‹ Lettres (volume 3)Chapitre 59 sur 351 · LETTRE LXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXV

AU MÊME

Sublime disposition de dénûment intérieur.

vive -j- JÉSUS.'

[Annecy, 1016 ]

Mon cher Père,

M. Grandis ' m'a dit aujourd'hui que nous eussions encore bien soin de vous, que vous ne deviez plus faire une si grande diète, qu'il fallait bien vous tenir et contre-garder de près, à cause de la fluxion qu'il faut craindre. Je suis bien aise de toutes ces ordonnances, et de ce que vous garderez votre solitude, parce qu'elle sera encore employée au service de votre cher esprit. Je n'ai pu dire notre, car il me semble n'y avoir plus de part, tant je me trouve dénuée et dépouillée de tout ce qui m'était le plus précieux.

Mon Dieu! mon vrai Père, que le rasoir a pénétré avant! Pourrai-je demeurer longuement dans ce sentiment? au moins

1 Médecin de saint François de Sales et de la Visitation d'Annecy.

notre bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s'il lui plaît, comme je le désire. Hé! que vos paroles ont donné une grande force à mon âme ! que celles-ci m'ont touchée et consolée où vous me dites : « Que de bénédictions' et consolations votre âme a reçues, de me savoir toute dénuée devant Dieu! » Oh! Jésus vous veuille continuer cette consolation , et à moi ce bonheur ! •

Je suis pleine de bonne espérance et de courage, bien paisible et bien tranquille. Grâce à Dieu, je ne suis pas pressée de regarder ce que j'ai dévêtu ; je demeure assez simple, je le vois comme une chose éloignée, mais il ne laisse pas de me venir toucher, soudain je me détourne. Que béni soit Celui qui m'a dépouillée! que sa bonté me confirme et fortifie à l'exécution quand il la voudra. Quand Notre-Seigneur me donna cette douce pensée, que je vous mandai mardi, de me laisser à Lui. hélas ! je ne pensai point qu'il commencerait à me dépouiller par moi-même, me faisant ainsi mettre la main à l'œuvre; qu'il soit béni de tout et me veuille fortifier!

Je ne vous disais pas que je suis avec peu de lumière et de consolation intérieure; -je suis seulement paisible partout, et semble même que Notre-Seigneur, tous ces jours passés, avait un peu retiré cette petite douceur et suavité que donne le sentiment de sa chère présence. Aujourd'hui encore, plus ou moins, il me reste fort peu de chose pour appuyer et reposer mon esprit; peut-être que ce bon Seigneur veut mettre sa sainte main par tous les endroits de mon cœur pour y prendre tout et le dépouiller de tout; sa très-sainte volonté soit faite!

Hélas! mon unique Père, il m'est venu aujourd'hui en la mémoire qu'un jour vous me commandiez de me dépouiller; je répondis : « Je ne sais plus de quoi » , et vous me dites : « Ne vous l'avais-je pas bien dit, ma fille, que je vous dépouillerais de tout? » Oh Dieu! qu'il est aisé de quitter ce qui est autour de nous ! mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans

l'intime de la moelle, qui est, ce me semble, ce que nous avons fait, c'est une chose grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu. La seule gloire donc lui est due et lui soit rendue à jamais.

Mon vrai Père, si ne me revêts-je point sans votre congé de cette consolation que je prends à vous entretenir. Il me semble que je ne dois plus rien faire, ni avoir pensée, ni affection , ni volonté, qu'ainsi qu'elles me seront commandées.

Je finis donc en vous donnant mille bonsoirs , et vous disant ce qui m'est venu en vue. Il me semble que je vois les deux portions de notre esprit n'être qu'une, uniquement abandonnée et remise à Dieu. Ainsi soit-il, mon très-cher Père, et que Jésus vive et règne à jamais! Amen. Ne vous avancez point de vous lever trop tôt; je crains que cette sainte fête ' ne vous fasse faire un excès. Dieu vous conduise en tout.

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