A MADAME DE GOUFFIER
Doux reproches de son long silence. — Impossibilité d'envoyer des sujets aux fondations et d'en accepter de nouvelles. — Nécessité d'une grande et cordiale union avec la Mère de Bréchard. — Admirable encouragement à se faire violence.
VIVE -j- JÉSUS !
[Annecy], 30 octobre 1616.
Enfin certes, ma très-chère fille, je m'ennuie de ne
point savoir de vos nouvelles par vous-même ; changez-moi cette paresse. Eh! je sais bien que votre cœur est toujours le même et tout mien; mais je prendrais grand plaisir qu'il mêle dît; et je m'étonne qu'étant ce qu'il m'est, il puisse tant demeurer sans me parler. Or sus, si vous me voulez obliger, commencez à m'en dire des nouvelles, et n'en perdez plus d'occa-
1 Les Révérendes Mères Carmélites, appelées à Lyon parCharles d'Halincourt, marquis de Villeroy, vinrent s'y établir en 1616 et passèrent quelques instants à la Visitation avant d'entrer dans leur monastère.
154 LETTRES DE SAIXTE CHAXTAL.
sion, comme aussi dites-moi un peu bien si nos filles vous ont satisfaite , et celles qu'elles sont allées servir. Notre chère Sœur Jeanne-Charlotte de Bréchard, vous savez ce qu'elle est à mon cœur, combien nous l'estimons, et de quelle utilité et nécessité elle était ici. Certes, nous l'avons laissée choisir celles d'entre nous qui lui ont élé les plus propres de celles qui se pouvaient mettre dehors; car, ma très-chère fille, vous ne sauriez croire combien il s'en trouva peu de disposées pour cela : les unes manquant de voix, les autres de santé, et les autres encore embarrassées en affaires.
Enfin , je vous le mandai bien par ma première lettre , il ne nous est pas possible de recevoir toutes les maisons que l'on nous présente; nous pourrons encore fournir Riom de deux professes et une novice, au mois de mars, s'ils continuent à nous en prier. Au bout de là, il se faut reposer deux ou trois ans pour le moins; les premiers vont devant; vous avez pris les deux meilleures que nous leur avions destinées, de sorte qu'il faut les retarder maintenant. Or je les vous recommande, ces pauvres Sœurs-là, ma très-chère fille ; c'est à vous et pour l'amour de vous que nous les avons envoyées. J'espère en la bonté de Dieu qu'elles feront bien et donneront bon exemple.
C'est un point d'absolue importance que votre esprit et celui de ma bonne Sœur Jeanne-Charlotte soient parfaitement unis, mais d'une union cordiale et confiante, pour bien faire le service auquel la gloire de Dieu vous emploie toutes deux; il se faut bien garder l'une et l'autre de ne rien faire que selon le mouvement de la vraie charité et raison. Pourvu que vous n'ayez qu'un cœur, et qu'il n'arrive point d'ombrage, vous ferez des vrais fondements de piété en ce nouvel édifice ; car il importe beaucoup de bien commencer et donner de bonne impression des filles de ce commencement.
Ma fille uniquement chère, vous connaissez mon cœur, parce qu'il est vôtre, et je connais le vôtre, car il est mien; nous en-
tendrons bien ce que nous voulons [dire], sacrifions nos inclinations, nos désirs et honneurs à la gloire de Dieu, n'ayons point d'autre but; et quoiqu'il nous coûte, avançons chemin de ce côté-là, sans nous amuser à regarder les contradictions et mortifications qui arrivent à dextre et senestre. Oh! je sais bien que le cœur de ma chère fille ne craint pas les grandes , elle les dévore; mais la multitude des petites fâche quelquefois, et ce sont celles qu'il ne faut point voir.
Si j'avais le loisir, je vous dirais beaucoup de nos nouvelles; mais sachez que c'est par un messager de Riom que je vous écris, lequel est arrivé environ l'heure de nos Tierces, et veut partir à midi, de sorte qu'il faut faire sa dépêche sans haleine.
Adieu, ma fille toute chère; j'ai le cœur gros de tout plein de choses, mais je ne puis prendre le loisir de les écrire. Je vous recommande mes filles, je les aime chèrement, et vous, parfaitement. Rien fort de vos nouvelles à la première occasion. Je suis toute vôtre en Jésus.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE LXXXVIÏ
A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE HRÉGHARD
SUPERIEURE A MOULINS '
La Sainte lui recommande d'avoir une grande confiance au Révérend Père recteur des Jésuites, et promet d'envoyer une maîtresse des novices Elle conseille à l'égard de madame de Gouffier une déférence cordiale.
vive \ JÉSUS.'
