LETTRE XCIV
A LA AIÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD
SDPÉRIBDBR A HOULIXS
La Sainte lui recommande de prendre souvent le conseil du Père recteur des Jésuites et d'avoir aussi la haute main sur les affaires temporelles. — Elle l'exhorte à supporter doucement quelques contrariétés et à mettre toute sa confiance en Dieu. — Divers avis propres pour les commencements de la fondation. — Ne pas se presser pour recevoir des sujets, et préférer ceux qui ont bon esprit à ceux qui n'ont que des avantages temporels.
VIVE — jésis!
Annecy, 15 février 1611.
Certes, ma très-chère fille ma mie, depuis le billet que nous vous écrivîmes dernièrement, nous n'avons su en façon quelconque vous faire réponse , partie un peu de trainasserie et de faiblesse, partie aussi à cause de l'occupation que la bonne madame la comtesse de Tournon et ses filles «nous ont donnée, lesquelles nous espérons, Dieu aidant, qu'elles retireront de l'utilité et consolation de leur séjour parmi nous.
Pendant qu'elles sont un peu allées à Sainte-Catherine, nous vous écrivons, et je prends votre lettre en main, afin que nous
n'oubliions rien de ce que vous désirez de nous. Et pour commencer, ma pauvre très-chère Sœur, qui m'êtes très-chèrement chère, nous vous dirons que nous vous supplions bien fort de vous tenir bien unie et soumise à la volonté et conseil du Révérend Père recteur1, car nous voyons que c'est un très-bon, sage et expérimenté Père , et lequel vous aime et votre maison pour la gloire de Dieu. Oh! certes, l'on connaît par ses lettres qu'il marche en sincérité et qu'il a l'esprit de Dieu. Donc, demeurez ferme là , soumettant même tout ce que nous vous dirons à sa prudence et discrétion.
Vous nous avez fait un grand plaisir de nous mander toutes vos affaires : ne craignez rien, vous nous connaissez; nous ne gâterons rien, et puis, il n'est pas expédient de rien remuer davantage. Xotre-Seigneur acheminera tout à sa gloire et à notre mieux; mais il nous faut être bien humbles et charitables à supporter dans le prochain ce qui est de son défaut et qui nous est fâcheux; car, ce qui y est de bon, nous serions trop fâcheuses, si nous ne l'aimions. Encore ce mot, ma très-chère Sœur : ces conditions, incommodités et manquement des choses utiles, voire nécessaires, ne doivent être regardés qu'en la providence de Dieu, et non en la main de celle qui nous les présente ou procure , et par ce moyen , ma très-chère fille , croyez-moi, elles vous seront des suavités au lieu de contrariétés; vous m'entendez. Enfin, si bien Notre-Seigneur n'agrée pas ces choses en celle qui les fait , il se plaira toutefois grandement de vous les voir souffrir comme des tribulations et épreuves que sa divine bonté vous envoie pour vous avancer en la perfection de son divin amour.
Nous écrivons à nos Sœurs, voyez les lettres, et si elles sont bonnes, donnez-les; si, moins, rompez-les. Ma très-chère Sœur ma mie, ayez tout le soin qu'il vous sera possible pour les
1 Aignan Moreau.
172 LETTRES DE SAIXTE CHAXTAL.
tenir unies avec vous; je leur écris en sorte que si elles montrent leurs lettres, l'on ne s'ombrage point.
Il faut laisser gouverner cette chère Sœur de Gouffier l ; mais il faut essayer tout doucement, avec l'aide du Révérend Père, que pour ces petites choses qui regardent le dedans de la maison, vous les traitiez et disposiez selon que vous savez qu'elles se font ici, comme : de l'ordre de la table, des meubles, habits, Offices et semblables, lesquelles sont pour le bon ordre de la Communauté, et pour maintenir l'égalité, afin que toutes ces choses se fassent selon la sainte simplicité et pauvreté accoutumées. Ces grands châlits seront bien inutiles, puisque la Règle ordonne que , tant qu'il se pourra , les filles aient chacune leur petite chambre et couchent seules. Le bon Père pourra bien persuader ces petites raisons à ma Sœur de Gouffier, s'il le juge nécessaire, comme je crois qu'il fera; comme aussi de s'élargir de logis, puisqu'il y en a de reste, de faire fermer le tabernacle, et accoutrer ce qui est requis pour la cuisine, car la petitesse de la dépense qu'il faut pour cela n'est pas considérable.
