VIII — AU CARDINAL DU BELLAY
Monseigneur, je croy que vous aurez receu de ceste heure ce que je vous ay dernièrement escript pour ma justification qui me gardera d'user de redictes, for§ de ce mot seulement, c'est que si, en cela ny aultre chose, je sentois ma conscience
1 Re est ajouté de seconde main.
- Lettre autographe (Fr. 10485, f. 182).
coulpable en vostre endroict, il ne me fauldroit point d^aultre bourreau que moy mesmes. Ce n'est la première tragédye que Ton m?a excitée pour semblable soubson, que celle dont il vous a tousjours pieu de vostre grâce me justifier, et fault que je vous dye, Monseigneur, que nescio quo fato tous ceulx qui au maniement de votz affaires ne se sont proposez aultre but que vostre seul commendement, sans respect d'aultre chose, ont courru ceste même fortune ; ce que je prendroys en plus grande patience pour ce regard, si j'eusse receu ceste playe d'une aultre main. Car les menasses précédentes et l'effect qui s'en est ensuyvy incontinent apprès me font assez foy de ceulx a qui j'en suys tenu. S'ilz ont bien ou mal faict, je m'en rapporte à leur propre conscience et à vous, Monseigneur, qui sçavez mieulx que personne de ce monde si je leur en ay donné occasion. Or ne vous veulx je celer. Monseigneur, que quelques excuses que j'en ay sceu faire, ny mesmes quelque tesmoingnaige qu'il vous ayt pleud'endonner par vos votz lectres, il ne m'ha esté possible de leur arracher ceste opinion de la teste, qui me faict penser que quelques ungs de par delà me pourraient prester quelques charitez, ou que
ceulx-cy sentant m^avoyr faict tort me hayssent pour ceste seule raison (ce que Ton void arriver ordinairement). S'il est ainsi, et que par force ilz veuillent avoyr eu occasion de faire ce qu^ilz ont faict, ce serait bien peine perdue à moy de m'en tormenter d'advantaige. Bien vous suppliray je de croyre icar je ne veulx point faire du théatin * en une chose qui touche de si près mon honneur) que je n'ay le cœur en si bas lieu que je ne soye pour m'en ressentir quelquefoys et que, si ce n'estoit vostre respect, je ne feisse sonner le
1 Allusion à la conduite du pape Paul IV, ancien général des Theatins, dont on était alors très mécontent a la cour de France. Il avait appelé le duc de Guise contre les Espagnols et n'avait tenu aux Français aucune de ses promesses. (V. Œuvres complètes d'Estienne de la Boétié publiées par Léon Feugère, 1846, p. 38o.j « Contrefaire le Théatin » était passé en proverbe. — M. Revillout, à qui j'emprunte cette note, dit qu'on retrouve cette expression dans une lettre du cardinal de Châtillon au cardinal du Bellay. L'original de cette lettre, qui est du 29 juin i55o, est dans notre ms., au fol. 82 ; voici le passage d'Odet de Châtillon : « Monsieur, ce souer, bien tard, vostre home m'a aporté vostre lectre du xxV^e^ de façon que desja. j'avoys veu le veu du cardinal Théatin, mays non pas le vostre, lequel ay estay bien ayse de veoyr duquel je ne m'ébays point s'il y en a eu quy ont doubté à quelle fin il tendoyt. Mays le mieulx que je y veoye c'est que les Papes obtienent à la tin tout ce qui leur plaist. »
tort que Ton m'ha faict à telles oreilles, que peult estre cela ne servirait de rien à ceulx qui en sont causée
Ce pendant je prendray patience le mieulx qu'il me sera possible, et avec les Stoïciens essayray à me persuader que l'homme n'est point malheureux pour la perte des choses externes, mays seulement pour avoyr commis quelque acte meschand, dont je sens ma conscience necte, Dieu mercy ; auquel je supplye vous donner, Monseigneur, en parfaicte santé, très heureuse et très longue vye. De Paris, ce dernier jour d'aougst I 559.
Vostre très humble et très obéissant
serviteur.
J. Dubellay.
(Au dos) : A Monseigneur.
1 Les « oreilles » qui écouteraient le plus volontiers les plaintes du poète sont, sans doute, celles de la duchesse Marguerite.