LETTRE LXX
A SAINT FRANÇOIS DE SALES
Difficultés suscitées pour l'achat des moulins du duc de Nemours.
vive -|- JÉSUS !
[Annecy, 1616.]
Bonjour de tout mon cœur, mon très-cher Père très-unique; j'ai à vous dire maintenant qu'avant-hier je parlai à M. Dufresne, par le conseil de M. Flocard, pour les moulins de Monsieur1 ; il y trouve une grande difficulté, mais non pas impossibilité ; c'est pourquoi la grande utilité que cela apporterait à cette maison ne peut me permettre de quitter cette poursuite qu'à l'extrémité. Il vous en parlera aujourd'hui, mon très-cher Père, à ce qu'il me dit ; voyez bien, s'il vous plaît, tout ce qui s'en pourra espérer, car M. Flocard ne doute point que la chose ne puisse réussir, en toutes les façons qu'il se pourra.
Il faudra bien, mon très-cher Père, que je vous voie aujourd'hui moi-même, car ma Sœur de Gouffier presse fort sa réponse pour l'affaire de Moulins ~ ; je lui ai déjà mandé votre absence, mais le départ du sire Pierre à demain nous donnera sujet de lui répondre.
Cependant , mon très-unique Père, je vous donne derechef million de bonjours. Le doux Jésus soit à jamais au milieu de notre cœur !
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
1 Le duc de Nemours, qu'on désignait ainsi. 5 C'est-à-dire d'une fondation dans cette ville.
LETTRE LXXI {Inédite)
A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SUPÉRIEURE A LYON
Anuonce de la réponse de saint François de Sales à l'archevêque de Lyon. - Sage direction de la Mère Faire à ses filles. — Projet pour un changement de maison. — Réponse au sujet de la communion. — Avis pour une affaire d'intérêt.
vive -J- jésus!
[Annecy], 2 juillet 1616,
Ma pauvre chère fille,
J'ai su ce soir, en entrant à table, cette commodité de vous écrire; de la perdre, il n'y a pas moyen, et je viens d'écrire premièrement ces quatre lettres ci-jointes que vous ferez tenir. Notre cher et très-digne Père répond couramment et brièvement à Mgr l'archevêque, et je m'assure qu'il vous mande que oui ; enfin il faut se sacrifier pour Dieu et pour sa gloire, à laquelle très-assurément toute celte affaire réussira grandement et n'en faut point douter l. Mais il faut que ce bon prélat donne promptement, s'il lui plaît, sa conclusion, parce que nous sommes persécutées de gens qui demandent nos Règles, et de les leur donner qu'elles ne soient conclues, il n'y a plus d'apparence. Ma fille mon enfant, ce bon prélat ne vous dit rien qu'il ne m'eût dit, je vous assure ; or il faut que tout se passe doucement et quasi imperceptiblement parmi les Sœurs.
Il ne sera que bon que toutes ces filles d'Auvergne fassent leur noviciat vers vous, et ne doutez rien, Dieu fournira tout ce qu'il faudra. Je crois que ces lettres que j'écris les arrêteront et accoiseront pour quelques semaines. Quant à ma Sœur ***, vous la conduisez à mon goût, et ce qui est le mieux, selon celui de Dieu, si je ne me trompe ; continuez et travaillez pour la gagner à Notre-Seigneur, j'espère qu'il vous en con-
1 Au sujet de l'érection de la Visitation en Ordre religieux.
solera. Ce coup de ma Sœur *** est admirable et fait voir la condition de son esprit. Dieu, qui vous a assistée jusqu'ici , vous aidera toujours, et je pense qu'enfin elle sera bonne fille, et je suis consolée de la savoir remise, et du bon dessein de N***, Dieu l'y confirme.
Certes, mon cher enfant, je suis bien aise qu'on vous fasse des charités ; saluez-la bien, notre bonne mère ', de ma part ; je suis sa très-humble servante, et du Père Philippe bien for!, et toutes nos amies ; enfin vous me faites un plaisir incroyable de me mander ainsi toutes vos petites affaires. Au reste, ma fille, je n'avais pas reçu de vos lettres il y avait huit jours, et vous me mandez que vous m'avez tant écrit ; je n'ai pas reçu trop de lettres, mais ce n'est pas par reproche, non. Je vous ai déjà écrit que la chère Sœur était guérie, grâce à Dieu. Marie- Aimée se porte fort bien; l'autre aussi2 est bien enrôlée [en bon chemin].