Comme nous avions écrit jusqu'ici, nous avons reçu vos dernières lettres; vous avez donc bien accommodé toutes ces petites affaires-là , Dieu en soit béni! Il faut bien, ma trèschère Sœur, essayer, avec l'aide et prudence du Révérend Père, de gagner pied à pied tout le gouvernement qui regarde le corps de la maison. Pour ce qui est du gros des affaires temporelles, il faut la laisser faire ; mais pour les filles, je crois qu'à ce commencement il est très-requis et nécessaire qu'ayant rencontré des esprits propres pour [servir] Dieu en cette manière de vie, l'on ne se rende pas si exacte pour le bien, pourvu qu'elles apportent de quoi s'entretenir, selon la pauvreté et petitesse que nous tenons ici. Bon Dieu! ce point est très-considérable,
1 Voir la note sur madame de Gouffier, lettre LXXX, page 133.
car qui prétendra d'avoir des filles d'argent, n'en aura point d'or ' . Il est vrai qu'il faut tout faire avec prudence ; mais il est expédient de former la maison de quelque petit nombre , car tout en va mieux : puis, les richesses mêmes, jamais on ne manquera de ce côté-là, si l'on vit en bonne union et observance. #
Ngus sommes un petit en peine de notre Sœur Alarie-Avoye [Humbert] ; tâchez, je vous prie , de la bien faire cheminer; car je vois grande difficulté d'envoyer si loin une autre fille, sinon que l'extrême nécessité le requière.
Il y a longtemps que le dessein de Riom est rompu, dont nous louons Dieu ; l'on ne pouvait y satisfaire sans grande incommodité; ces grands éloignements sont fâcheux.
Nous ne voyons guère d'apparence de pouvoir vous aller secourir; nous le désirerions, certes, infiniment et de tout notre cœur, mais mon peu de santé, nos bâtiments et la multitude des filles sont de grands obstacles, et Monseigneur n'en veut point ouïr parler. Je crois que même il ne me sera plus permis de retourner en Bourgogne : mon fils m'en avait fort priée, afin de le mettre en son bien et rendre mes comptes; mais s'il n'y aune absolue nécessité, nous n'irons pas, de sorte, ma très-chère fille ma mie, que nous voyons peu d'espérance de ce côté-là.
Prenez en cela un plus grand courage et espérance en Notre- Seigneur, et croyez qu'après vous avoir éprouvée, il vous aidera et consolera, non-seulement pour l'établissement de votre maison à sa gloire, mais encore pour votre repos et consolation particulière, et cependant, vous faites très-bien d'acquiescer à son bon plaisir et de l'attendre en patience. Ce m'est un grand repos de vous sentir le secours et support de ce bon Père; nous voyons qu'il vous aime. Tenez-vous toujours bien
1 Sainte de Chantai fait ici allusion à la vertu, qu'elle estimait plus que l'or et les pierreries.
sur vos gardes contre votre vivacité naturelle, car la gravité et modestie nous est du tout nécessaire, ma pauvre Sœur. Je vous dis ceci ainsi simplement, comme il m'est venu; et courage, mon enfant, soyez joyeuse en ce service, et vous consolez en vous abandonnant tout à la divine Providence; un jour, nous serons bien aises d'avoir souffert toutes ces choses pour Dieu.
Je reviens à votre grande lettre : il faut, dit Monseigneur, retrancher ces offrandes à l'entrée des filles, et se garder de faire quelque chose qui ressente l'avarice.
Je pense que vous ferez bien de ne pas vous charger de ces bonnes gens du jardin, ce serait s'exposer aux murmures; mais vous pouvez en tout temps aller vous récréer dans le jardin, encore qu'ils y soient, pourvu que vous soyez deux, et ne baissez le voile, sinon en approchant et parlant, nonobstant la petite clôture; l'on ne saurait que faire en ces commencements, souvenez-vous des nôtres.
Pour cette fille idiote, vous pouvez la retirer par charité, comme vous nous mandez, pourvu qu'elle soit simple et non brutale ou désespérée pour troubler la maison.
