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LETTRE LXIX

A LA MÈRE JACQUELINE FAIRE

SUPÉRIEURE .1 LYON

Saint François de Sales se résout à solliciter l'érection de la Visitation eu Ordre religieux. — Quelle estime faire de sa vocation. — Joie que donne l'annonce d'un prochain voyage de la Mère Favre à Annecy.

VIVE y JÉSUS'

Annecyl. uin 6

Ma très-chère fille ma mie,

Il faut que perpétuellement vous me pardonuiez et toutes nos chères Sœurs à qui je dois des lettres; car n'ayant pas du loisir de reste pour tenir mes lettres prêtes, je suis contrainte d'écrire sans haleine, puisque je suis mal avertie. Je croyais que le sire Pierre ne partirait que demain, et l'on me vient dire qu'il s'en va; en tout il faut avoir patience; mais, si, avais-je à vous écrire beaucoup et grand désir d'écrire à mon fils, M. Michel, et à nos Sœurs ; M. l'aumônier emportera tout cela.

Donc vous êtes maintenant assurée de la volonté de notre bon Seigneur touchant la religion, je veux dire la conversion de notre Congrégation en Religion, aux conditions qu'il nous a marquées, qui sont toutes saintes et dont la résolution est invariable. Il y a longtemps que l'on a offert ce parti à Mgr de Lyon et [il] ne voulait pas qu'on le sût, car, je vous prie, que nous importera-t-il de faire nos vœux solennels ou publics comme nous les faisons ; d'être appelée Religion ou Congrégation? Certes, cela ne nous importe; au contraire, nous avons toujours témoigné de le vouloir, mais toujours avec celte invariable réserve de ne rien changer de la fin de notre Institut, ni des moyens de parvenir à cette fin, lesquels nous avons tenus jusqu'à maintenant, grâce à Dieu, à sa gloire, à l'utilité du prochain; et qui ne nous voudra comme

cela, qu'on nous laisse ; nous ne prions et ne recherchons personne de nous prendre, ains nous serons très-contentes de demeurer humblement en notre petitesse, et plus mille fois qu'autrement si la gloire de \otre-Seigneur ne nous en tirait. Voilà donc, ma très-chère fille, votre esprit tout éclairci pour ce sujet, et vous pourrez satisfaire ceux qui vous parleront. Oh! je désire bien fort que notre cher et Révérend Père recteur sache bien tout, et qu'il en die en charité son sentiment à Monseigneur et sur tous les articles, car Monseigneur le désire, d'autant que c'est un grand homme de bien et capable ; il m'a semblé voir en la lettre qu'il m'a écrite la dernière , qu'il croyait tout le contraire de ce qui est ci-dessus. Au reste, ma fille très-chère, s'il y a moyen, faites que Mgr l'archevêque écrive à Monseigneur sa résolution sur sa dernière lettre, parce qu'il nous importe pour l'affaire de Rome ; mais ne lui témoignez pas cette particularité, ni même que nous ayons mandé de la solliciter, voilà tout pour ce sujet.

Oh! ma très-chère fille, qu'il nous faut, de vrai, avoir un grand et ferme courage pour aimer et servir notre bon Dieu tout de bon, car nous y sommes infiniment obligées. Oh Dieu ! quelle grâce il nous fit, il y a six années, de nous appeler à cette manière de vie si propre, si convenable au sexe, pour parvenir à la vraie perfection ; il soit béni à jamais ce divin Sauveur. Je vous assure, ma vraie première et très-chère fille, que je tâche aujourd'hui de fort renouveler mon cœur afin de vivre dorénavant selon la très-sainte volonté de Dieu. Croyezmoi, ma fille, vous m'êtes grandement chère et précieuse, et j'ai un désir incomparable que vous vous dépouilliez fort de tout ce qui n'est point Dieu, et que, n'ayant qu'un seul cœur, vous le conserviez tout entier pour le seul Sauveur qui a donné sa chère vie pour obtenir notre amour et notre salut.

Voyez-vous, ma chère fille, je vous aime grandement et ces deux filles qui sont auprès de vous, et toute la chère petite

troupe; vous m'êtes graudement présente, et j'ai autant de soin de vous servir en tout ce qui me sera possible, que celles qui sont autour de moi; ne le croyez-vous pas? il est bien vrai. Faites gaiement là votre petit service ; rien ne se fait ici qui ne se fasse là.

Il est vrai, ma fille , j'ai un extrême désir que nous animions nos Sœurs, afin que les prémices de l'esprit que Dieu répand ici et là soient bien employées; mais partant il faut aller toujours avec douceur et suavité, supportant nos petites imbécillités et faiblesses, car nous ne sommes ni ne serons jamais sans cela.

0 Dieu ! ma toute chère fille, quelle joie se répandit hier dans mon cœur, quand j'entrevis quelque espérance de vous revoir, et quel bruit et émotion ne se fit-il pas dans notre récréation à la nouvelle que j'en donnai1 ! Certes, c'est chose admirable de l'amour que vous portent toutes ces filles ; mais, voyez-vous, ne faut-il pas que je laisse épancher mon cœur de ce côté-là, craignant la douleur si elle n'arrivait pas ? Hélas ! notre pauvre Péronne, il faudra bien la renvoyer à [Annecy] si le mal lui continue, qu'elle se rende là inutile, et que le changement d'air lui soit propre. Dieu sait comme nous la recevrons de bon cœur, mais je crains qu'elle ne fasse encore faute à votre petit ménage ; toutefois, Dieu pourvoira à tout.

Je serais bien aise que vous ne donnassiez l'habit à la bonne N*,: dès qu'elle n'ait fait ses six semaines ; si l'on me donne le loisir, je lui ferai un billet, sinon son humilité me supportera, et sa charité aura soin, je l'en prie, de prier Dieu qu'il me donne la grâce d'être toute sienne.

Mille saluls, ma fille ma mie, à toute la chère troupe, un peu à part à nos deux filles, au Révérend Père recteur, au cher neveu et à qui il vous plaira. Mais, mon Dieu, j'admire ma Sœur de

1 Sainte de Chantai songeait à rappeler à Annecy Sœur P. -M. de Châtel, qui était toujours souffrante, et désirait que la Mère Favrc la ramenât elle-même, ce qui eut lieu en effet peu après.

Gouffier, nous lui écrirons par le retour de M. l'aumônier, car enfin elle perd son temps, et je suis étonnée de ce qu'elle ne nous écrit point. Oui, elle perd son temps. Adieu, ma mie, ce jour saint de la fête de Saint-Claude. Votre, etc.

Conforme à l'original gardé ans Archives de la Visitation de Chambéry.

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