LETTRE LXXXIX
A LA MÈRE JEAXXE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD
SUPÉRItXRE A MOULINS
ruits opérés, à Grenoble, par saint François de Sales, qui y prêche l'Avent. — Estime que l'on fait à Rome des Règles de la Visitation. — Nécessité d'une mutuelle correspondance entre les monastères. — Premier projet d'une fondation à Turin. — Détails sur la communauté d'Annecy.
VIVE -j- JESUS !
Annecy, le 1er de l'an 1617.
Que le Sauveur très-cher vive et règne à jamais dans nos cœurs, ma très-bonne et très-chère Sœur! nous venons vous saluer un peu en ces saints jours pleins de douceurs et de délices éternelles , puisque notre Salut nous est né. Ah ! puissionsnous naître et vivre à jamais en son très-saint amour, par une parfaite soumission à sa très- sainte volonté!
Que faites-vous, ma très-chère amie, en cette nouvelle école, et parmi ces jeunes novices? Comment est-ce aussi que vous vous êtes renouvelée l , et nos chères Sœurs qui sont auprès de vous? Ici , grâce à Dieu, l'on a assez bien fait cette action; au moins Monseigneur en était fort content. Il est encore à Grenoble, où il est admiré et honoré incroyablement pour ses prédications et conversations toutes saintes et vraiment apostoliques, à ce qu'ils disent, et que nous savons et croyons ici être ainsi, dont la seule mais très-grande gloire en soit rendue à Celui qui l'a fait de sa main.
1 La Sainte fait allusion à la cérémonie du renouvellement des vœux, qui se fait tous les ans à la Visitation, le 21 novembre, fête de la Présentation de la Sainte Vierge.
Nous n'avons point de nouvelles présentes pour vous écrire, n'ayant loisir de les chercher. Nous laissons à nos Sœurs de vous entretenir longuement; nous les voyons disposées à cela. Nos affaires se remuent fort à Rome ', où notre manière de vie est très-approuvée et admirée, et tous disent que nous ferions mieux de demeurer ainsi pour la grande utilité qu'elle apporterait. Je ne sais à quoi Monseigneur se résoudra, ce sera à ce qu'il connaîtra être pour la plus grande gloire de Dieu, il n'en faut point douter; mais cependant, ma très-chère fille, prions toutes fort pour cela, je vous en prie.
Nos pauvres Sœurs de Lyon sont toujours parmi la souffrance de cette ancienne persécution de leur chef, sur ce sujet; mais patience, il faut faire profit de celte humiliation, et suivre, le mieux qu'il nous sera possible, l'intention de Notre- Seigneur, qui veut que nous soyons humbles et basses.
Je crois qu'il vous serait utile, au moins pour la suavité de votre charité, de vous communiquer un peu plus avec nos Sœurs de Lyon, à cause de l'unité qu'il faut avoir un grand soin de nourrir; mais prenez, je vous supplie, ce petit avis tout simplement, sans interprétation, ma pauvre très-chère fille. Enfin, ce que je désire, c'est que nous nous tenions toutes présentes et unies par cette continuelle communication de lettres, ne la pouvant avoir autrement de quelques années. Eh Dieu ! ma très-bonne et chère Sœur, si vous saviez ce que ces absences font dans mon cœur, vous l'aimeriez bien. Bref, c'est la vérité que ce que Notre-Seigneur a uni ne reçoit point de déchet poulies absences; il est vrai que par les lettres on reçoit certaines suavités désirables.
Or sus, nous avons repensé à ce que nous vous dîmes la dernière fois, pour vous envoyer encore une fille qui pût élever les
1 Saint François de Sales avait écrit au cardinal Bellarmin, et dom Juste Guérin travaillait à Rome, de son côté, pour obtenir la dispense du grand Office.
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novices; mais nous vous disons que si le Père recteur ne juge avec vous qu'il soit tout à fait nécessaire, que nous serons trèsaise de n'en point envoyer, car tout nous fera besoin ici, où je prévois qu'on ne nous laissera [pas] longtemps en paix sans nous écarter.
Je crois que si la paix était en Piémont, il y faudrait passer plus tôt que nous ne voudrions. Il y a une brigade des plus signalées dames et filles de la cour, fort ébranlées, et qui sollicitent l'affaire vers le prince, lequel nous affectionne bien fort. Certes, si Notre-Seigneur le dispose ainsi pour sa gloire, moyennant sa très-sainte grâce, nous le servirons là et ailleurs où bon lui semblera, de tout notre cœur; mais nous tirerons à la longue tant qu'il sera possible, pour nous rendre plus solides et capables de ces services si importants. En d'autres lieux nous serons bien demandées, mais patience partout.
