaitement notre Institut, et cette
1 Pieuses personnes qui désiraient dans leur ville l'établissement d'un monastère de la Visitation ; il ne se fit qu'en 1050.
* On poursuivait à Riom pour obtenir une fondation ; elle n'eut lieu qu'en 1023.
réponse soit pour tout. Dieu, par sa bonté, entretienne ce bon prélat au sentiment qu'il emporta d'ici.
Ne vous peinez pas , mon enfant, d'écrire votre confession. Hélas ! je la sais sans l'avoir vue. Dieu, par son infinie bonté, vous rende tous les jours plus sienne et plus entièrement dépendante de Lui seul, puisque en cela consiste notre unique bonheur et félicité. Ne vous mettez pas en peine du livre De V amour de Dieu; vous l'aurez bientôt avec notre bon M. Michel, s'il plaît à Dieu l.
Je crois que notre pauvre sœur [madame] de Charmoisy nous demeurera [guérira]. Monseigneur n'a su éviter d'y aller, il en a été fort prié par M. de Charmoisy; il ne reviendra que dimanche.
Le bon Dieu conduira notre pauvre Sœur de Goufiîer; je suis bien consolée de ce que ce bon Dieu vous a bien unies toutes deux; mais y aura-t-i! adresse de lui écrire? A-t-elle donné ordre pour cela?
Une autre fois, je vous parlerai comme il faut conduire les mortifications extérieures, afin qu'elles se fassent selon l'esprit de Dieu ; cependant il les faut permettre rarement. Enfin , Monseigneur me disait dernièrement qu'il aimerait mieux une petite inclination mortifiée que tout cela, et que, depuis qu'on les avait choisies de soi-même, la nature s'y complaisait; néanmoins il nous les faut honorer, puisque les Saints l'ont fait, et en permettre quelquefois. Certes, ma très-chère fille, je suis comme vous, je n'ose point mortifier nos Sœurs; et quand elles me demandent des pénitences, je ne sais que leur dire; quand il les faudra donner pour leur bien, Notre- Seigneur me les inspirera.
Je ne vous puis répondre à propos pour ces confesseurs
1 Au printemps de 1G1(3, M. Michel porta, en effet, ce précieux livre à Lyon , pour le faire approuver et imprimer.
extraordinaires que je n'aie parlé à Monseigneur; car les gens de delà sont si délicats, que, s'ils le savaient, cela les émouvrait bien fort.
Le gris qu'il faut ', c'est pour faire des œillets sur du satin cramoisi, et partant je crois qu'il ne le faut pas trop brun. Ne nous envoyez point de verre pour hsAgnus Del, il s'en trouve à Chambéry.
J'écris en la récréation , ne l'ayant su faire ailleurs ; toutes nos Sœurs vous saluent très-cordialement. Souvent vous êtes le sujet de nos entretiens en nos récréations, car enfin vous êtes ma très-chère fille, et vos deux compagnes aussi, que je salue de tout mon cœur. Je commence à faire les grandes lettres que je leur ai promises, mais je ne puis les envoyer a ce coup. Bonsoir, mon enfant; Dieu vous comble de grâce. Je suis toute vôtre.
De la main de la Sœur J.-C. de Bréchard. — Mille saluts à ma très-chère Sœur, à laquelle notre Mère m'a commandé de dire que vous lui envoyiez le livre de saint Jean Climacus et les poudriers qu'elle laissa sur la fenêtre. Elle salue toutes nos Sœurs, vos chères novices, aussi fais-je de tout mon cœur, mais plus fort les professes.
Notre Mère vous prie de lui faire savoir des nouvelles de M. de Neuchèze.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
1 Sainte de Chantai occupait ses filles à des broderies pour la sacristie, et même pour le dehors.
LETTRE L (Inédite)