Lettre du 9 février
4^ L'ami de la Religion de,Paris, No. 3444, mardi, 1 Juin 1841, p. 453.
LXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE
Agé de 76 ans, brisé par les infirmités et le poids de sa longue et laborieuse carrière, le vieux missionnaire tournait vers le ciel ses yeux fatigués de la mobilité des choses de la terre. Successivement était tombé autour de lui tout ce qu'il aimait. Il avait vu descendre dans la tombe son père, enlevé dans la vigueur de rage, sa mère et ses sœurs, seules affections terrestres qu'il eût encore. Enfin, pour mettre le comble à toutes ces tristesses, était venu larrêt civil qui fermait à son ordre les portes de la France.
On ne connaît rien des derniers jours du P. Duplessis. Les persécutions que Ton exerçait alors contre les membres de la compagnie de Jésus firent que la mort d'un des plus célèbres prédicateurs de la France passa ignorée. Par une lettre de Mgr de la Motte, évêque d'Amiens, on voit que c'est vers les premiers jours de décembre de 1771 qu'il rendit son âme à Dieu, dans les environs de Paris, à l'âge de 77 ans \ Une note écrite sur un fragment de lettre, de la main du P. Glapion, un des derniers jésuites qui ait 'vécu au Canada, confirme cette date.
Nouveau ménologe de la Cie de Jems.
Madame,
NOTICE BIOGRAPHIQUE LXXIIE
Québec, 22 octobre 1772.
Je recommande aux prières de votre sainte Communauté Tâme du P. Duplessis dont je viens d'apprendre la mort par une
lettre du P. de Launay en date du 23 juin dernier
Il est mort en France.
Votre très humble et obéissant serviteur,
Glapiox Jeste. i
Le silence des historiens et des biographes sur le P. François-Xavier Duplessis ferait taxer peut-être d'exagérations ce que nous avons dit de ses travaux, de ses succès, des prodiges opérés par ses prédications.
Crétineau-Joly, Thistorien de la Compagnie de Jësus, ne cite qu'en passant le nota du P. Duplessis parmi les grands prédicateurs , missionnaires improvisateurs de la fin du dix-huitième siècle. Il le confond dans la tourbe commune avec les Ohaurand, les de Joyeuse, les Serane, les Beauregard, les Armand Bol. Il semble même donner la palme parmi ces gloires de l'éloquence sacrée au P. Nicolas Beauregard ^. Il ne
1 Archives de V Hôtel-Dieu de Québec.
2 Histoire religieuse^ politique et littéraire de la Compagnie de Jésus par J. Crétineau-Joly IV-252, V-350-357
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manque pas de missionnaires qui, à la fin du siècle* dernier, après avoir dominé les foules, n'ont pu surmonter l'oubli. Les gazettiers du temps, imbus de& idées philosophiques, n'avaient pas intérêt à raconter les triomphes remportés par ces prédicateurs.
Au temps où vivait le P. Duplessis, la Compagnie de Jésus, pour poursuivre l'idée de Louis XIV qui avait inauguré les grandes missions royales, lança par toute la France une pléïade de missionnaires improvisateurs^ C'étaient les Ségaud, les de Sault, les Le Brun et les Perrin. Depuis la Renaissance l'éloquence religieuse s'était attaché à acquérir une pureté, une élégance^ une harmonie que d'ordinaire on admirait sans se sentir persuadé ou entraîné. Pour les générations du XVin*"® siècle il fallait ressusciter le Christianisme et Tofiftirsous des aspects qui n'étaient pointceux auxquels Fleury, Massillon, Bourdaloue avaient accoutumé les. populations. H fallait faire entendre au peuple la langue simple et mâle que celui-ci comprenait, le convaincre et l'émouvoir. Duplessis semble avoir été un des maîtres dans ce genre. C'est dans quelques correspondances particulières échappées à la destruction du temps quel'on trouve un lointain écho de l'eflTet immense que produisaient les prédications de ce missionnaire. Il n'y a peut-être dans l'histoire de l'Eglise rien de comparable à la série des mandements que lancèrent
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les ëvêques dont il évang^élisa les diocèses. Les prélats annoncent sa venue à leurs diocésains comme celle d'un homme de miracles dont Dieu honorait le ministère par des prodiges inouïs.
Du reste les pamphlétaires jansénistes en poursuivant le missionnaire de leurs critiques incessantes dans les Nouvelles Ecclésiastiques lui ont élevé pour la postérité un monument impérissable. Que dire lorsqu'on voit les ennemis mêmes les plus acharnés de^ la Compagnie de Jésus appeler le P. Duplessis le François-Régis du nord de la France ?
Missionnaire et improvisateur, le P. Duplessis ne courait point après cette gloire éphémère qui aime mieux exciter les applaudissements que changer les; convictions. Il n'avait pas soif de louange ; le triomphe pour lui consistait dans les larmes et les remorda qu'il provoquait. Il s'adressait à des multitudes : il leur communiquait l'ardeur dont il était imprégné sans s'occuper du soin de la forme. On chercherait en vain le caractère classique dans des sermons faitsi pour émouvoir et convertir. Et cet apôtre ne voulait pas autre chose.
Duplessis n'a rien laissé derrière lui ; il ne s'inquiéta pas de conserver pour la postérité des improvisations faites au jour le jour et personne n'a eu dana
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le temps Tidée de les recueillir. Les fruits de ses véhémentes inspirations sont restés dans le cœur des contemporains ; mais la parole qui les produisit s'est éteinte avec le prédicateur. Il est donc difficile de marquer les traits de sa manière, mais l'enthousiasme qu'il savait soulever sur son passage nous est une garantie que parmi les orateurs de la chaire il y en a peu qui ait pu lutter avec lui au point de vue de la chaleur Vraie, de la sympathie et de l'onction. D'après les témoignages du temps on ne pouvait l'entendre sans être touché par sa parole, sans être pénétré de son accent.
On cite dans toutes les chrestomathies classiques un fragment de la péroraison d'un de ses sermons qui n'a rien de comparable comme mouvement d'éloquence simple et di-amatique ^.
Dans ce sermon, le P. Duplessis évoquait tous les hommes au pied du tribunal de Dieu pour y être jugés, les interrogeait, répondait pour eux, et enfin prononçait leur sentence. Qui êtes-vous ? disait-il. Je suis un marchand. . Et vous ? Je suis un procureur. . Et vous ? Je suis un artisan . . Et aussitôt il énumérait les vices et les crimes qui se rapportent plus
1 Traité de littérature par Emile Lefranc
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particulièrement à chacune de ces conditions. Puis le prédicateur continuait : Et vovja ? Et voua l Et enfin on le voyait abaisser son front et répondre d'une voix humble et tremblante : Je suis le missionnaire Puplessis. Alors il accusait sa faiblesse et son indignité, et demandait pardon à Dieu et aux hommes de n'avoir pas sanctifié le ministère de la parole, et de n'avoir pas fait fructifier ses prédications par une vie plus édifiante ; enfin il tombait à gençux et suppliait ses auditeurs de joindre leurs prières aux siennes pour désarmer la colère de Dieu, et pour détourner la foudre prête à les frapper tous.
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Fac-similé de Vécriture du P. Dupleasia.
Il n'y a qu'un homme, à la fin du siècle dernier,, qui puisse être comparé au P. Duplessis dans la chaire française pour l'influence qu'il exerça sur les masses et son talent extraordinaire d'improvisation. C'est le P. Bridaine.
Ï.XXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
Plus jeune que le P. Duplessis 2, le P. Bridaine avait commencé sa carrière de missionnaire alors que celui-ci enseignait encore dans les collèges de Bretagne. . De haute taille et de belle prestance, possédant une grande sensibilité, une imagination vive et portée uux images pathétiques ou terribles, il parlait d'abondance pendant plusieurs heures, passant tour à tour de la prière à la menace, du ton le plus calme à tous les éclats dela^colère.
Ancien élève des jésuites, il était sorti du collège après ses humanités. Chargé pendant son noviciat d'enseigner le catéchisme aux enfants, puis de de prêcher et d'instruire le peuple dans les paroisses voisines, son zèle infatigable avait attiré l'attention. Mahistre, supérieur général des missions royales, frappé de sa facilité extraordinaire de parole, le jeta dans la tourmente. Ce fier prêcheur se laissait emporter par les mouvements d'une éloquence inculte, outrée, populaire. Né dans le midi, son tempérament en avait gardé toutes les ardeurs.
Le P. Duplessis possédait lui aussi un extérieur agréable dont il avait hérité de sa mère, une des plus
2 II était né en 170is
NOTICE BIOGRAPHIQUE LXXIX
belles femmes de son temps, au Canada. Bâti en athlète, il portait sur ses larges épaules une tête que Ton dirait frappée sur une médaille antique. Comme Bridaine il pouvait parler sans éprouver aucune fatigue pendant des heures entières.