[Annecy], 1er décembre 1616.
Je n'en pouvais quasi plus du grand désir que j'avais d'en tendre de vos nouvelles, ma pauvre vieille très-chère fille; que
1 La Vénérable Mère J.-C. de Bréchard et ses coopératrices n'arrivèrent à Moulins qu'un mois après leur départ d'Annecy, le 24 août 1616. « Dès le lendemain, l'établissement se fit avec beaucoup d'applaudissements. Mais
bénite soyez-vous du Sauveur, lequel, comme j'espère, convertira nos petites angoisses en douceurs et suavités!
Vous me consolez de votre courage, ma très-chère fille; pour Dieu, persévérez, à suivre entièrement les sages conseils de ce très-bon et prudent Père recteur, je dis en tout; car, voyezvous, outre qu'il a l'esprit de charité, il a aussi la connaissance et expérience des choses de delà. Si donc il trouve bon que vous donniez l'entrée à ces deux dames, faites-le; je crois qu'il sera expédient en ces commencements, et que cela profitera. Quand Dieu aura résolu nos affaires, s'il se faut retrancher, ou le fera, et personne ne s'en offensera.
L'on n'a pas encore l'expédition que nous poursuivons à Rome; il faut grandement prier pour cela.
Faites un petit livre pour écrire vos reconfirmations '. Ma Sœur, ma très-chère fille, tenez toujours votre cœur en joie et en courage, cela aidera beaucoup votre santé. Je ne vous souhaiterais rien qu'une Sœur pour être maîtresse des novices, afin de vous soulager. Si après Pâques vous jugez qu'il soit nécessaire, mandez-nous laquelle vous désireriez : ma Sœur Anne-Marie [Rosset], ma Sœur Paule-Jéronyme [de Monthoux], ma Sœur Marie-Adrienne [Fichetj feront bien l'affaire, mais Dieu nous donnera conseil d'ici là. Cependant, assurez-vous que notre cœur est toujours demeuré et demeurera à jamais en l'assurance qu'il doit avoir du vôtre , et en l'amour entier qu'il vous porte. Mais souffrez volontiers les traits de mon esprit sur de telles rencontres; enfin, et en effet, il se faut vendre, briser et
on peut dire que le divin Epoux les attendait en ce lieu comme leur unique trésor, avec les trois compagnes inséparables de sa vie mortelle : la pauvreté, le mépris et les souffrances, qui ne les abandonnèrent pas. Peu après, la Vénérable .Mère de Bréchard fut sérieusement malade pendant deux mois, tandis que de toutes parts les contradictions et travaux pleuvaient à flots sur les cbères fondatrices. » (Histoire inédite de la fondation de Moulins.)
1 C'est-à-dire le renouvellement des vœux.
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anéantir pour la plus grande gloire de Dieu. Qui connaît mieux que moi votre cœur, et qui l'aime davantage?
Or sus, il faut persévérer en celte parfaite soumission au Révérend Père et à l'entière condescendance à ma bonne et chère Sœur de Gouffier. Laissez-lui gouverner le temporel, tout ainsi que bon lui semblera. Pourvu que l'infirmité soit soulagée, n'importe si l'on ne mange que du bœuf; c'est la viande ordinaire de céans. Il faut que nos pauvres Sœurs se montrent fort courageuses. Je les aime parfaitement, ces trois filles-là; je ne puis leur écrire parce qu'il est nuit, et l'on demande réponse en donnant les lettres.
Tout se porte bien chez M. de la Ruaz et céans aussi, grâce à Dieu. .Monseigneur est à Grenoble. Je vous prie, ma trèschère Sœur, écrivez-nous amplement imites vos nouvelles, tant souvent que vous pourrez; faites-le tout franchement et naïvement; car vous êtes uniquement toute nôtre, et de même devezvous demeurer assurée de notre part; soyez bonne ménagère, ma très-chère fille, tandis que vous êtes parmi les occasions.
Adieu.
Vive Jésus! Dieu soit béni!
\P. S.] Nous souhaitons du fond de notre àme toute sorte de vrai bonheur à madame Verne '. 0 Dieu ! qu'elle sera heureuse e servir Notre-Seigneur en humilité et simplicité !
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
1 Veuve d'un trésorier de France, femme de grande vertu et charité. Après avoir favorisé de tout son pouvoir l'établissement du monastère de Moulins, elle s'y fit Religieuse et y mourut saintement.
158 LETTRES DE SAIXTE CHAXTAL.