Oui, vous pouvez aller au logis de ma Sœur de Gouffier, pourvu qu'il n'y ait point d'hommes, et elle vous peut servir encore de compagne ; mais, certes, puisque ce logis est dans le vôtre, et vôtre même, il faut essayer de gagner qu'elle n'y reçoive personne; le parloir doit suffire pour les séculiers, sinon aux femmes qui entrent avec licence l.
Et quant à la retraite que désirent ces bonnes femmes anciennes, vous pouvez la leur donner; mais nous avons déjà appris de Rome qu'il ne leur sera permis qu'une seule sortie après leur entrée; voilà votre lettre répondue.
Il y a quinze jours pour le moins que cette lettre était écrite,
1 En ces commencements la clôture était peu sévère, les Constitutions ne l'ayant pas encore fixée suivant les prescriptions du Concile de Trente.
attendant commodité de l'envoyer. Monseigneur n'a point encore écrit, mais il vous écrira; enfin on ne l'a quasi vu qu'en courant; Dieu le conserve et l'emploie tout à sa gloire, et fasse en nous sa sainte volonté.
C'est notre chère madame de la Croix qui porte ces lettres; caressez-la bien, je vous prie, elle le mérite. Elle prétend que vous serez son hôtesse, j'en serai bien aise.
Adieu, ma très-chère Sœur ma mie; je suis un peu accablée et pressée, mais je vous assure entièrement toute vôtre en Nôtre- Seigneur.
Conforme à l'original gardé aus Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE XCV (Inédite)
SUPÉRIEURE A LYON
11 faut du courage et de l'énergie pour entreprendre la vie religieuse. — Nouvelles des instances qui se faisaient à Rome. — Recommandations pour un envoi de lettres.
vive •{- JÉSUS !
[Annecy], 6 mars 161".
Ce bonhomme nous vient avertir quand il veut partir , de sorte, ma très-chère amie, que vous n'aurez que ce mot pour lequel je quitte l'Office. Il n'y aurait nulle apparence de retenir ici la bonne M... Nous l'y avons résolue, elle est demeurée contente. Nous la garderons un peu et essayerons de lui fortifier son corps et lui faire connaître que ce n'est pas tout ce qu'elle pense, de ces grands sentiments de Dieu. J'ai aversion aux mollesses d'esprit et trop grande tendreté ; enfin l'esprit de Dieu est joyeux et vigoureux et non tendre ni languissant; j'espère en Dieu que nous l'affranchirons.
Eprouvez bien la Sœur N***; je crois qu'elle sera brave fille ; son esprit nie plut. Mais il leur faut faire croire cette
vérité : que notre bon Dieu ne nous demande point des paroles ni des sentiments, mais oui bien l'humilité et douceur de cœur, avec les œuvres que ces chères vertus produisent où elles sont réellement. Certes, ma très-chère fille, c'est de vrai une grande affliction aux parents de noire pauvre Sœur.N*** et une bonne mortification pour nous de la voir sortir, mais quel moyen de ne pas le faire? Il ne faut pourtant rien précipiter, mais aller selon la prudence et le conseil. C'est un grand bien que les Pères Jésuites la connaissent; Dieu conduira tout cela, vous le verrez:
Quand vous écrirez à notre très-chère Sœur Barbe-Marie, saluez-la étroitement de notre part; nous aimons son cœur de toute la force du nôtre. Croyez, ma très-chère fille, que vraiment nous avons eu notre part de la mortification de ne vous pas écrire à l'accoutumée, car vous m'êtes chère en un degré que tout le monde ne sait pas. Vivez joyeuse, je vous prie, ma très-chère fille, et toujours courageuse en ce service où Dieu vous tient pour sa gloire, et croyez que sa bonté vous en saura gré et sa Sainte Mère.
Nous avons eu des nouvelles que nos affaires se poursuivent fort à Rome; nous ne savons encore ce qui en réussira. Chacun loue l'Institut, et Mgr le cardinal Bellarmin en a écrit à Monseigneur. [Plusieurs lignes illisibles.]
Ma chère fille, le paquet de madame Favrot est d'importance; si vous n'êtes bien assurée qu'elle le reçoive tôt, mandez-lui que je lui ai donné jour pour venir et recevoir l'habit le 2 avril, et qu'elle en avertisse les sœurs Clément. Il y a plusieurs autres choses d'importance, c'est pourquoi il serait bien mal à propos si le paquet n'était donné sûrement et bientôt.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Reims.