Né dans les froides régions du nord, plus mesuré et plus digne, le P. Duplessis savait garder la note vraie jusque dans ses plus chaudes improvisations. Les masses ignorantes qui se pressaient au pied de sa chaire ne lui faisaient pas oublier qu'il avait été un jour professeur de rhétorique.
Pendant que le P. Bridaine parlait d'une voix de tonnerre, criait, pleurait, effrayait l'auditoire, ^ le P Duplessis avait le don d'attirer les larmes des plus endurcis par la douceur et l'onction de sa parole.
Ces deux hommes de tempéramment si divers, si 'éloignés l'un de l'autre par l'éducation première, se rapprochaient par plus d'un côté. Personne ne sut <5omme eux attirer les foules et les impressionner par les pompes du culte. Personne ne posséda au même dégré ce curieux instinct de ce que l'on pourrait appeler la mise en scène de la chaire.
1 Lettre de Thomas à Ducis.
LXXX NOTICE BIOGRAPHIQUE
Pendant un demi siècle, ces deux apôtres se partagèrent la France, le P. Bridaine parcourant le midi, le P. Duplessis les régions du nord. Leurs grandes missions se ressemblaient par la mise en scène un peu théâtrale, qui enchaînait impérieusement latteotion et frappait fortement les esprits.
La première société de la capitale avait voulu entendre le P. Duplessis. La même curiosité ât appeller le P. Bridaine dans la chaire de St-Sulpice en 1753. C'est alors que le missionnaire, apercevant dans l'assemblée une foule innombrable de prélats, d'ecclésiastiques et de hauta dignitaires de l'état civil, prononf^ cet exorde fameux que tout le monde connait.
C'est grâce à cet exorde, qui n'est pourtant qu'une amplification de rhétorique rédigée vingt cinq ans plus tard par le célèbre abbé Maurj-, sur les souvenirs déjà anciens d'un de ses auditeurs, que le P. Bridaine a passé à la postérité comme un des improvisateurs les mieux doués de la chaire française.
Il n'a manqué au P.Duplessîs qu'un rhéteur habile pour lui donner la gloire et le dessiner dans toute sa lirtuteur ot son originalité.
Quelle ((ue soit la juste part qui appartienne & ces doux missionnaiivs dans l'histoire de l'éloquence sacrée.
NOTICE BIOGRAPHIQUE LXXXI
les mémoires du temps nous ont laissé sur eux le plus beau témoignage. Tous deux furent de vrais apôtres dans un siècle corrompu. Dépourvus de toute ambition personnelle, ils ne songèrent jamais à tirer profit de de lestime que leur témoignaient les dignitaires ecclésiastiques et les plus hauts personnages de la cour. L'autorité de leur vie humble, désintéressée et toute dévouée au salut des âmes, était un exemple édifiant. C'en serait assez pour expliquer les succès qu'ils rem^ portèrent dans leurs prédications.
C'est l'affection que le P. Duplessis portait à ses sœurs religieuses à THôtel-Dieu de Québec qui nous a procuré l'avantage de connaître les détails qui se rattachent à sa mission apostolique. Dans la correspondance qu'il entretint régulièrement avec elles pendant quarante années, se trouve le récit journalier de la vie intime du missionnaire. Il écrivait en descendant de la chaire, le plus souvent au milieu de la nuit, encore sous l'impression de la prédication. S'il raconte ses travaux ce n'est point pour s'en attribuer des mérites ni par une vaine ostentation. Il veut édifier ces deux sœurs aimées qui lui demandent sans cesser
LXXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE
de les tenir au courant de ses moindres mouvements. Dans ces pages destinées au secret du cloître le prêtre dévoile toute sa pensée et laisse parler son cœur. On y peut suivre au jour le jour ses travaux immenses, on y peut saisir sur le vif cet homme apostolique , ses peines, ses joies, ses espérances, sa profonde humilité, sa charité ardente, son dévouement sans bornes.
Ces sœurs bien aimées, comme elles suivaient avec une affectueuse anxiété le long pèlerinage de leur frère ! Quelles louanges elles rendaient à Dieu lorsqu'elles apprenaient par des voix amies ses triomphes et ses succès.
*' Interrompons un moment les louanges de ce cher frère pour vous parler un peu du nôtre et nous approcher de vous davantage, écrivait la mère de l'Enfant -Jésus à une Hame de JFrance ^ . M. Franquet nous a dit qu'après une mission il a fait changer les airs d'opéra en cantiques spirituels et que vous aviez paru dans un goût particulier de piété qui lui faisait craindre une retraite totale du monde. Ce cher frère missionnaire n'a jamais eu que deux sœurs et elles ont été toutes deux religieuses dans cette communauté et c'est de ce lieu qu'elles
ont l'honneur de vous écrire Si par hasard le ï^ère Du-
plessis passait dans l'ancien pays de ses conquêtes spirituelles et que vous fussiez à porté de lui parler de nous Je suis assuré qu'il rira de notre intrigue d'avoir osé prendre la liberté de vous charger de si loin. Vous aurez aussi la bonté de lui té-
1 Brouillon de lettre conservée dans les archives de l'Hôtel-Dieu de Québec.
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moigner de notre part nos amitiés. C'est la seule satisfaction -que nous trouvions dans ce pays barbare que les petites relaliions que nous avons avec la France dont nous avons goûté la -douceur pendant le court séjour que nous y avons fait. ..."
Le sentiment patriotique était toujours demeuré très vif chez le P. Duplessis. Il parle sans cesse dans ses dernières lettres de son pauvre et cher pays du Canada où il avait eu le bonheur de naître. Les blessures de la Nouvelle-France et les désastres qui marquèrent la fin du régime français dans sa lointaine patrie laffectèrent douloureusement. Ce fut un des chagrins cuisants de sa longue et triste vieillesse ^.
Après la mort de ses sœurs et la cession du Canada à l'Angleterre le P. Duplessis cessa toute correspondance avec sa patrie, mais THôtel-Dieu de Québec, où Ton parle encore du zèle et de la vie édifiante des mères de Sainte-Hélène et de l'Enfant-Jésus, devait garder la mémoire de ce grand apôtre. On conserve dans le cloître, avec une piété vraiment touchante, plus d'un souvenir du missionnaire. Nous y avons vu une croix faite du bois du fameux calvaire -d'Arras, témoin de tant de miracles, plusieurs livres de dévotion et des tableaux portantTautographe du P. Duplessis, puis une estampe de Etienne Jéhandier
1 Voir ses lettres de 1746 à 1759.
LXXXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
Desrochers représentant le missionnaire en surplis, lecrucifix à la main. Cette estampe porte comme légende :
François Xavier Duplessis
Missionnaire de la Compagnie de Jésus Né à Québec en Canada le 13
Janvier 1694. »
Suite de Desrochers
Mistns sum, evangelisare vohis verbum criicis, ut non eva^ieturcnix Christi (1 ad. chor* 1) je suis envoyé pour annoncer l'excellence et la vertu de la croix, afin que vous lui rendiez les: honneurs qui lui sont dues. Chap. 1er de la 1er ep. de S. Paul C.
Mais le trésor le plus précieux confié à la garde de ces saintes femmes est bien la correspondance que le P. Duplessis entretint avec ses sœurs depuis 1716,. date de son départ du Canada, jusqu'en 1759.
Cette correspondance comprend soixante et dix huit lettres toutes écrites de la main du missionnaire 1. Ce sont ces lettres que nous livrons aujourd'hui à la publicité.
1 Les autographes suivants manquent :
lo Une lettre datée de Paris le 18 février 1718 commençant par ces mots .*^ Vout tonnaissez trop bien les avantages de la vie religieuse pour ne pas prendre part
2o Une lettre datée d'Arras le 18 mai 1732, commençant par ces mots : A peine ai-je eu le loisir de vous écrire quatre mots au printemps aussi bien qu*à mor mère et à mon/rire
8o Le commencement d'une lettre datée dé Paris le 9 février'1749 commençant par^ces mots ; Le Seigneur tn'a laissé assez de santé pour continuer mes tra^ vaus
Nous avons comblé ces lacunes pur" des copies très anciennes qui durent être^ Jaites par les PP. Jésuites et que le P. Glar ion donna à l'Hôtel-Dieu, après 1a» dissolution de l'ordre.
NOTICE BIOGRAPHIQUE LXXXV
Ces lettres écrites au courant de la plume n'éaient point destinées à Timpression. Aussi y remarquet-on des expressions surannées, une phrase un peu longue et quelquefois obscure. Le P. Duplessis ne s'attachait ni au style ni à la forme. Plusieurs penseront que ces épitres auraient pu être retouchées. Beaucoup de correspondances posthumes sont en effet refaites et corrigées à loisir, d'après les brouillons ou des notes. Ce procédé peut avoir du bon, mais il nous semble que des lettres ainsi retouchées n'ont pas la même autorité biographique que ces lettres empreintes d'un si grand cachet de naïveté oubliées au fond d'un tiroir et retrouvées plus d'un siècle plus tard. La vie du P. Duplessis se trouve peinte en entier dans sa correspondance. Il y a écrit ses mémoires sans en avoir l'intention.
