LETTRE III
A SAINT FRANÇOIS DE SALES Ardeur de la Sainte à se sacrifier au divin amour par la profession religieuse-
vive y jésus !
Annecy , 1611
Quand viendra ce jour heureux, où je ferai et referai l'irrévocable offrande de moi-même à mon Dieu? Sa bonté m'a remplie d'un sentiment si extraordinaire et puissant de la grâce qu'il y a d'être toute sienne, que, si le sentiment dure dans sa vigueur, il me consumera. Jamais je n'eus des désirs ni des affections si ardentes de la perfection évangélique; il m'est impossible d'exprimer ce que je sens, ni la grandeur de la per-s fection où Dieu nous appelle. Hélas! à mesure que je me résous d'être bien fidèle à l'amour de ce divin Sauveur, il me semble que c'est chose impossible de pouvoir correspondre à toute la grandeur de ce même amour. Oh! que c'est chose pénible en l'amour, que celle barrière de notre impuissance!
Mais qu'est-ce que je dis? j'abaisse, ce me semble, le don de Dieu par mes paroles, et ne saurais exprimer ce sentiment d'amour qui me sollicite à vivre en pauvreté parfaite , en humble obéissance et en très-pure pureté1.
AU MÊME
Souvenir du pèlerinage de 1604, à Saint-Claude.
Août 1611.
Monseigneur,
Priez fort [Dieu] pour moi, afin qu'il me retire de ces fâcheuses affaires. Ce qui me console parmi tant de travail, c'est que cela est pour la gloire de Dieu, et qu'enfin, après avoir bien travaillé, nous irons jouir du repos éternel, moyennant la grâce du divin Sauveur, lequel je prie soigneusement pour la perfection de notre cœur.
Je vous ressouviens, mon Père, qu'il y a aujourd'hui sept ans que Notre-Seigneur remplit votre esprit de mille saintes
1 Le divin Sauveur répondit avec une magnificence digne de son amour, aux brûlantes aspirations de l'humble Fondatrice, en découvrant à saint François de Sales le dessein providentiel par lequel il voulait faire des Religieuses de la Visitation les adoratrices et les imitatrices de son Sacré Coeur. Voici la lettre du 10 juin 1611, par laquelle le Bienheureux Évêque confiait à sainte J.-F. de Chantai cette admirable révélation : « Bonjour, ma très-chère fille. Un accommodement, qu'il me faut faire » ce matin entre deux de nos pasteurs de Gex, me prive de la conso- « lation d'aller voir mes plus chères brebis, et de les repaître moi-même > du Pain de vie. Voilà M. Roland qui va suppléer à mon défaut : tou- » fois, il n'est pas assez bon messager pour vous porter la pensée que » Dieu m'a donnée cette nuit, que notre maison de la Visitation est, par sa " grâce, assez noble et assez considérable pour avoir ses armes, son blason, » sa devise et son cri d'armes. J'ai donc pensé, ma chère Mère, si vous » en êtes d'accord, qu'il nous faut prendre pour armes un unique Coeur
affections pour le bonheur et perfection de ma pauvre âme. Je vous dirai que, dès hier, elle est demeurée remplie d'un sentiment si extraordinaire de Ja perfection que, si cela dure, il me consumera. Mon Dieu! mon unique Père, rendez-moi, par vos prières et conduite, toute à ce Seigneur, que nous adorons, révérons et aimons parfaitement. Oh! que je veux lui être fidèle! il m'est impossible d'exprimer ce que je sens; aussi ne ferais-je que l'amoindrir par mes paroles; c'est un ouvrage fait de la main de Dieu. Nous voyons tous les jours clairement abonder ses miséricordes sur nous; c'est pourquoi nous devons tous les jours nous rendre plus fidèles. Pour cela, je consacre de nouveau mon âme à votre volonté et obéissance. En ce désir, je vais recevoir mon Dieu, auquel je demeure, Monseigneur, votre, etc.
« percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d'épines, ce pauvre » Coeur servant dans l'enclavure à une croix qui le surmontera, et sera gravé des sacrés noms de Jésus et de Marie. Ma fille, je vous dirai à notre première vue mille petites pensées qui me sont venues à ce sujet, car vraiment notre petite Congrégation est un ouvrage du Coeur de Jésus et de Marie. Le Sauveur mourant nous a enfantés par l'ouverture de son Sacré Coeur. Il est donc bien juste que notre cœur demeure, par une soigneuse mortification , toujours environné de la couronne d'épines qui demeura sur la tète de notre Chef, tandis que l'amour le tint attaché sur le trône de ses mortelles douleurs. Bonjour encore, ma fille ; j'aperçois entrer nos plaideurs qui viennent interrompre la paix de mes pensées. »