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LETTRE LXXXIV

A LA MÊME

Il faut demeurer humblement soumise dans les épreuves. — Désir de voir retarder l'établissement du monastère de Hiom. — Eloge de la Sœur de Cbàtel comme directrice. — Judicieuses réflexions pour développer les grandes et fortes vertus. — Conseils relatifs au gouvernement des choses temporelles. — Se défaire du parloi.* est un grand soulagement à une Supérieure.

vive f JÉSUS !

Annecy, 2 octobre 1616.

Que voire cœur soit tout rempli de Jésus, ma très-chère unique fille !

Vous aurez reçu , il y a longtemps, la réponse pour Mgr l'archevêque ; je ne sais quel contentement il en aura reçu ; mais , en tous cas, il faut avoir grande patience et demeurer bien humble et soumise à Notre-Seigneur qui nous permet ces exercices et humiliations. Enfin, ilnousexaltera si nous sommes fidèles en notre entreprise, et que sa seule gloire soit toujours notre unique prétention, comme nous l'en supplions très-humblement.

Vous aurez encore reçu par la voie susdite de M. Vilasca, d'autres lettres pour nos Sœurs de Moulins. Plût à Dieu qu'elles fussent ici ! Ma Sœur de Gouffier a fait là une entreprise difficile à faire réussir. Enfin, ma très-chère fille, il faut faire des coups d'apprentis, avant que d'être maîtres. Il est vrai que celuilà n'a pas été fait par notre choix ni volonté, la force nous y a contraintes.

Je ne serais pas marrie , mais très-aise que ceux de Riom se refroidissent; nous leur mandâmes que, s'ils continuaient en leur dessein , ils nous avertissent promptement. S'ils ne le font, ils auront un refus tout court, et puis je ne pense pas que tout ce que nous désirons soit bien prêt. Il faut être convenablement logées et avoir assurance pour la nourriture de huit filles

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pour le moins, et de l'entretien d'un bon et capable confesseur; car d'aller servir leur ville aux dépens de cette maison, nous n'avons pas de quoi le faire; et d'envoyer des filles qui soient accablées du soin des choses temporelles et de la pauvreté, il n'y a pas moyen. Aussi il est mieux de les tenir ici en paix que de les exposer à tant d'inquiétudes; et ceci, ma très-chère fille , c'est chose résolue , et il n'y aura pas danger quand l'occasion se présentera, de le bien faire entendre. Ils aimeront peut-être bien d'envoyer instruire leurs filles à Moulins, et ils nous obligeraient grandement: voilà pour ce sujet.

Voici des lettres pour la bonne madame Favrot ; écrivez-lui un mot, et puis adressez le paquet à M. Béraud.

Il est vrai que notre maîtresse des novices fait parfaitement bien, et avec un soin tout charitable, sa charge ; rien ne lui manque aussi qu'un peu de l'humeur des nourrices enjouées autour de leurs enfants ; mais cela viendra quand Dieu connaîtra qu'il sera nécessaire; car elle connaît ce manquement, et tâche de se rendre d'autant plus douce ; mais pour tout cela, ma très-chère fille, ne lui en donnez point de joie, car il faut aider à l'humilité, tant qu'il sera possible, puisqu'une seule once de cette bénite vertu vaut mieux que tous les trésors du monde. Elle a pourtant toujours ses lassitudes , qui ne sont point lassitudes, mais défaillance et accablement.

Or sus, ne me dites pas non plus qu'il n'y a que vous de misérable; nous vous aimons bien ainsi avec toutes vos sécheresses, dégoûts et insensibilités de Dieu et de toutes choses bonnes. Vraiment , ma mie , n'êtes-vous pas bientôt assez grande et forte pour cheminer sans tous ces appuis-là? Une seule chose est nécessaire , qui est d'avoir Dieu ; plus vous le posséderez nûment et simplement, plus vous serez forte. Contentezvous donc de le posséder par les saintes et invariables résolulions d'être toute sienne , et de ne jamais l'offenser à votre escient, et travaillez avec la pointe de votre esprit, ainsi que

vous faites. 0 Dieu! ma très-chère et unique Sœur, une seule action de vertu que vous faites en cet état, en vaut cent et plus de mille faites avec et par la suavité des sentiments de Dieu. Votre chemin est celui de la croix; n'êtes-vous pas bienheureuse, ma chère âme, de cheminer avec votre saint Epoux, la croix sur le dos, et, dans le cœur, le pur amour de sa sainte volonté? Lisez bien les livres VIII, IX et X du Traité de l'Amour divin, et vous y trouverez de grandes consolations et lumières. Je supplie ce doux Sauveur de vous tenir nue de ce qui n'est point lui-même, et très-parfaitement unie à lui. Tenez-vous bien au-dessus de tous vos sentiments, et ils ne vous feront pas grand mal.

Je suis bien aise de ce que vous avez écrit à ces filles. J'ai donné la lettre de ma Sœur Claude-Agnès [Joly de la Hoche] en présence de toutes sans y penser; mais aussi ne désiré-je pas qu'elles soient si tendres; certes, il ne faut point les nourrir comme cela. Il faut qu'elles aient une charité solide qui ne dépende point de tant de petites choses.

Vendez notre montre et gardez l'argent ; notre réveil qui est ici va fort bien maintenant, il nous suffit. Dieu nous pourvoira quelque jour d'une horloge; nous n'avons pas moyen d'en acheter, puisqu'elles sont si chères.

J'ai remis à ma Sœur Péronne-Marie la petite [Auslrain], afin qu'elle soit servie et soignée exactement; si au bout de là elle ne fait pas mieux, il sera nécessaire pour notre repos de la faire retirer. Je chéris si fort M. [Auslrain] et sa femme que j'aurais grand regret si je ne puisleleur témoigner en leur fille.

Je suis bien aise de votre amitié avec la Mère des Carmélites. Recommandez-nous un peu à leurs prières et de nos chères Sœurs que je salue cordialement. 11 est bon aussi que M. d'Halincourt aime la maison.

Je suis bien en peine de ce que vous dites que les choses temporelles manquent; mais confiez-vous bien en Dieu, et il

vous pourvoira. Je pense que vous êtes mal payée des pensions; nous en sommes ici en nécessité. Dieu soit béni! Les parents de nos Sœurs n'y pensent pas.

Je salue plus qu'amoureusement ma très-chère Sœur madame Le Blanc. Il faudra bien que, quand elle ira à Grenoble pour les Avents, vous l'instruisiez bravement, afin qu'on laisse à Monseigneur les matinées bien franches \

Hélas ! vous êtes bonne , ma fille , de me demander dispense de ne plus déjeuner, je le veux donc bien; mais prenez garde bien fort à votre santé, et d'avoir beaucoup de force. Je dis à Monseigneur votre lettre; il trouve bon que vous fassiez un peu de retraite, mais cela selon l'utilité que vous en sentirez, et aussi la nécessité de votre maison; vous la pourrez faire faire aussi comme vous jugerez aux deux autres professes. Mais ma Sœur Anne-Marie [Bellet] fait-elle bien?

Mon Dieu! que cela vous soulagera d'être défaite du parloir! Grâce à Dieu, aussi je m'assure qu'une heure m'y suffit par semaine. Il est vrai que quand il vient de certains extraordinaires, comme en peut-on échapper ? Enfin il faut rouler avec abandon à la volonté de Dieu.

Je vous prie, mon unique Sœur, d'être toujours brave, joyeuse et courageuse , c'est tout un. Quand vous le trouverez bon, saluez toujours avec honneur et amour Mgr l'archevêque, comme aussi notre bon Père recteur. Conservez-moi au souvenir de ses prières; j'ai grande estime de ce Père-là. Je salue aussi M. l'aumônier, et tous les autres qu'il vous plaira.

Bonjour, ma très-chère Sœur ma mie , vous m'obligez étroitement à être tous les jours, si je pouvais, davantage vôtre. Je le suis sans réserve, et, ma très-chère Sœur, votre humble sœur et servante en Notre-Seigneur.

J.-F. Frémyot, de la Visitation.

1 Saint François de Sales devait aller prêcher l'Avent à Grenoble.

[P. S.] Je ne puis écrire k M. Auslrain; mais je vous prie, ma très-chère fille, de le faire saluer de notre part, et assurer que nous ne perdrons point courage autour [de sa fille], car l'extrême désir que nous avons de le contenter nous porte à cela. J'espère que le soin de ma Sœur Péronne-Marie profitera. S'il vous donne de l'argent, serrez-le jusqu'à ce que vous trouviez commodité bien assurée, et vous payez devant toutes choses, de tout ce que vous avez fourni. Faites fort prier pour ces troubles.

Le pauvre M. de Travernay est mort; l'on fera venir ici sa veuve pour lui donner cetle nouvelle.

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE LXXXV (Inédite)

A LA MÊME

Difficultés qui se reuconlrcnt dans l'établissement du monastère de Moulins. Résolution de différer le plus possible les fondations demandées.

vive -J- jésls !

[Annecy], 8 octobre [1616].

Certes, ma pauvre très-chère fille , je n'ai pas le loisir de revoir voire lettre, car il a fallu écrire de grandes lettres à ces filles [de Moulins] ; Dieu soit le maître , leurs aversions nous sont dures, parce qu'elles préjudicient au service de Dieu. Si ma Sœur de Gouffier passe vers vous, ne lui témoignez rien du tout que vous en sachiez quelque chose. Enfin je pense et crains qu'il ne faille renvoyer l'autre fille, la maladie de ma Sœur \T*** nous servira de couverture et de prétexte. 0 Dieu! [ne faisons] plus de fondation, qu'il n'y ait des personnes plus solidement capables de tout support. Plût à Dieu que ces messieurs ne voulussent plus penser à nous! toutefois, s'ils le font, Dieu nous aidera; mais si je rencontrais occasion propre, il faudrait toujours bien leur faire entendre que tout soit bien disposé , et

qu'il y ait de quoi vivre pour huit filles et un bon confesseur.

Je suis très-aise de ce que vous avez vu ces bonnes Carmélites ' , cela vous fera grand bien. Mille saluts à tous ceux qu'il vous plaira et au bon AL de Médio. Je ne sais si vous aurez reçu le paquet dernier pour nos Sœurs [de Moulins], et si vous le leur aurez fait tenir sûrement. Je vous supplie, ma mie, que celle-ci leur soit portée assurément et promptement : vous pouvez juger de leur importance. Très-humble révérence à Mgr i 'archevêque et à notre Révérend Père recteur; je l'honore tous les jours davantage et suis toute vôtre en Noire-Seigneur.

Donnez un bon sauf-conduit à. ce paquet de Moulins.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chatnbcry.

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