Nous avons jugé qu'il valait mieux n'y rien changer et mettre en quelque sorte sous les yeux le manuscrit tel qu'il est sorti de la plume de l'auteur.
Puisse le lecteur en lisant ces lettres goûter la satisfaction que nous éprouvions nous-mêmes quand nous les transcrivions dans le silence du cloître de ce vieil Hôtel-Dieu de Québec, témoin depuis deux siècles des vertus et du dévouement héroïque de tant de saintes religieuses.
20 décembre 1892.
à la Corogne i, ce 19 Novembre 1716,
Mes très chères sœurs . . Que la datte de ma lettre ne vous fasse pas croire que c'est quelqu'accident considérable qui nous a contraints de relâcher dans ce port, car notre traversée a été jusqu'à présent des plus heureuses, comme vous le verrez lorsque vous aurez lu la petite relation que je vais vous en faire. Je vous écrivis quatre lettres sur le fleuve St. Laurent, mais comipe je ne sais pas si elles vous ont été rendues, je crois que vous ne trouverez pas mauvais que je repète ce qui nous est arrivé depuis notre départ de Québec. Ce fut comme vous le savez le vingt et unième jour du mois d'octobre que nous mîmes à la voile, à midi, d'un petit veut du sud-ouest, en appareillant il tomba à la mer un matelot qui se noya. Le vent
1. La Corogne est une ville de la province de Galice, sujette du roi d'Espa» i;ne. (Note du P. Duplessis). Aujourd'hui la Corogne est le chef-lieu de la province du même nom, détachée de l'ancienne Qalice.
2 1.ETTRES DU P. DUPLESSIS
nous conduisit ce jour-là au pied de la traverse \ où nous mouillâmes ; le lendemain matin 22ième octobre à sept heures du matin, nous appareillâmes et après avoir fait la traverse fort heureusement, nous allâmes jusqu'à baie St Paul ^ où le vent contraire nous ayant arrêté, nous mouillâmes à trois heures après-midi ; nous demeurâmes deux jours dans cet endroit, après lesquels quoique le vent fut toujours contraire, nous passâmes le Gouifre ^ et allâmes mouiller à la prairie de Tîle au Coudre. C'est un endroit où le vent de nord-est n'est jamais si violent qu'ailleurs, un vaisseau qui était parti de Québec un jour avant nous revint mouiller à cet endroit, nous fûmes encore là deux jours pendant lesquels il fit un vent de nord-est épouvantable, notre vaisseau était là plus en sûreté qu'à Québec ; le 26 au matin, nous vîmes toutes les montagnes ^ couvertes de neige, ce qui nous aurait bien fait soufirir du froid si un bon vent de sud-ouest ne nous avait donné occasion de nous •en éloigner, mais comme nous avions deux ancres dans la mer que le gros vent rendait difficiles à tirer, nous ne pûmes mettre à la voile avant deux heures après-midi, nous laissâmes en cet endroit le vaisseau qui était venu nous y
1 Les navigateurs canadiens appelaient autrefois la traverse le détroit qui «e trouve entre l'île d'Orléans et l'île aux Reaux, à dix lieues environ de Québec, parce que les vaisseaux qui remontaient le fleuve en longeant la rive nordchan-
Seaient là leur course et gagnaient les eaux qui baignent le versani sud de l'île 'Orléans. C'est l'illustre marin d'Iberville qui, le premier, trouva le^ssage maintenant suivi par les marins à la droite du Saint-Laurent et qui a pns son nom de l'ancienne traverse. On écrit aujourd'hui l'île aux Reaux. Ghamplain disait Vtle aux RuoSt et les anciens missionnaires jésuites, Vile aux Buaux. Beau ne veut rien dire, tandis que Buau signifiait dans l'ancien langage: détroit. On appelle encore en France un détroit qui sépare l'île de Jersey des roches de Dirouilles et d'Ecrehon, dans la Manche, à quelques milles des côtes de France, le Buau.
2 A vin((t-cinq lieues environ de Québec.
Rivière qui se Jette dans la Baie St-Paul.
Lei Laurentides, chaîne de montagnes qui longe la rive nord du Saint- Laurent.
joindre ensuite, nous allâmes pendant trois jours sans pouvoir distinguer les terres qui étaient à nos côtés à cause de la brume ; le 29ième du mois d'octobre le temps étant bien clair nous reconnûmes le cap des Rosiers qui est à Feutrée du fleuve Saint-Laurent ensuite le même jour nous vîmes au nord Tîle d'Anticosti et au sud Gaspé. Le soir le vaisseau roulait si fort qu'à souper ni les plats ni les assiettes ne pouvaient tenir sur la table, alors le mal de cœur me prit de telle manière que je soupai à quatre ou cinq reprises. Le SOième à quatre heures du matin nous aperçûmes au clair de lune l'île aux Oiseaux alors nous mîmes notre vaisseau de travers pour attendre le jour lequel étant venu nous vîmes proche de nous le vaisseau que nous avions laissé à l'île au Coudre, nous allâmes ensuite fort bien jusqu'à midi alors le calme nous prit et dura jusqu'au soir le vent étant venu bon nous ne marchâmes cependant point pendant toute la nuit parce que nous craignions de tomber sur l'île St. Paul. Le 31ième nous poursuivîmes notre route jusqu'à midi après quoi nous retournâmes un peu pour éviter le cap de Ré ^ qu'une grosse brume et de la pluie nous cachait.
Le premier jour de novembre le vent étant toujours favorable nous conduisit en pleine mer ; le vaisseau balançait tant qu'on ne put pas dire la messe, quoique ce fut le jour de la Toussaint, le vent favorable continuant, nous nous trouvâmes le Sième du mois sur le grand banc ; on n'y prit que deux molues et on ne fit point la cérémonie qu'on a coutume de faire à ceux qui n'ont point encore
1 Sur l'île de Terre-Neuve .
4 LETTRES DV P. DDPLESSIS
passe 1. Nous fûmes un jour et demi k le passer ; le Sième da mois nous fîmes enTiron 70 lieues. Le 6 et le 7 noos en fiusions environ 60. Le SiÈme noMS eûmes un temps assez calme et si donx que je restai sar le pont jusqu'à minuit, an peu après minuit le valet d'un des officiers du vaisseau ayant la fièvre chaude monta sur le pont et se noya. Le 9iènie le vent ayant repris nous allâmes fort bien toute la journée. Le lOième le vent ^tant tonjours bon, on régla le poste d'un chacun afin de se tenir prêt si l'on rencontrait quelque ennemi. Si vous êtes inquiètes de savoir le mien il étaitpartontoù j'aurais voulu. Le 11, le 12, le 13 le vent nous fut toujours favorable tantôt derrière tantôt un peu de côté. Le 14 If* vent étant toujours bon nous aperçûmes k 10 heures du matin un vaisseau, on fit mettre aussitôt branle-bas et on courut sur lui pour le reconnaître. C'était un irlandais marchand qui nous dit qu'il allait à Cadix en Portugal ; comme nous n'entendions guère son langage ni lui le nôtre nous ne pûmes nous en-
1 Le AapMint des ianci.'— Cérémonie burlesque llaquelteétAieotobliEéadeBe > lea uicleng vnyigeun en donnent lu deecription. Noos empruntons «Ile
Ile prof»nent ce «crement rte la menlÈ u»ge ét.bll depui. trè. longtemps. On i:ul>«B avec dea guenilles et des cords«e>
e du monde la plus absurde, pu uii volt lea anciens matelots noircis et dé-
B de Jurer ft kehoui sur un livre de ear-
tee hydrographiques, qu'ils observeront iwmViUn ïoette loi,ont accoutuinéde
Ksctement envem lea autres, la cértfmo.
eur Jette cinquante icesu» d'eau sur la Wmpa ni i la saison. Lea principaux ■ousFéquateur, sous les Troplque^'^u.
euve, et aux d«troiU de oibnltar, du raonnea de quelque distinction ii-«tant aire une libéralité de cinq ou ali Oacona
le «p des Rorien i l'entrée dn fleuve S«
t aua« U ui«me cérAnouie en doublant
tretenir longtemps avec lui. Nous poursuivîmes donc notre route et lui la sienne. Le 15 le vent étant favorable nous nous attendions à trouver les terres de France c'est pourquoi on sonda mais on ne trouva point de fond. A onze heures du matin nous vîmes un gros vaisseau mais comme sa route était fort éloignée de la nôtre nous ne lui parlâmes point. Le 16 le vent contraire nous prit pour la première fois depuis l'île au Coudre. Si le vent favorable eut continué nous comptions nous rendre à la Rochelle en vingt-quatre heures. Le 17, le vent continuant à nous être contraire nous allâmes du côté de TEspagne où le vent nous jetait. A minuit on crut voir la terre, mais le matin on reconnut qu'on s'était trompé. Le 18 le vent étant encore contraire nous vîmes à dix heures du matin un vaisseau que nous ne pûmes pas connaître parce qu'il passait fort loin, à midi on vit la terre tout de bon, tout le monde se leva de table pour l'aller voir, on s'en approcha pendant toute l'après dîner. Sur les quatre heures on reconnut le cap Prior et les côtes d'Espagne, ce sont des chaînes de montagnes tout comme en Canada excepté qu'elles ne sont pas couvertes de neige. Lorsque nous fûmes à environ à une lieue et demie de terre nous mîmes à la cape pour attendre le lendemain matin. Le 19ième le vent étant toujours contraire après nous être éloigné de la France de 15 lieues nous venons d'entrer dans ce port où nous avons trouvé cinq vaisseaux anglais et un espagnol. La situation du port est fort jolie. On y entre par un petit canal défendu de deux forteresses. La ville est très bien fortifiée, tous les habitants en paraissent fort pauvres ; toutes les maisons sont de très belles pierres mais fort mal bâties, les femmes y sont habillées presque comme les sauvages-
G LETTRES DU P. DUPLESSIB
ses ', elles sont nue tète et mettent un camail quand elles sortent, le menu peuple j paraît fort dévot. Nous ne fûmes pas plutôt mouOlés qu'il vint à bord une chaloupe où il y avait trois chanoines et un interprète. Ils étaient habiltés d'une manière fort extraordinaire pour nous ; ensuite il en vint une où il y avait un prêtre et deux jésuites, je fus pour les saluer en latin, mais le prêtre me répondit que c'étaient deux frères qui ne m'entendaient point, ensuite il vint à notre bord sans exagérer plus de cinquante robes noires tant magistrats que gens d'église. Jugez combien le latin me servait en cette occasion, je leur servais d'interprète, j'avais pourtant de la peine À les entendre parce qu'ils prononcent le latia tout autrement que nous. Sur les trois heures après-midi, je descendis à terre avec M. Dassigni ^ en même temps il arriva k bord 4 jésuites à qui je ne pus pas parler en cette occasion. Si tôt que nous fûmes à terre nous tâchâmes de rattraper Messieurs nos officiers qui allaient au gouvernement, mais nous les perdîmes de vue et nous ne trouvions personne qui noua entendit, nous entrâmes dans quelques églises dont nous ne savons pas encore le nom, ensuite nous retournâmes sur le lioixl de In, mev jwur rejoindre quelqu'un de notre vaisseau, imus rencontrâmes en chemin deux jacobins nous les primes d'aboi-il pgur deux femmes ; sur le bord de la mer nous trouvâmes un de nos soldats qui nous mena à l'auberge où étaient logés tous nos messieurs. Aussitôt pour me réjouir et me délasser Je mis la main à la plume pour vous faire
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LETTRES Dr P. DUPLESSIS 7
voir qu'en tout lieu mon plus grand plaisir est de m'entretenir avec vous. Je continuerai, jusqu'à ce que j'ai fermé cette lettre, à vous raconter ce qui me sera arrivé jour par jour.
Après que nous eûmes soupe, je pris une chambre avec M. Dassigni, nous nous couchâmes sur les dix heures. Le lendemain je me levai à six heures aussitôt je fus entendre la messe à une église qu'on appelle la paroisse de St. George. C'est la plus belle de toute la ville, pendant que j'y étais il vint un prêtre son chapeau à la main et son grand manteau par dessus son surplis qui donna la communion à trois filles à qui on apporta aussitôt à boire. Ensuite il mit le St. Sacrement à son col pour le porter à un malade et sortit de l'église enveloppé dans son manteau, son chapeau sur sa tête, ensuite il commença une messe, il y avait sept ou huit messieurs de notre vaisseau qui ne purent s'empêcher de rire en voyant les espagnols qui se frappaient la poitrine d'une telle force qu'on ne pouvait pas entendre le prêtre. D'autres baisaient la terre à tout moment, après la communion du prêtre un enfant de chœur vint quêter pour faire prier Dieu pour les âmes du Purgatoire. En revenant de la messe nous passâmes par le marché où nous vîmes de toutes sortes de poissons et de fruits que je n'avais jamais vues. Ensuite nous demeurâmes à notre auberge jusqu'après diner, il faisait alors aussi chaud qu'à Québec au mois d'Août, après que nous eûmes diné nous allâmes nous promener à trois quarts de lieues de la ville à une tour qui a deux cents pieds de haut qu'on nomme la tour de fer ^ ; comme elle est située sur une
1 C'est un phare très élevé, d'une solidité merveilleuse, qu'on appelle Umr cF Hercule et dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Les Romains réparèrent ce monument et le dédièrent à Mars.
s LETTRES DU P. DUPLES8IS
petite montagne nous voyions de là une grande étendue de terre couverte d'un très beau gazon, au bas de cette montagne est une petite chapelle dédiée à St. Maur il y a 110 ans qu elle est bâtie le pavé est tout d'une pièce. Cest le rocher qu'on a aplani il y «a dedans plusieurs bras et jambes de cire en mémoire des miracles qui s'y sont opérés. Le •soir approchant nous nous retirâmes à notre auberge, où nous soupâmes avec un capitaine de vaisseau anglais qu'on •avait prié sur la fin du souper on lui parla un peu de sa religion, il dit que si on le pouvait convaincre sur trois arî^icles il se ferait catholique. Je m'approchai de lui et lui ^j
demandai ces difficultés, il me les dit. Je le convainquis '
aisément sur un article qui regardait la dévotion de la Ste Vierge. Il me dit qu'il reviendrait le lendemain matin avec son nouveau testament pour disputer de la présence de Jésus-Christ au St. Sacrement et du pardon des péchés par |
le sacrement de pénitence. L'ayant laissé je fus à bord à dix heures du soir pour chercher mon nouveau testament et mon traité de théologie qui parle du sacrement de péni- i
tence et d'eucharistie, mais le lendemain matin le vent lui étant devenu favorable, il partit sans que je l'aie pu voir. On me dit à bord qu'il était venu des Jésuites qui m'avaient demandé. Cela m'engagea à aller à leur collège aussitôt que je fus à terre, après avoir fait ma prière dans leur église je suivis un prêtre qui finissait la messe. M. Mirambeau ^ qui était avec moi me dit que c'était un de ceux qui étaient venus à bord sitôt qu'on lui eut dit qui j'étais il me fit beaucoup d'amitiés, m'offrit une chambre au collège, me mena ensuite à sa chambre où il me fit dé-
1 Etienne Mirambeau, négociant de Québec.
jeûner, ^ en vint plusieurs qui me firent beaucoup d'honnêtetés entre autres le Père Ministre qui est un petit père comme le Père LeBrun, je fus ensuite au sermon du père supérieur qui prêchait dans leur église qui est fort propre. C'était le jour de la fête de la présentation de Notre-Dame <][ui est le titulaire de leur église, le lendemain j'allai dans toutes les églises de la ville que je ne trouvai pas propres ce que je remarquai de plus extraordinaire c'est que dans l'église des cordeliers il y avait une table au milieu sur laquelle était couché un cadavre habillé en cordelier. On en^ terre en ce pays presque tout le monde le visage découvert. Sur chaque fosse on met une grande pierre avec la marque •de celui qui est dessous ; si c'est un tailleur, on y grave des ciseaux, si c'est un charpentier on y grave une hache et ainsi des autres de sorte que les places qui sont devant les églises sont toutes pavées de pierre ainsi gravées. Le soir du 21, les dames de notre vaisseau étant descendues à terre nous allâmes chez le gouverneur de la ville et chez le lieutenant du roi, leurs femmes ne voulurent jamais qu'on les saluât en les embrassant comme ont coutume de faire les Français. Le dimanclie 22 du mois, je fus entendre la messe aux Jésuites où j'eus le bonheur de communier, Après la communion on ne m'apporta point à boire comme on a coutume de faire à ceux du pays. Environ un quart d'heure après la messe le père Ministre vint me chercher dans l'église et me mena à sa chambre par la sacristie, nous parlâmes des affaires que les Jésuites avaient en France au sujet des Jansénistes, il me raconta quelque <5ho8e du cardinal de Nouailles que je n*avais point ouï dire À Québec qui est que peu de jours avant la mort du Roi très chrétien, c'est ainsi qu'on le nomme toujours en Espagne, ce cardinal que le roi avait exilé de la cour fit deman-
der à sa majesté permission de se présenter devant elle, le roi fit cette belle réponse à ceux qui lui firent cette demande ... . qu'il obéisse à Téglise et ensuite qu'il vienne hardiment. Là-dessus le cardinal ayant dit que c'étaient des difficultés qui n'étaient pas encore éclaircies ; le roi dit qu'il ne le voulait pas voir. Nous parlâmes de plusieurs autres affaires semblables qu'il serait ennuyeux de voua raconter. Ensuite après avoir déjeuné dans sa chambre je me retirai à notre auberge où je dinai, or comme les gardes marine étaient descendus à terre et faisaient un charivari qui ne me plaisait pas, je priai M. Dassigny de venir avec moi chercher une chambre dans une autre auberge où nous pourrions être en repos et parler de vous en toute liberté, il accepta cela avec bien du plaisir, de sorte que nous allâmes dans la maison voisine dont le maître était venu à bord nous offrir des chambres. Nous lui dîmes que nous voulions manger tous seuls dans notre chambre, ensuite nous allâmes nous promener jusqu'à l'heure du souper à une place fort agréable qui est entre la ville et les faubourgs ; nous rencontrâmes là plusieurs dames espagnoles. Elles ne vont jamais avec les hommes s'ils ne sont pas prêtres. Sur le soir après avoir été faire notre prière à Notre-Dame nous nous retirâmes tout seuls dans notre petite chambre, où comme vous pouvez croire vous ne fûtes pas oublié, nous rappelions avec plaisir les agréables et innocents entretiens auxquels notre départ de Québec a mis fin. Le lendemain matin après avoir été à la messe nous allâmes nous promener à la belle place ensuite nous allâmes tous dîner chez le consul français : c'est un officier que le roi entretient dans ce port pour soutenir les intérêts des Français qui y viennent. Ce que je vis de plus extraordinaire chez lui, ce fut une grappe de raisin
qui remplissait tout un plat, les grains en étaient gros comme des prunes, il était* d'un goût délicieux. Nous n'en sortîmes qu'à 5 heures du soir ; de là, nous allâmes coucher à bord M. Dassigny et moi. Le lendemain matin après être descendu à terre M. Dassigny qui était incommodé se coucha et moi je fus à la messe et vins ensuite lui tenir compagnie ; après diner, il se leva et nous fûmes nous promener sur de beaux gazons qui sont au bord de la mer. Le lendemain, j'allai dire adieu aux Jésuites parce que le vent était favorable pour partir.
Après diner, je fus avec notre ami sur le bord de la mer où nous amassâmes de petites coquilles que je vous envoierai si elles peuvent se conserver entières. Sur le soir après avoir été à l'Eglise nous allâmes à bord. Le lendemain 26ème du mois de Novembre nous partîmes à midi d'un fort petit vent favorable et après être sorti heureusement du port, nous poursuivîmes notre route vers la^ France. Le 27, le vent nous fut encore favorable. Je fus ce jour là bien incommodé du mal de cœur. Le 28 en poursuivant notre route, nous vîmes le matin un navire et le soir on se trouva à 80 brasses d'eau éloignés d'environ 15 lieues de la Rochelle. Cela fit grand plaisir à tout le monde.. Cependant, comme on craint toujours la terre pendant la nuit, nous n'allâmes presque point jusqu'au lendemain matin. Le 29, on vit à 11 heures la Tour des Baleines qui est à 3 lieues de la Rochelle et à 3 heures^ après-midi nous mouillâmes dans la rade, on chanta le Te Deum pour remercier Dieu de notre arrivée. La nuit suivante il fit un vent épouvantable accompagné d'éclairs et de tonnerre ; le trentième quoique la mer fut très grosse une partie des passagers allèrent à terre. Je n'y voulus, point y aller parce qu'il aurait fallu laisser mon bagage à
bord. Le premier de décembre, le vent fut si fort que les chaloupes ne purent revenir de terre qu'à six heures du soir. Je commençais à bien m'ennuyer de voir la ville sans y pouvoir mettre les pieds. Enfin le deuxième de décembre, le vent étant bien diminué, je me préparai à' partir. Pour cet effet, je fis embarquer dans la chaloupe tout ce que j'avais dans le vaisseau et aussitôt après dîner nous descendîmes à La Rochelle où nous mîmes pied à terre à deux heures après-midi et, après avoir fait voir mes cofifres au bureau, je les fis conduire à la maison où logeait Lanouiller. Là, je changeai d'habit et j'allai chez M. Pacaud que je ne trouvai point. Je saluai Mme son épouse et peu après je me retirai où nous étions logés. C'est chez une femme veuve ■d'un capitaine de vaisseau anglais. La divine Providence qui m'a toujours favorisé dans les occasions, comme vous l'avez toujours vu, a permis que tous nos messieurs qui ont pris des chambres dans cette maison allaient manger à l'auberge de sorte que je jouissais du plaisir de la solitude sans perdre pour cela l'occasion de m'informer tous les jours d'eux si ils se préparaient à partir pour Paris car je comptais aller par le messager avec Mrs de St Martin, Boishebert et Lanouiller ^. Le Sème de décembre comme on célébrait aux jésuites la fête de St-François-Xavier on me dit qu'il y avait fort loin et qu'il fallait traverser toute la ville pour y aller. J'en entrepris le chemin tout seul allant de rue en rue, j'entrais dans toutes les églises que je rencontrais et comme il était déjà onze heures, je communiai dans l'église des Pères de l'Oratoire où je trouvai une anesse qui commençait ensuite je continuai mon chemin et
1 Oentilshommes canadiens.
après avoir un peu marché j'aperçus par dessus les maisons un nom de Jésus qui était au haut d'une muraille. Je détournai dans une petite rue pour voir, si ce n'était point l'église que je cherchais, je trouvai que c'était justement elle, le St. Sacrement y était exposé. J'aurais pris un grand plaisir en cette occasion à étaler mes besoins aux pieds de notre aimable maître, si la dissipation d'un long voyage n'eut éteint en moi presque tous les* sentiments de piété que la grâce y avait semé ; j'entrerais volontiers dans une conversation qui vous ferait compassion et qui serait sans doute plus utile, mais puisque cette lettre n'a été jusqu'à présent qu'une simple narration d'aventures temporelles, si j'ose me servir de ce terme, j'attends à une autre à vous parler de l'état de mon âme dans une dissipation qui surpasse de beaucoup celles dont je me suis si souvent plaint à vous. Enfin je sortis de l'église des jésuites aussi sec que j'y étais entré, après quoi j'eus bien de la peine à retrouver la maison où j'étais logé, il était midi et demie quand j'y arrivai. Si tôt que j'eus dîné je me fis conduire chez les dames hospitalières là je demandai Mme de ]a Nativité et madame de Jésus Je ne vis point madame de Jésus parce qu'elle était malade, madame de la Nativité parut bien contente de me voir mais en même temps bien fâchée de ne pas voir avec moi sa chère amie, elle me racontait avec plaisir tous les divertissements quelle avait pris avec ma mère, elle me parla de vous comme des personnes qu'elle estimait beaucoup ; nous parlâmes aussi comme vous pouvez croire de nos pères ; je fus fort content de sa visite. Je lai donnai alors une fiole de baume ^ qui lui fit un
1 Le baume du Canada : c'est là. préparation connue sous le nom de sirop de aomme d^épinette. Elle avait alois une {grande vo^e en France où on l'employait dans toutes les affections des bronches ou de poitrine.
grand plaisir. Je lui dis que j'aurais l'honneur de lui apporter du capillaire i. Elle me dit de l'aller voir comme une sœur pendant tout le temps que je séjournerais à la Rochelle ; ensuite j'allai aux jésuites entendre un fort beau sermon. C'était un abbé qui me paraissait fort éloquent, et il est vrai que le sujet me flattait trop pour ne le pas trouver beau, je le goûtai d'autant plus que depuis mon départ de Québec je n'avais point du tout entendu parler de Dieu ; je reçus ensuite la bénédiction du Très St Sacrement que -donna Mr l'évêque après quoi je retournai chez mon hôtesse. Le lendemain ayant appris qu'un habile prédicateur jacobin prêchait l'avent à St Barthélemi j'allai l'entendre et j'en fus bien content, après le sermon j'entendis la grande messe et j'allai chez Mr. Pacaud que je ne trouvai point •chez lui. J'allai voir Mr. Dassigni qui était logé avec un •de ses cousins qui le tira d'une grande inquiétude en lui 'donnant des nouvelles de son frère Dadoncour qui avait été pris par les sauvages proche le Mississipi et qui attendait que les sauvages le rendissent. J'allai ensuite avec lui voir Madame Petit 2, je vis là M. l'abbé Petit qui me fit bien des honnêtetés, il a l'air d'un petit abbé musqué en perruque blonde et poudrée ; pendant toute l'après-midi je ne sortis que pour aller à l'église des Carmes qui est tout proche de la maison où je suis lo^é. Le lendemain j'allai dîner chez Mr. Pacaud. Je vis dans son jardin une vigne toute couverte de raisins qu'il avait laissé pour les Canadiens. Le soir j'allai au salut de la Ste Vierge qui se faisait chez les
1 Le capillaire du Canada a joué jadis un ji^rand rôle en pharmacie. C'était la plus estimée des fougères pour la guérison des rhumes et pour faciliter l'expecîoration.
2 Femme d'un trésorier du Canada.
Carmes. Le lendemain j'allai à St Barthélemi au sermon ■d'un Père de l'Oratoire qui paraissait fort zélél Après dîner j'allai voir Mme de Jésus et Mme de la Nativité je leur menai le petit sauvage de Lanouiller pour le faire danser devant elles, elles trouvaient ses manières fort extraordinaires. Il vint là Mme Duclezeau, la tante d'Hélène, qui me pria de la recommander à ma mère et de la prier de ne la point amener en France. Le lendemain veille de la fête de l'immaculée Conception de la très Ste Vierge ayant appris que les Congréganistes devaient s'assembler dans la chapelle de la congrégation pour y chanter les premières vêpres et y entendre un sermon je m'y rendis sur les trois heures et je fus fort "édifié de voir que l'office se chante par les Congréganistes avec autant de magnificence qu'à Québec le jour de Pâques. Le lendemain matin on exposa le St. Sacrement à six heures ensuite après avoir entendu une basse messe, on chanta les matines et les laudes et une grande messe si posément que cela dura 4 heures. Je pensais à la négligence •de nos congréganistes de Québee qui murmurent quand on «st plus d'une heure et demie. Après-midi on s'y rassembla à une heure, on chanta vêpres ensuite il y eut un fort beau sermon suivi des compiles et du salut. Après le salut on fit dans la cour du collège, tous les congréganistes ayant chacun un cierge à la main, la procession du très St. Sacrement qui avait été exposé toute la journée dans la congrégation. Cette cérémonie finit à 4 heures de sorte que près de quatre cents congréganistes avaient été sept heures ce jour-là dans la chapelle de la congrégation. Cela me fit un vrai plaisir de voir ainsi honorer notre bonne mère.
Le désir que j'ai de vous faire recevoir de mes nouvelles par les premiers vaisseaux m'engage à fermer celle-ci
avant la fin de mon voyage pour la donner à M. Miram-
beau qui part demain pour Bordeaux et qui l'enverra à
une personne qu'il connaît au Cap Breton par les pêcheurs
qui partiront de Bayonne au mois de mars. Comme je ne
vous ai point parlé de la manière dont je m'étais porté dans-
le voyage, je vous dirai que le roulis du vaisseau m'avait
donné un tel étourdissement que j'étais hors d'état de rien
faire et avec cela je n'avais pas dans le vaisseau une seul&
personne avec qui je pus m'entretsnir de quelque chose
de solide. Je n'entendais depuis le matin jusqu'au soir
que jurements, paroles déshonnêtes et mauvais discours, d&
sorte que pendant le plus beau temps je craignais que la.
colère de Dieu ne tombât sur nous et ne nous fit périr mais
nos prières l'ont arrêté et nous ont procuré un temps que
nous ne méritions pas. Je souhaite que ma mère ait l'année
prochaine une traversée aussi heureuse que la nôtre. J'espère
que la divine providence qui a permis ce retardement nous
le rendra avantageux. Appliquons nous seulement à être bien
fidèles à la conduite qu'elle tient à notre égard et ne nous
cédons point l'un aux autres le pas dans le chemin de la
perfection. J'ai cependant bien du chemin à faire pour
vous attraper mais comme j'ose me flatter que vous désirez
presqu'autant ma perfection que la vôtre je crois que vous
ne voudrez pas me laisser derrière et que vous ferez tous
vos efforts pour m'attirer après vous puisque j'ai le bonheur
d'être
Mes très chères sœurs,
Votre très humble et très obéissant
serviteur et très cher frère,
F. DuPLESSIS
Fini à la Rochelle ce 8 décembre 1716 K
1 Nous avons coniervé la ponctuation et l'ortofrraphe du nianuscrit.
A Paris, ce 18 février 1717.
Mes très chères sœurs,
Vous connaissez trop bien les avantages de la vie religieuse pour ne pas prendre part au bonheur dont je jouis depuis le 7ième du mois de janvier. Ce fut en ce jour que délivré du pesant fardeau du monde j'entrai dans cette sainte compagnie où la miséricorde de Dieu m'a bien voulu appeler. Après y être demeuré dix-sept jours en habit séculier, j'ai été revêtu de la sacrée livrée de Jésus-Christ le 24ième du même mois, le dimanche de la septuagésime, jour auquel l'église se révêtant de deuil, tache de faire connaître à ses enfants la nécessité de faire pénitence. Votre état et le mien, mes chères sœurs, nous engagent à la faire toute notre vie, soyons y fidèles, et ne nous lassons jamais de porter la croix de Jesus-Christ ; remercions notre divin laaître de nous avoir séparé du monde où il est si mal servi ; mais prenons garde en même temps de nous en séparer de
cœur, comme nous en sommes séparés de corps. Je n'entreprends pas, mes chères sœurs, de vous décrire ici tous les moyens qu'on trouve dans cette sainte maison pour se conduire à la perfection, je me contente de vous dire de n'être point surpris de voir reluire toutes les vertus d'une manière si admirable et si aimable en même temps dans la personne •de chacun de nos pères qui sont en Canada, la manière dont on nous l'inspire ici est si douce et si touchante qu'il faudrait se faire violence pour ne la pas pratiquer.
Je vous avoue que l'idée que je m'en étais formée dans les fréquents entretiens que nous avions sur ce sujet, n'était rien en comparaison de ce qui en est, priez bien notre seigneur qu'il achevé en moi ce qu'il a commencé avec tant de bonté et qu'il purifie tellement nos affections que nous ne nous aimions plus que pour l'amour de lui-même. C'est le moyen de nous consoler parfaitemeut de l'éloignement où nous sommes et qui durera peut-être jusqu'au grand jour de l'Eternité.
J'ai reçu toutes vos lettres peu de temps après mon •entrée au noviciat, je vous y répondrai dans la première •que je vous écrirai car je crains que celle-ci n'aille pas jus- •qu'à vous, c'est pourquoi je me contente de vous assurer ici que je serai toujours mes très chères sœurs votre très humble et obéissant serviteur et frère en N. S.
F. DuPLBSSis, novice de la
Compagnie de Jésus.
En attendant que j'aie l'honneur d'écrire à nos pères,
je vous prie de les remercier de ma part des bontés qu'ils
ont eues pour moi. Recommandez à Denis de ma part de
bien étudier et d'être bien sage. Saluez de ma part tous
nos bons et bonnes amies particulièrement notre chère sœur de Ste Cécile que je regarde comme une fille de la Compagnie et recommandez moi à leurs prières ^.
1 Cette lettre a été prise sur une copie faite dans le temps par un Père Jésuite. Le manuscrit original manque.
28 Avril 1717.
Mes très Chères Sœurs,
Celle-ci est la quatrième que j'ai le plaisir de vous écrire \ Dans les deux premières je vous ai fait un grand détail de mon voyage, qui ne pourra vous être que fort ennuyeux étant rempli de quantité de circonstances inutiles qui ne sont propres qu'à dissiper Tesprit intérieur et recueilli dont vous êtes remplies ; vous m'excuserez s'il-vousplaît sur ce que n'ayant alors l'esprit occupé que de toutes ces bagatelles, je ne concevais pas combien cela devait paraître ridicule à des personnes qui n'ont de goût que pour ce qui les peut unir à Dieu. Le temps est eniin venu auquel je conçois qu'il n'y a que Dieu qui mérite d'être l'objet de nos pensées et des affections de notre cœur. Il veut être tout à nous, mais en même temps il veut que nous soyons
i Le manusorit de la lettre du 19 Novembre 1716 a été conservé. I^a lettre I du 18 février 1717 est une copie T^ troisième que le P. Duplessis marque ici n'a
pas été retrouvée.
tout à lui ; ne nous imaginons donc plus que ce n'est pas notre faute, si nous ne sommes pas aussi parfaits que nous le désirons, examinons sans nous flatter ce qui peut ôter à Jésus-Christ Tentière possession de notre cœur ; nous trouverons d'abord un grand nombre d'attaches que nous avons aux créatures parmi lesquelles nous cherchons souvent une vaine consolation tandis que nous en pourrions trouver une solide en Jésus-Christ. Oh ! l'agréable disposition aux yeux de Jésus-Christ, que celle d'une âme qui lui peut dire dans la sincérité de son cœur : Seigneur, toutes les créatures m'ont abandonné ; vous m'avez ôté vous-même celles à l'attache desquelles je n'aurais pas eu le courage de renoncer. Soyez-moi donc vous seul toutes choses : Deus meus est omnia.
