LETTRE LVI
SUPÉltlEl'RE A LYOM
Nécessité de bien éprouver les vocations. — Les caractères mélancoliques sont peu propres à la vie religieuse. — La Sainte blâme une prétendante qui veut mettre quelques conditions à son admission. — Rut vers lequel doivent tendre les novices.
VIVE y JÉSUS !
[Annecy, 1616].
Ma chère fille,
Votre lettre nous a certes bien touchée! Dieu nous veuille donner la vraie vertu d'humilité, douceur et soumission; car jamais il n'y a en cela de tromperie, et, où ces pièces manquent, il n'y a pas de fondement, mais pour l'ordinaire de la déception. Il n'y a rien à consulter, il faut mettre cette bonne femme dehors pour mille raisons , et gardez de vous laisser vaincre
d'aucune raison humaine des parents, sinon que Dieu vous
donnât lumière du contraire. Enfin, ma fille, il faut avaler le calice, et supporter le mépris pour nous maintenir dans notre
pure observance; mais, je vous conjure, agissez en ceci avec toute douceur et respect, sans rien dire qui puisse troubler ni affliger cette bonne femme.
Quant à mademoiselle N. , certes, nous ne savons qu'en dire; car nous craignons cette inégalité et mélancolie qui la rend
sèche. Toutefois, vous ne pouvez faillir à la recevoir au premier essai, et lui dire librement qu'il faut qu'elle se laisse
éprouver pour le moins quatre mois dans la maison , avant d'y recevoir l'habit. Quant à la condition qu'elle veut se réserver, se faisant Religieuse, d'être toujours avec vous, il n'en faut point parler. Le traité qu'elle prétend faire en se faisant Religieuse n'est pas l'achat d'une métairie, et par conséquent il ne faut point de glose ni de réserve en son contrat. Tout ce qu'elle se peut réserver, c'est la résolution de ne jamais faire sa
propre volonté , et de vivre doucement et humblement dans la Congrégation. Je vous conjure, ma vraie fille, dans tout ce tracas d'affaires, tenez votre cœur doux, humble, généreux et joyeux; car Dieu requiert cela de vous.
Vous dites la vérité, ma chère fille, nos Sœurs [de Châtel et de Blonay] sont deux perles de vertu; elles ne m'ont pas peu obligée de vous avoir bien ouvert leurs cœurs; je ne doutais point de cela, et je m'assure que toujours plus vous en recevrez du support et de la consolation. Encouragez doucement le cœur de la chère cadette à se bien élargir et ouvrir avec les autres Sœurs, et de leur donner de la satisfaction; elle le peut si elle se surmonte avec humilité et en regardant Dieu , lequel je supplie faire parvenir ses chères novices en l'amour de la correction, et leur en fasse faire du profit. Elles doivent aspirer à une grande pureté de vie et à se rendre familières autour de leur divin Epoux. Je ne leur écris pas maintenant, il suffit que nous nous entretenions nous deux que Dieu a si intimement unies ensemble.
Dieu vous bénisse, mon cher enfant! Je suis bien aise de voir l'état de votre cœur; tenez-le diverti de toute inutilité et dans son unité avec Dieu, et vraie fidélité à sa règle; car, ma vraie fille, Dieu vous a commise pour notre secours, et pour porter avec nous la charge que lui-même nous a imposée. Ne me. dites pas que vous êtes sans consolation à cause de notre séparation. Je vous proteste que je vous écris beaucoup plus que je ne parle à nos Sœurs qui sont ici; nous nous voyons, il est vrai , mais c'est tout , et il me semble que ce peu d'absence corporelle vous rend plus présente à nos esprits que si vous étiez ici. Au reste , ne faites jamais différence entre vous et nos Sœurs de céans, sinon que vous êtes plus chérie et plus soigneusement instruite. Or sus, ne vous plaignez donc plus d'être séparée, puisque Jésus-Christ est notre unique lien.
Votre , etc.