‹ Lettres (volume 3)Chapitre 81 sur 351 · LETTRE XCVI · texte numérisé non relu

LETTRE XCVI

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPERIEURE A MOULIXS

Moyens de rendre son cœur conforme au Coelr de Jésus. — Il faut porter les Sœurs à se contenter de la direction de la Supérieure. — Sentiment du cardinal Bellarmin sur l'Institut. — Dans quel esprit faire les mortifications extérieures.-— On doit garder au chœur une posture recueillie et modeste. — Regret de ne pouvoir aller à Moulins.

vive -{• jksls!

Annecy, 16 mars 1617.

Le doux Jésus vous comble de son pur amour, ma très-chère Sœur ma mie ! Nous avons reçu toutes vos lettres, et vous en aurez encore eu des nôtres. Vous faites très-bien, ma chère fille, d'abaisser votre âme sous la main de Dieu, et d'embrasser de bon cœur les humiliations et contradictions comme choses vraiment convenables à notre petitesse et misère. Mon Dieu! ma très-chère Sœur, tandis que vous avez les occasions, devenez vraiment humble, douce et simple, je vous en prie, afin que par ce moyen votre pauvre cher cœur, que j'aime trèstendrement, soit un vrai Coeur de Jésus. Amen. Hélas! il faut que je coure, car j'ai peu de loisir, et le bras et la main commencent à me lasser et faire mal tout en commençant d'écrire, car je ne suis pas si brave que j'ai été. Dieu soit béni de tout !

Puisque nos bonnes Sœurs ne rencontrent pas dehors ce que leur esprit désire, ma chère Sœur, qu'elles se contentent et s'arrêtent à vous; nous trouvons partout que c'est le meilleur de s'arrêter à la conduite de l'esprit de la maison ; elles savent tout ce qu'elles doivent faire; et puis, pour les nouvelles arrivées, vous les satisferez prou. Satisfaites donc, en cela seulement, à la prudence; vous saurez bien tirer ces esprits nouveaux à la simplicité de confiance tant utile et nécessaire. L'expérience nous l'apprend tous les jours, il faut que nos

iv. f2*

Sœurs le soient si parfaitement [simples], qu'elles attirent les jeunes par leur exemple.

Quant aux affaires de Rome, les deux points sont accordés; il ne reste que le troisième, qui est le principal : c'est l'Office. Nous en attendons des nouvelles bientôt; ils louent tous notre Règle, et Mgr le cardinal Bellarmin a écrit à Monseigneur qu'il se pourrait contenter de maintenir l'Institut comme il est, comme étant tout conforme aux anciennes Religions. Monseigneur se résoudra sur les premières nouvelles, incontinent après son retour [de Grenoble |, qui ne sera que quinze jours après Pâques '.

Vous faites bien de vous communiquer davantage à nos Sœurs ; cela aide à maintenir la suavité de l'amour. Hélas! ma chère fille, quand nous vous dîmes qu'il suffirait que vous nous écrivissiez de mois en mois , ou de six en six semaines, je parlais comme celle qui vous avait présente, et qui ne sentait alors la peine qu'il y a d'être longtemps sans nouvelles de ce que l'on aime chèrement; car depuis votre absence, nous

' Saint François de Sales prêchait alors son premier Carême à Gre~ noble; au milieu des occupations incessantes de son zèle, il n'oubliait point ses chères iilles d'Annecy. Le quatrième dimanche de Carême, il leur adressa une lettre dune suavité nonpareille, où, après les avoir comparées aux abeilles, il ajoute : « Vivez joyeuses, mes très-chères filles, entre vos » saintes occupations. Quand l'air vous sera nébuleux entre les sécheresses » et aridités, travaillez au dedans de votre cœur par la pratique de la sainte » humilité et abjection; quand il sera beau, clair et serein, allez, faites vos « spirituelles saillies sur les collines de Calvaire , d'Olivet, de Sion et de » Thabor. De la montagne déserte où Notre-Seigneur repaît sa troupe » aujourd'hui (dimanche de Lœtave), volez jusqu'au sommet de la mon- » lagne du ciel, et voyez les immortelles délices qui y sont préparées pour » vos cœurs. »

» Hé ! qu'ils sont heureux, ces cœurs bien-aimés de mes filles, d'avoir » quitté quelques années de la fausse liberté du monde, pour jouir éterneli lement de ce désirable esclavage, auquel nulle liberté n'est ôtée, que fi celle qui nous empêche d'être vraiment libres ! »

avons trouvé quelquefois , et maintes fois , les mois et les semaines bien longs; il est vrai que puisque le port coûte si cher, il faut se retrancher et employer seulement les occasions qui se présenteront, sinon qu'il y eût quelque chose d'importance, et nous manderons à ma Sœur (la Supérieure de Lyon) qu'elle prenne garde à chercher des occasions favorables, sinon quand nous lui recommanderons particulièrement.

Ma chère fille, il ne faut point que vous fassiez de mortifications, ni que vous disiez de coulpes; mais il faut que nos professes en fassent; il nous semble leur en avoir dit un mot en leur dernière lettre ; mais prenez bien garde qu'elles se fassent sincèrement, et les ordonner toujours, plutôt que permettre qu'elles les choisissent, cela selon la prudence. Ici, certes, il s'en fait de bonnes, mais rarement; la règle témoigne qu'elle les estime, et veut qu'elles soient continuées.