Attachons-nous à notre état, mes chères Sœurs, tout notre bonheur y est renfermé. J'ai déjà connu par ma propre expérience depuis que je suis novice de la Compagnie de Jésus que l'artifice dont le démon se sert ordinairement pour nous dégoûter de notre état est de nous persuader que dans un ordre plus retiré nous serions devenus de grands Sts. Je vous rapporte ceci, parce que je vous ai vu quelque fois troublées de la même pensée : vous vous imaginiez que vous auriez été de grandes comtemplatrices ' ; puisque nous nous trouvons tous trois attaqués de la même manière, servons-nous des mêmes armes pour vaincre cette tentation ; ces armes sont la prière par laquelle nous devons demander à Jésus-Christ l'esprit de notre vocation ; l'esprit de la vôtre est de considérer Jésus-Christ dans la personne d'un chacun des pauvres que vous servez ; or, si
1 La Mère de l'Enfant- Jésus aurait aimé se faire Carmélite.
VOUS aviez cet esprit vous goûteriez autant de douceurs et de consolation à servir un malade, que Ste Thérèse en goûtait dans ses ravissements.
Je m'aperçois que je tiens là un discours qui ne convient guère à un novice qui parle à des personnes qui ont fait profession depuis plusieurs années ^ ; je vous dirais cependant bien des choses sur le même sujet si je suivais le penchant de mon cœur, mais il faut attendre que plus de connaissance et d'expérience me mettent en état d'en mieux parler ; ce que je vous demande maintenant c'est de redoubler vos prières pour moi dans ce temps si précieux et si important pour moi et d'employer auprès de Dieu le crédit de tout/es les personnes vertueuses que vous connaissez. Je vous avoue, mes chères Sœurs, que je tremble quand je pense au peu de profit que j'ai tiré du déluge de grâces que la miséricorde de Dieu a répandu sur moi jusqu'à présent ; que n'ai-je pas lieu de craindre si je n'y suis pas plus fidèle dans la suite. Ne cessez donc pas, encore une fois, mes chères Sœurs, de prier ce divin Epoux de vos âmes d'annéantir entièrement toutes mes inclinations corrompues, afin que j'en ai jamais d'autres que les siennes et que je puisse dire avec St Paul : Vivo ego,jam non ego, vivit vero in me Christus ; et pourquoi craignons nous de mourir à tout le reste puisque c'est l'unique moyen de vivre de cette vie toute Divine ; n'aspirons donc pendant le peu de temps qui nous reste à passer sur la terre qu'à nous rendre parfaitement semblables à Jésus-Christ persuadés que si nous souffrons avec lui pendant toute notre vie nous régnerons ensuite avec lui pendant toute l'éternité.
1 La Mère de Sainte-Hélène avait fait profession le 8 Janvier 1709 ; la Mère da l'Enfant-Jésus, le 6 Juillet 1714.
Dans la dernière lettre que je vous écrivais, je vous , mande que j'avais reçu toutes vos lettres peu de temps après mon entrée au Noviciat aussi bien que celles de ma mère et une de Denis ^. Vous m'envoyâtes dans une, un petit mémoire pour accomplir de la part de la Révérende Mère St Ignace 2 • mon oncle sétant chargé fort obligemment de l'accomplir l'envoya à M. Tremblay ^ pour lui demander l'argent nécessaire, comme vous le mandiez. Mais comme M. Tremblay ne lui a envoyé ni le billet, ni l'argent,, je m'imagine qu'il l'accomplira lui-même. Vous serez sur-^ prises de ne pas recevoir cette année les remerciements que méritaient les soins que vous aviez mis à travailler à cette petite famille sauvage dont vous m'aviez chargé. Je ne pouvais mieux faire à La Rochelle que de suivre les conseils de M. Pacaud qui se chargea de m'envoyer la semaine suivante mon coffre avec un ballot de capillaire que j'avais fait. Dans mon coffre, il y avait la boîte de la famille sau~ vage, la boîte de baume, les petites boîtes sauvages, la. boîte de baume du frère le Tellier ^, une peau de castor à M. Dassigny, et, une boîte de baume à M. de Boishébert qui m'a promis de vous aller voir de ma part ; il pourra vous dire que je ne pouvais pas faire autrement et que j'avais pris toutes les mesures possibles pour le faire venir sûre-
1 Le plus jeune des frères du P. Duplessis : Charles Denis Begcard Duplessi» né à Québec le 22 juin 1704. Il en sera souvent question dans ces lettres.
2 Jeanne-Françoise Juchereau de la Ferté de Saint-Ignace, qui était alors supé-^ rieure de la communauté de l'Hôtel-Dieu de Québec.
3 M. Tremblay (Jean Henry) était supérieur du séminaire des Missions Étran* gères à Paris et procureur du chapitre de Québec.
4 Pierre Le Tellier, né le 3 mai 1685, arrivé au Canada en 1713, mort à Québec^ le 20 Novembre 1759.
2é LETTRES DU P DUPLESSIS
ment, après tout, je ne crois pas qu il soit perdu. J'ai prié M. de Boishébert depuis qu'il est revenu de Normandie de s'en informer, comme il est bon ménager et qu'il y a intérêt, je crois qu'il ne négligera rien pour le faire venir promptement. M. Dassigny m'est venu voir plusieurs fois depuis que je suis au Noviciat. Il a fait une retraite chez les Messieurs de St Sulpice avant de se mettre entre les mains des médecins ; on lui fit l'opération pendant la semaine Sainte. Il fut très-mal les jours suivants, il se porte maintenant beaucoup mieux. Je ne sais cependant s'il sera en état de pouvoir écrire avant que les vaisseaux partent.
Vous me marquez de vous mander si vos lettres m'auront fait plaisir ; en pouvez-vous douter ? Je vous avoue que ce qui m'a le plus touché c'est l'endroit où la Ste-Hélè- . ne m'exhortant à être aussi bon religieux comme elle s'imaginait que j'avais été bon séculier. Elle marquait qu'elle ne savait pas si elle ne parlait pas déjà à un Novice de la Compagnie. Vous pouvez juger par là que rien ne me touche davantage que cette qualité à laquelle je ne puis penser sans ressentir une joie que je ne puis exprimer ; il y a bientôt quatre mois que je suis novice et i, il me semble que je suis encore au premier jour. On ne peut pas s'imaginer une vie plus agréable que celle que nous menons ; pour les personnes qui ont un véritable désir d'être tout à Dieu, deux oraisons par jour, sept visites du St Sacrement, trois examens : quoi de plus capable de contenter une âme qui cherche à s'unir à Dieu ; aussi, je vous assure que je ne saurais me lasser d'admirer les vertus que je vois reluire dans tous mes chers frères et en même
1 II était entré au noviciat le 7 janvier 1717
temps je suis bien confus de me voir encore si lâche et si infidèle à Dieu.
Je vous ai mandé dans quelqu'unes de mes lettres que je vous envoyais plusieurs livres et autres choses que je m'imaginais qui pourraient vous faire plaisir ; cependant je crois que ce sera pour Vannée prochaine, car M . Dassigny qui s'était chargé de toutes mes commissions ne sera pas en état de s'en acquitter avant que les vaisseaux partent. Il m'a été tout-à-fait impossible de m'en acquitter moi-même avant d'entrer au Noviciat parce que j'arrivai fort tard à Paris et je fus tellement occupé à, rendre toutes les lettres dont je m'étais chargé que je n'eus pas même le loisir de voir plusieurs choses curieuses comme je me l'étais promis. J'espère que vous voudrez bien m'excuser et regarder cela comme une mortification que la divine Providence veut ajouter aux autres. Profitons de tout et ne regardons tous les événements de la vie que dans la vue de Dieu qui ne permet rien dont nous ne puissions tirer notre plus grand bien. C'est la grâce que demande tous les jours pour vous et pour lui, Votre très-cher frère F. DuPLESSis, Novice de la Compagnie de Jésus.
A Paris ce 28ième Avril 1717.
Dans le doute où je suis si je pourrai écrire à tous nos bons et véritables amis je vous prie de les faire saluer tous cle ma part en me faisant recommander à leurs prières, en particulier M. DeMeserey \ M. Glandelet 2, M. Dupré 3,
1 prêtre du séminaire de Québec.
2 prêtre du séminaire de Québec.
3 curé de Québec qui avait baptisé le P. Duplessis.
M. Rangard ^, Mde Biron, Ma chère Sœur Ste-Cécile 2, le frère Pierre et tous nos chers Frères et tous les autres aux prières desquelles vous avez confiance . Je vous demande vos communions et toutes vos dévotions du jour de la Chandeleur aussi bien que toutes celles que vous me pourrez procurer parce que c'est le jour auquel dans l'empressement que j'ai de m'unir à la Compagnie, j'espère faire intérieurement les vœux que je dois faire en forme à la fin de mon noviciat. Priez bien la très Ste Vierge, notre bonne mère, pendant les huit jours précédents de me présenter au Père Eternel avec son cher Fils afin que je devienne un digne enfant de la Compagnie de Jésus.