Xous n'avons point de nouvelles de ce qui est dû de votre pension ; je vous prie, ma mie, sollicitez vos parents, car nous avons une extrême nécessité d'argent. Nous allons entrer aux bâtiments sans savoir bonnement où prendre de quoi y fournir. Dieu, par sa bonté, y veuille pourvoir, s'il lui plaît. Mandez que l'on vous fasse tenir là l'argent (je crois qu'il est dû près de centécus), car vous l'enverrez bien à nos Sœurs de Lyon , qui nous le feront tenir. Mais, ma chère amie, je vous supplie, pressez un peu, cela est de justice, et notre grand besoin nous fait ressentir leur tardiveté trop grande.
Que vous dirai-je de plus? Le bon M. le prévôt nous a fait de fort bous sermons cet Avent , et le dernier du grand saint Jean a été admirable. Oh ! Dieu nous fasse la grâce qu'abandonnées sans réserve à sa divine providence, nous le puissions servir humblement, fidèlement et utilement.
Nous avons écrit cette lettre à plusieurs reprises,, et elle nous est demeurée faute de commodités. Monseigneur est arrivé cependant [de Grenoble] en très-bonne santé, grâce à Dieu.
Ce matin, nous avons eu l'honneur de lui faire toutes ia révérence et recevoir sa bénédiction. Il nous a dit la sainte messe, et commencé les sacrifices de cette première année; il est vrai que nos Sœurs n'y ont [pas] communié, à cause de la nouvelle messe que nous avons eue , en laquelle on a reçu Notre- Seigneur.
Il m'est avis, ma chère amie, que vous êtes fort réservée à nous écrire, et qu'il ne le faut point tant être; nous n'avons [pas] reçu de vos nouvelles depuis l'homme de M. de Montaret. Il faut bien nourrir la sainte union, confiance et franchise avec toutes ; mais il me semble que nous l'avons déjà dit.
Je ne pensais pas vous tant écrire; mais c'est notre coutume quand nous nous parlons, nous ne savons finir, aussi êtes-vous ma très-chère Sœur que j'aime uniquement. Le porteur nous surprend, et nous sommes nécessitées de beaucoup écrire. Il nous tarde de savoir de vos nouvelles. Notre Monseigneur nous a commandé de vous saluer étroitement de sa part, ne pouvant vous écrire.
Adieu, ma pauvre très-chère; le doux Jésus soit au milieu de votre cœur, et y répande ses plus chères bénédictions et consolations. Nous sommes pour jamais votre plus humble Sœur et servante en Notre-Seigneur.
Jeanne Frémyot, de la Visitation.
Dieu soit béni!
[P. S.] Mille saluts au Père recteur, mais cordials et pleins de respect; et à nos chères Sœurs novices.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
A SAINT FRANÇOIS DE SALES
Emoi de lettres pour Grenoble.
vive 7 jésus!
[Annecy, 1G17.]
\otre bon Sauveur vous comble de ses très-douces bénédictions, je dis toute votre chère âme, mon tout bon et très-honoré Seigneur, que j'aime de toutes mes forces !
Voilà les lettres pour Grenoble. Celle à qui nous disons : ma (ris-chère demoiselle ', nous avions l'intention déparier à la demoiselle, nièce, ce me semble, d'une dame présidente. Eh Dieu! mou très-cher Père, que les âmes que Dieu amène ici sont heureuses, pourvu qu'elles soient fidèles à suivre la direction !
S'il vous plaît que M. Michel copie les Règles, envoyez-nousle aujourd'hui et nous les lui donnerons, et lui marquerons ce qu'il devra vous demander. Monseigneur de Bourges fait une décharge par l'entremise de M. de Xeuchèze pour les avoir; il faut voir ce que l'on répondra dimanche quand vous viendrez, mon très-unique Père.
Bonjour de tout mon cœur très-humblement. Jésus soit le seul amour de votre âme ! Amen.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
1 Jeanne-Hélène de Gérard, nièce de AI. de Bouqueron, président du parlement de Grenoble. Attirée par les enseignements et la suavité du Saint, qui prêchait alors dans cette ville, elle lui avait demandé une place à la Visitation d'Annecy. Ce Bienheureux la lui accorda, dans la pensée qu'elle serait une des premières pierres de la fondation qui se préparait pour Grenoble. Cette fervente prétendante arriva au 1er monastère à la fin de mai 1617.
LETTRE XCI {Inédite) A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SUPÉRIEURE A LYON
La santé est un bienfait de Dieu qu'il faut ménager pour travailler à sa gloire. — Encouragement aux vertus de douceur, d'humilité et de modestie pour imiter saint François de Sales. — On ne peut pas faire de mortifications extérieures sans permission. — Nouvelles de madame de Thorens.
vive -j- JÉSUS !