Choisissez bien votre maison avant que changer ; la maison verte est bien sèche et évenlée, si je ne me trompe. Nous prierons pour cela ; mais priez aussi pour obtenir les places qui nous sont nécessaires. Je n'ai encore rien vu de ce que les marchands ont apporté ; leur balle se dépliera demain seulement. Mon Dieu ! que j'aime tendrement ces filles qui sont autour de vous et qu'elles me sont chères ! assurez-les-en bien. Que je leur souhaite de sainteté et de pureté, mais surtout à leur pauvre petite Mère, que j'aime comme mon cœur, et à qui je ne recommande rien, sinon qu'elle s'étreinsse [se plonge] bien en la confiance de son Sauveur, et qu'elle se repose en Lui de toutes choses et se tienne joyeuse et en santé. Et quant à la sainte communion, ô ma fille, faites-la tant que vous voudrez par extraordinaire sans ordinaire, sinon qu'il n'y a point de
1 Madame de Ckevrières , à qui l'on a vu que la Mère Favre donnait ce nom par affection.
2 Maiie-Aimée, baronne de Thorens, et Françoise de Chantai.
doute qu'il la faut faire trois fois la semaine, ce n'est pas trop pour vous. Il faut que je vous dise que si quelquefois vous pouvez prendre la confiance de dire quelque chose à N*##, je pense que cela déchargerait un peu votre cœur.
L'impression du livre tire trop à la longue, Rigaud a tort. Au reste, en confiance je vous dis qu'il faut que vous disposiez imperceptiblement M. l'aumônier à ne demeurer ici que huit ou dix jours, quand il y viendra; je ne vous en dis pas davantage, vous devinerez prou. Faites bien qu'il m'excuse si je ne lui écris. — Au reste, quant à cet argent de Lyon, pour Dieu parlez au marchand, et lui dites qu'il fasse savoir à celui de Besançon qu'il y a trois mois que la quittance est là, et qu'il ne nous tienne plus en longueur. Je voudrais encore que vous écrivissiez au Père Placide (qui demeure au couvent réformé de Saint- Benoît de Besançon) le tort que ces gens nous font, et que pour Dieu ii y mette ordre. Je n'en puis plus, mon enfant, c'est pourquoi je finis, Dieu soit notre tout. Je suis toute vôtre d'une façon incomparable. Jour de Notre-Dame.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.
LETTRE LXXII (Inédite)
A LA MÊME
Comment se conduire à l'égard de Mgr de Marquemont,au sujet des changements qu'il voulait introduire à la Visitation. — La dot des Religieuses ne doit être reçue qu'après leur profession.
vive -j- jésus!
[Annecy], 13 juillet 1616.
Eh ! mon Dieu, ma très-chère fille, que je suis marrie de quoi le sire Pierre nous surprend ainsi, car j'aurais grande envie de savoir de Monseigneur s'il n'était point besoin de répliquer quelque chose à Mgr de Lyon, sur ce que vous me dites qu'il vous mande. Il faut, je pense, toujours faire entendre
doucement que les bons enfants ne se divisent jamais de leur mère; que telles que l'on sera ici nous serons là-bas, et que vous vous assurez que Mgr de Lyon aura pour vous autant de temps que l'on en a donné ici pour apprendre le grand Office, qui est sept ans; que pourvu qu'il se trouve des forces suffisantes aux filles, il se trouvera assez de bonne volonté pour obéir... (sous-enlend,dès que l'on convertit la Congrégation en Religion). Enfin dites ce que Dieu vous inspirera; car d'entreci à sept ans il arrivera quelque chose , et l'on en pourra encore avoir sept autres, voire plus1. — Dieu m'aide, ma fille, car voilà Monseigneur qui vient dire adieu à madame Rochelle, et il m'a dit que vous deviez écrire vous-même à Mgr de Lyon ; faites-le donc, mon enfant, encore que je ne vous envoie point de copie, car je n'en ai pas le loisir, et parce que le pauvre Père dom Juste2 n'avait pas la patience requise pour bien faire mettre dans les expéditions tout ce qui était requis, Monseigneur veut que vous conjuriez saintement Mgr de Lyon d'oblenir pour toutes les maisons que l'on dira seulement le grand Office, ainsi que les prêtres le disent, sans être obligées à l'Office des morts, à celui de Notre-Dame, aux sept psaumes que les Religieux disent à certains temps et jours, lui remontrant que ce serait chose impossible de s'obligera cela; qu'il verra, quand il sera de retour, ce que c'est que de la force de ces filles, et ce que Dieu vous inspirera , et à M de Saint-Nizier qu'il serait bon qu'il se joignît avec vous. Monseigneur ne mettra dans les Constitutions que le seul grand Office, car la Règle de Saint- Augustin n'en ordonne point, mais il sera toujours plus assuré
1 Sainte Jeanne-Françoise de Chantai, en demandant du temps pour s'habituer au grand Office que voulait imposer l'archevêque de Lyon, espérait qu'on obtiendrait de Rome l'approbation du petit Office de la Sainte Vierge, ainsi qu'il arriva en effet.
2 Dom Juste Guérin, Barnabite, chargé de négocier à Rome plusieurs affaires du diocèse de Genève. Voir la note de la lettre LXXXII, page 144.
iv. 9*
pour arrêter les chimères du monde qui fantaisie sur tout. Au reste , je ne sais si c'est une Providence divine , que je me suis toujours oubliée de vous dire , qu'il ne faut jamais rien prendre des dots des novices qu'elles n'aient fait profession, car le saint Concile l'ordonne ainsi ; c'est a propos de ma Sœur Elisabeth. Ma fille ma mie , je suis contrainte de finir. Adieu , à toutes, mon enfant; je suis vôtre du tout, du tout.
Dieu soit béni!
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.
LETTRE L XXI II (Inédité)
A LA MÊME
Ferme résolution de maintenir la liberté de l'Institut. — Il n'y a que l'autoiité du Saint-Siège qui puisse faire changer la Règle. — Nouvelles diverses.
VIVE j JÉSUS !
[Annecy, 1616.]
Ayant achevé de lire votre chère lettre que je viens de recevoir, ma pauvre chère fille, je vous dis de tout mon cœur que je serais très-grandement mortifiée, si l'on rompait le dessein de votre venue1. Oh! certes, il faut par-dessus tout aimer la très-sainte volonté, et nous le voulons aussi, ma plus que trèschère fille ; mais nous croyons que ce l'est bien aussi , et qu'elle recevrait de la gloire en notre commune utilité. Il ne faut point se trop attendre à me voir au mois d'octobre; car, pour vous le dire ingénument, quoi que l'on vous die, assurez-vous que nous ne partirons pas d'ici que tout ne soit bien assuré pour continuer notre petile manière de vie aux lieux où l'on nous appellera, et que, dans les permissions ou licences, rien n'y
1 On a vu, dans une lettre précédente, que la Mère Favre devait reconduire à Annecy la Sœur Péronne-.Marie de Chàlel.
soit obscur ni à double entente. Je le vous dis clairement, ma chère fille, il n'y a que la souveraine autorité du Saint-Siège qui nous fasse jamais rien changer ; car ce qui est résolu est résolu, ainsi que vous savez. Mais quoi, le Pape n'a garde de nous forcer à dire ce que nous ne savons pas et que nous ne saurions jamais apprendre. En tout le très-saint vouloir de Dieu soit l'ait.
Je ne puis cesser d'admirer N*#* [madame de Gouffier]; elle a une bonne intention que Dieu convertira à sa gloire, mais elle a pourtant tort de se plaindre de nous , qui n'avons reçu de ses nouvelles, il y a quatre mois, et sommes les dernières qui avons écrit; je lui ferai un mot pourtant, si je puis, car je l'aime grandement cette fille-là. Faites-moi réponse, quand vous pourrez, du sentiment du Père recteur et du Père Grangier. M. l'aumônier ' n'a dit adieu à personne de céans, dont je fus un peu mortifiée, car j'aime et honore grandement ce bon homme; nous ne l'avons vu ni parlé qu'à moitié nos dents, il m'en a été en mal : c'est une vraie bonne àme, conservez-moi en la souvenance de ses prières; j'y ai confiance, je ne l'oublie jamais aux miennes petites. Faites-le bien prier pour notre affaire de Rome, et faites que discrètement il s'enquière des Ursulines, si celles de Paris disent le grand Office.
Je pensais vous écrire une longue lettre, mais les dames de Sainte-Catherine m'ont pris tout mon temps. Il faut finir, ma toute chère fille, et obtenir tout doucement de ce bon prélat (de Lyon] l'accomplissement de notre désir. Il n'y a moyen de s'en dédire; ma chère fille, dix ou douze jours sont bientôt passés, Dieu ne nous éconduira pas. Ma fille, je ne puis davantage écrire; mille salutsà tous, à toutes nos très-chères bien-aimées Sœurs. A notre bon M. Michel, point de billet pour ce coup,
1 Le confesseur des Sœu.s de Lyon étail venu faire une visite à Annecy tandis que M. Michel Favre était à Lyon.
mais de grands et cordials ' saluts. Très-humble révérence à Mgr l'archevêque, au Père recteur, quand vous les verrez, et à tout autre. Adieu, ma très-chère fille ma mie; je suis votre plus humble sœur et servante très-fidèle en Notre-Seigneur.
Jkame-Fraxçoise Frémyot, de la Visitation.
Dieu soit béni!
Une autre main :
Notre chère Mère n'a pas le loisir de vous dire , chère Sœur, que vous êtes d'une très-bonne conscience, comme sa grand'mère, et que vous fassiez un mémoire exact de tout ce que vous envoyez, car elle ne veut en façon quelconque vous être en rien redevable. Bonsoir, pauvre Sœur, venez vitement pour mon contentement.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry
LETTRE LXXIV (Inédite)