Oh Dieu ! non, il ne faut point jeûner du tout, et ne voilà-t-il pas que le Père recteur vous le défend, et que l'expérience vous fait toucher au doigt votre impuissance à cela; il n'en faut plus jamais parler, non plus que moi, à qui ils sont si absolument défendus que jamais nous n'avons la hardiesse d'en demander. Il faut croire le Père en tout. Il est vrai qu'un peu de discipline , et le lever et le coucher avec les autres, est de grand exemple ; pourvu que vous le puissiez , vous ferez bien ; mais s'entend toujours sans préjudice notable, car votre santé et votre force sont si absolument nécessaires h toute la maison qu'il les faut maintenir.

Oh Dieu ! non , ma chère Sœur, il ne faut point souffrir ces postures extravagantes, il faut que toutes les Sœurs se tournent modestement du côté de l'autel pendant les prières, et surtout durant la très-sainte messe; et quelle impertinence de faire autrement, et ne pas regarder ce que nous croyons être vraiment Dieu, et qui l'est en vérité! Point de telles coutumes, je vous prie, il ne faut point être singulières, et puisque les disais.

IHO LETTRES DE SAIXTE CHANTAI,.

tractions ne sont pas volontaires, il suffit de temps en temps de s'accuser de la négligence que l'on peut avoir à les rechasser.

Oui, il est très-bon de ne pas reprendre à chaque petite faute, cela lasse l'esprit et l'accoutume, en sorte qu'il se rend insensible à la correction ; et, si , faut-il un peu différer la correction quand il la faut faire, et la faire à part cordialement.

Il ne faut permettre à personne , sous le prétexte de leur charge, d'aller ainsi furetant par la maison : la Supérieure et l'économe ont ce soin, il suffit; mais surtout à ma pauvre Sœur N***, elle n'a pas besoin de cette liberté; il faut toutefois lui laisser achever son année, et la tenir en courage; car elle est fort tendre, et pourtant bonne fillette.

Plût à Dieu, ma très-chère, que nous fussions vers vous pour un mois ou deux! Certes, nous en avons un désir plus grand et plus pressant que nous ne pouvons le dire; mais pour maintenant, il n'y a pas apparence que j'en sollicite Monseigneur, lequel n'en veut ouïr parler, tant à cause de ces accidents où nous sommes retombée, que pour la multitude des affaires qui nous pressent. Que si Dieu permet que nous ayons de la santé (comme nous en prendrons grand soin), et que nous puissions un peu ébaucher nos affaires, je vous assure, ma très-chère fille, que nous ferons tout ce que nous pourrons pour obtenir congé sur la fin de l'été. En l'automne, il me semble que nous pourrions le faire; mais, voyez-vous, ma mie, je vous le dis simplement, Monseigneur a grande aversion de nous voir partir d'ici. Néanmoins, si la nécessité était extrême, nous ferions, je vous assure, tout notre pouvoir pour l'y faire consentir. Regardez doue bien à ne pas le demander autrement, et à ne pas le désirer trop ardemment; car si ces accidents me poursuivent , le voyage se trouverait bien long. Mais il faut aviser le moyen qu'il y pourra avoir de faire venir ma chère Sœur de Gouffier ici, et je le désire, certes, pour son soulagement; car nous la servirions ici très-bien. Si elle continue à

AMNKE K')17. 181

être malade, elle serait aussi bien inutile là; nous lui écrivons assez librement sous le prétexte de son incommodité, et, certes, elle ne doit rien douter. J'espère en Dieu que vous conduirez cette petite maison très-bien, et mieux que si elle était présente cent fois, puisque le malheur est qu'elle n peut ajuster son esprit.

Cette bonne damoiselle, qui est votre mère spirituelle, vous serait une grande aide; vous avez le bon Père recteur que vous pouvez consulter sur ce qui se pourra et devra, car il ne faut pas effaroucher son esprit. Hélas! il est bien raisonnable que vous maniiez les pensions; mais il faut tout doucement s'introduire , et enfin je crois que c'est le mieux. Madame Verne pourrait servir à cela ; mais vous êtes assez adroite pour gagner ce qui se pourra peu à peu.

Nous sommes bien aises de M. de Chastellux, et que vous receviez de braves filles.

Je pense qu'oui, il faut faire selon la Règle; pour ce qui regarde les contrats , vous ferez selon votre prudence , et comme vous pourrez; car nous voyons que l'on ne peut pas toujours ce que l'on veut et qui se devrait.

Hélas ! le Révérend Père ne doit point s'ombrager si notre bon Seigneur ne lui écrit; certes, s'il voyait ses occupations, il ne s'en étonnerait pas; il le fera pourtant à son retour [de Grenoble] et à vous, il nous l'a mandé.

Je finis, ma très-chère Sœur, ne pouvant davantage écrire, ni à nos chères Sœurs, que nous saluons très-étroitement et cordialement avec vous. Nous les conjurons toutes et les chères novices de servir Dieu amoureusement, joyeusement, doucement et humblement, et avec une parfaite observance des Règles.

Adieu, ma très-chère Sœur; nous saluons le Révérend Père et madame votre chère mère '. Dieu les récompense tous de

1 Madame Verne bienfaitrice de la communauté de Moulins,

leur charité qu'ils exercent envers vous. Adieu , ma très-chère fille, que je chéris parfaitement et tendrement en notre doux Sauveur.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

Page 1