[Annecy, janvier 16H.]
Certes, ma toute chère fille ma mie, le temps m'était bien long de trouver occasion de vous écrire : il y aura demain trois semaines qu'il ne s'en était présenté; or bien , il n'y a remède. Depuis les vôtres dernières, nous avons su que , grâce à Dieu, vous vous portiez bien. C'est M. de Alédio, à mon avis, qui l'écrit à Monseigneur en lui envoyant les réponses de Algr de Lyon ; il me tarde pourtant que j'aie encore des nouvelles ; car, outre que vous m'êtes très-chèrement chère, je sais la nécessilé que l'on ade votre santé dans votre petite famille. Savez-vous, ma mie mon enfant, il en faut avoir dorénavant un plus grand soin, car elle n'est pas vôtre, vous l'avez toute dédiée à Dieu, au service de Dieu, et de ces chères âmes qui sont autour de vous. Une fois pour toutes donc, je vous la recommande, ma fille, pour vous parler simplement comme à vous.
Je n'ai point de souvenance de la lettre de madame de Travernay; si vous m'en avez envoyé, ne laissez pas de la contenter d'un mot; et la bonne madame de N. est morte!... Je suis bien aise de la bonne Sœur B. F.; il la faut toujours mieux aider et les autres aussi, afin que la gloire de Dieu soit accrue en notre petite Congrégation, uniquement aimable; je voulais vous écrire beaucoup sur ce sujet; mais le peu de loisir (ayant été surprise), et surtout l'incertitude du messager, me fera différer jusqu'à nos marchands qui parliront celle semaine. Ma
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très-chère fille, continuez en votre humilité et modestie, montrant néanmoins , quand l'occasion s'en présentera , l'estime et l'amour invariable que nous avons pour elle [la vocation], donnant aux filles, sans faire semblant de rien, la même affection, et ne leur découvrant rien de plus que les Règles ne soient imprimées.
Oui, certes, ma fille, nous avons un Père qui est admirable en son humilité, douceur et modestie; imitons-le fidèlement. Le temps me presse, mais faut-il que je vous dise comme l'on a réduit les mortifications extérieures. Premièrement, il ne s'en fait point d'extraordinaires qu'on ne le demande à la Supérieure; et ce congé, qu'il faut avoir, les règle bien et les mortifie plus que la mortification même, car chacun aime son invention, et c'est cela qu'il faut retrancher; car, comme dit Monseigneur excellemment, «notre choix diminue fort le prix de nos vertus » . Quand donc l'on me vient demander une chose, j'en ordonne une autre; par exemple : une de nos Sœurs me demanda, après avoir dit sa coulpe, de baiser les pieds des Sœurs; je lui dis : « Non; mais faites-leur baiser votre main » (laquelle était fort laide); cela ainsi fut une vraie mortification; ainsi en d'autres. Mais voici qui est bien meilleur : la Supérieure ayant reconnu ou étant avertie de quelque faute, elle fait que la lectrice sur la chaire en dise tout haut la coulpe de la défaillante, avec l'imposition de la pénitence en cette sorte : « De la part de Dieu et de la sainte obéissance, je dis trèshumblement la coulpe de ce que une telle Sœur parle en particulier, et pour pénitence elle mangera à terre. » La pauvrette, qui était déjà assise, sera sans doute plus mortifiée de se relever que si elle eût choisi de le faire, et voilà, ma mie, qui est, en cette sorle, selon le jugement et sentiment de vos Père et Mère, et par conséquent, il sera bien au vôtre, je m'en assure, car vous êtes notre propre cœur, et nous vous chérissons comme cela.
Or sus, il faut finir, et ne pas écrire à pas une de nos trèschères filles, ce sera pour les premières ; mais, assurez-les toutes, en général et en particulier, qu'elles me sont chères et précieuses, comme les vraies filles de mon cœur. Je leur écrirai, car encore que j'aie peu de loisir, je ne m'en pourrai tenir; je les aime parfaitement et tendrement. Mon enfant, ma vraie fille, je suis toute vôtre en Jésus et Marie.
Ma pauvre fille de Thorens est hors de tout péril, grâce à Dieu, mais extrêmement débile, dont nous ne sommes pas étonnés1. Notre chère Sœur de la Fléchère est une nouvelle veuve toute sainte. Mille saluts à mon neveu et à tous les autres, surtout au Père recteur; mandez-moi s'il est remis. Je n'oublie pas le Père Marcel et le Père B. ..
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambérr.