LETTRE LXXVII
A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD
SUPÉRIEURE A MOULIXS
Aimable reproche sur son retard à écrire. — Bienveillance du prince Victor-Amédée pour saint François de Sales.
VIVE -j- JÉSUS !
Annecy, 15 août 1616.
Ce n'est que pour vous faire la correction , ma mie , que je vous écris ce billet, et vous dire que vous ne nous traitiez point comme cela de laisser passer les occasions d'écrire sans le faire. Certes, si je vous tenais, je vous embrasserais bien serrée pour
1 La présidente Le Blanc. Cette dame avait été fort adonnée à la vanité et aux pompeuses misères de ce monde; mais elle n'eut pas plus tôt entretenu saint François de Sales, lors de son séjour à Lyon en 1615, qu'elle s'arracha du cœur toutes ces ronces de mondanité, et s'adonna à la dévotion avec tant d'ardeur qu'elle en devint un exemplaire. Amie et bienfaitrice dévouée de la Visitation, elle allait souvent retremper son âme auprès de la Mère Favre, et faisait de fréquents séjours au monastère de Lyon, où elle vivait comme une Religieuse, et ne voulait être appelée que Sœur Barbe-Marie. Elle s'employa avec zèle à procurer la fondation d'un monastère à Grenoble, et le combla de ses bienfaits ; peu d'années après cet établissement, fruit de ses soins, elle décéda saintement. Le B. Évèque fit de cette vertueuse dame l'éloge suivant, dans une lettre à la Mère de Châtel : « Vous n'avez donc » plus parmi vous madame la présidente Le Blanc ; je crois qu'elle est » parmi les Anges. C'était une femme rare, grande servante de Dieu. Gre- » noble perd en elle un grand exemple de vertu. » (Tiré de l'Histoire inédite de la fondation de Grenoble.)
vous mortifier '. Oh! bien, je pardonne tout le passé, mais n'y retournez plus. Ne savez-vous pas que j'aime bien ma pauvre vieille fille et ses lettres aussi? De moi, je pense que vous êtes partie pour Moulins, mais il me tarde bien que je sache comme tout est allé. Ecrivez-nous bien au long et de la chère et trèsaimée Sœur de Gouffier. Je ne puis lui écrire, je suis sans loisir; ce n'est pas pourtant que la venue de M. le prince [de Piémont] ' m'occupe, encore que je l'aime bien, parce que l'on dit qu'un jour il sera saint, au moins s'il persévère.
Je crois, au moins je m'en doute, que Monseigneur n'écrira point. Il est grandement occupé et ce prince l'aime grandement, et lui en est tout amoureux. Dieu mette ici une bonne paix. Nous avons force malades ; le reste est gaillard et de bonne volonté.
Adieu, ma très-chère Sœur ma mie, vous voyez que c'est à traits de plume que j'écris. Je salue cordialement nos très-chères
1 La Mère Jeanne-Charlotte de Bréchard et ses fidèles coopératrices, les Sœurs Françoise-Gabrielle Bally, Marie-Avoye Humbeit et Jeanne- Marie de la Croix, avaient quitté Annecy le 24 juillet 161(3, munies de la bénédiction de leur Bienheureux Père et de ses saints conseils. A la Mère de Bréchard il dit ces douces et prophétiques paroles : « Qui peut <; conserver la douceur emmi les douleurs et allangourissemenfs, et la paix « entre les tracas et multiplicité d'affaires, il est presque parfait; et bien " qu'il se trouve peu de gens, es religions mêmes, qui aient atteint à ce k degré de bonheur, si est-ce qu'il y en a, partant il faut aspirer a ce haut « point. Allez donc, ma chère fille, à l'œuvre à laquelle Dieu vous a élue ; « il sera à votre dextre, afin que nulle difficulté ne vous ébranle. L'amour « et la paix et consolation du Saint-Esprit soient à jamais en votre âme. « Amen. A vous, ma fille, et d'une dilection paternelle, je vous donne la k sainte bénédiction de Dieu. Bénie soyez-vous en allant, en demeurant, « en servant Dieu, en servant le prochain, en vous humiliant jusque dans « votre néant, en vous relevant jusque dans votre Tout, et Dieu soit unique- « ment votre Tout, ma très-chère fille. Amen. » (Histoire inédite de la
fondation d'Annecy.)
2 II succéda en 1630 à son père Charles-Emmanuel Ier, sous le nom de Victor-Amédée I".
Sœurs que j'aime tendrement. Faites que toutes prient bien pour la santé de Monseigneur, pour la perfection de cette manière de vie et pour mes misères. Adieu derechef. Jésus soit notre unique amour et le Roi souverain de notre cœur. Je suis en Lui votre plus humble servante.
Frémyot, de la Visitation.
Jour de l'Assomption Notre-Dame. Dieu soit béni!
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.