J'ai eu l'honneur de voir aujourd'hui le R. P. Provincial qui m'a dit qu'il allait deux missionnaires en Canada, mais comme ils ne partent pas de Paris, ils ne pourront pas vous dire de mes nouvelles. Il m'a dit aussi que le R. P. Bigot ^ se portait mieux qu'à l'ordinaire je m'en réjouis avec vous. Depuis ma lettre écrite j'ai reçu une lettre de M. Dassigny qui me mande qu'on lui a tiré une pierre qui pèse presque une demie livre et que depuis trente-sept jours il est dans des souffrances terribles et que son chagrin est de ne pouvoir pas écrire fort au long à ses chères Sœurs. Le Prêtre qui m'apporte sa lettre me dit que les médecins n'espéraient pas qu'il en guérit ; ce qui me console, c'est qu'il est bien disposé, car il me mande qu'il se croirait heureux si le bon Dieu le retirait de ce monde. Il a reçu tous les sacrements.
1 Quitien Rangard, prêtre de Saint-Sulpice, arrivé en 1714 mort en 1722.
'2 Marie Anne Davis, anglaise que les sauvages Abénaquis avaient fait prisonnière alors qn'elle était enfant, et qui fit profession à l'Hôtel-Dieu de Québec le 16 juillet 1711.
;î Vincent Bigot, Jésuite, mort en 1721.
LETTRES DU P. DUPLES81S 27
J'attends dans un mois mon oncle le C]iré, il m'a écrit fort obligemment sans cependant me parler de l'état que j'ai embrassé. Il vient pour les affaires de ma mère auxquelles il pae paraît fort attaché, je voua avoue que je ne sais ce qu'il lui conseille au sujet de son retour en Francej, car on fait tellement attendre pour le payement des lettres de change qu'on, ne sait à quoi se fier. lie K. P. Leblanc écrit à ma mère sur ce sujet. Je prie Notre Seigneur de conduire toutes ces affaires là pour sa plus grande gloire comme il a fait jusqu'à présent.
Le R. P. Vilette ' me vient <"oir de' temps en temps, il me dit ces jours passés qu'il vous écrivait à mon sujet. Je ne sais ce qu'il vous peut mander car il ne connaît guère ce qui se passe en moi et je ne le connais presque pas moimême.
Ma Révérende Mère
La Révérende Mère de V Enfant-Jésus Religieuse Hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec,
A Québec.
A Paris ce 13 janvier 1718.
Mes très chères SœHrs,
La Paix de Notre Seigneur,
J'ai été surpris Tautomne dernier de recevoir une lettre de ma mère un mois avant de recevoir aucune de vos nouvelles, ce qui me fut d'autant plus sensible que ma mère ne me parlait aucunement de vous. Je n'attribuai cependant pas cela à aucune négligence de votre part, mais à la Providence qui pour nous purifier se plait à contrarier nos désirs les plus empressés. Ce fut le H. P. Bigot qui m'apporta avec sa bonté ordinaire vos premières lettres sitôt qu'il les eût reçues. Je vous laisse à penser si sa visite me fit plaisir. Il a la bonté de me venir voir aussi souvent qu'il le peut et quand nous sommes ensemble vous pouvez ciboire que vous êtes le sujet le plus ordinaire de nos conversations ; nous nous transportons en
LETTRES DU p. DUFLESaiB 29
esprit dans vos parloirs et nous représentant le plaisir que noua goûterions de nous y trouver tous quatre, nous en faisons à Dieu un sacrifice qui est, je vous assure, un des plus grands que je lui puisse faire ; ce bon père a toujours pour vous les mêmes sentiments qu'il avait étant en Canada. Monsieur Priap ^ m'est venu voir de votre part il y a environ 15 jours ; il était arrivé ce jour-là même de Bretagne, je lui donnai les deux paquets de lettres que vous m'aviez adressé par lui. Il m'a apporté une lettre de ma mère et une de votre part. Il me parait être fort de vos amis et en est fort content. Je vous en félicite, car il parait être lui fort homme de bien.
Je ne sais quel attrait vous avez pour gagner les cœurs de tous les Sts, Ceat une marque qu'on est bien avec le prince quand ses favoris nous oSectionnent sans que nous paraissions même le rechercher.
Je ne vous parle point ici de tout ce que vous me demandez dans vOH lettres, je me ferai un plaisir après que Je serai aorti de l'infirmerie de les relire et, d'y répondre à loisir. Je mande à ma mère qu'il y a quinze jours que je suis incommodé ayant eu la fièvre pendant cinq ou six jours depuis lequel temps je me repose pour reprendre les forces que trois saignées et des grandes sueurs m'avaient Otées. Quand serons-nous enfin délivrés de ce corps sujet à tant de misères et qui rend notre âme sujette à des misères encore incomparablement plus grandes que les siennes propres. Je vous écrirai plus au long dans quelques jours oar on me défend de rien faire maintenant. Cest pourquoi
e SC^ulpics, nsUt de BKtBgne, vint m Cuiadï c» 17 pour 1« rMablIsMment de sa wtité.
je finis en vous assurant que je serai toujours avec une affection parfaite
Mes très chères Sœurs Votre très humble et très affectionné frère et Serviteur
F. DuPiiESSis, Novice de la
Compagnie de Jésus.
Faites saluer pour moi tous nos pères et frères et tous nos bons amis. Rendez, je vous prie, cette lettre en main propre à son adresse sitôt que vous Taurez reçue.
A Paris, ce 8e Mai 1718.
Mes très chères Sœurs,
Je vous entends murmurer d^ici contre moi de ce que par les premiers vaisseaux vous ne recevez aucune de mes lettres quoique vous me Payez bien expressément recommandé dans plusieurs de vos lettres ; je puis vous assurer que j'aurais eu autant de plaisir à vous donner de mes nouvelles que vous en auriez eu de les recevoir.
J'avais prié les personnes que je connais de s'informer des ports de mer d'où partiraient les premiers vaisseaux mais ils ne l'ont su qu'après qu'ils ont été partis de Bordeaux et de St. Malo. Monsieur Dassigny n'a pas épargné ses soins pour cela. J'ai donné mes premières lettres au R. P. Bigot il y a deux mois afin de les envoyer à La Rochelle, mais on dit qu'il n'en est pas encore parti de
vaisseaux, ainsi vous ne recevrez les premières que fort tard. Je ne me plains pas après tout de ces murmures car le principe dont ils partent me touche de trop près et je sais que vous savez les étouffer par une conformité parfaite aux dispositions de la Providence, quoique vous disiez que cela est bien plus aisé à dire qu'à exécuter.
Vous pouvez croire, Mes très chères Sœurs, que je n'ai pas été insensible à la part que vous avez pris à mon bonheur.
Je suis persuadé que tout ce que vous dites est beaucoup au-dessous de ce que vous en pensez quoique vous vous exprimiez de la manière la plus forte, on ne peut dire ce que disait St. Paul après ses révélations : Inveni, vidi audivi quœ non licit homini loqui, quœ nec oculus vidit, nec auris audivit ; et, en effet, ces beautés de la vertu ces trésors de la perfection évangélique qui doivent être Tunique partage des personnes religieuses sont bien au dessus du terme où peut atteindre la vue de la plupart des peraonnes qui vivent dans le monde, parlez leur en, c'est un langage où ils ne comprennent rien ; ils plaignent notre sort, ils nous portent compassion; c'est qu'ils voient ce que nous avons quitté et ne voient pas ce que nous avons trouvé : cruceTn vident unctionem non vident ; je ne parle pas ici, mes chères sœurs, de ces grâces extraordinaires, de ces consolations sensibles que Dieu fait goûter quelque fois à ceux qui sacrifient généreusement tout pour son amour, vous vous imaginez que je nage là dédans ; c'est que vous ne connaissez pas combien sont grandes mes misères, et combien j'y mets tous les jours d'obstacles ; mais je parle uniquement de cette connaissance que nous avons par la foi que notre état, étant plus semblable à celui qu'a choisi le Fils de Dieu préféra-
blement à tout autre, est par conséquent plus agréable à Dieu que tous les états du monde et plus propre à nous^ conduire à une très haute sainteté, en nous faisant agir, ou au moins en nous présentant dans nos règles un moyen d V gir toujours selon les lumières de la pure foi, sans nous mettre en peine des répugnances qui se font sentir dans la partie intérieure de notre âme. Outre cette connaissance que la foi nous donne de la sublimité de notre état, elle nous apprend encore que celui qui nous y a appelé, qui nous y a conduit, étant infiniment puissant sera assez fort pour nous y soutenir ; étant infiniment bon, ne permettra jamais qu'il nous arrive rien de contraire à notre plus grand avantage. Quelle source de paix et de consolation pour une âme qui renonçant à toutes les créatures, à son propre esprit et à son propre cœur, se livre entièrement à la conduite de la grâce ; mais que le nombre de ces heureux chrétiens est petit, même, en Religion. Travaillons au moins, mes chères sœurs, travaillons avec courage à l'augmenter, nous en avons souvent fait le projet, mais le temps est venu de travaiUer de concert à l'exécuter. Il ne se peut qu'il n'en coûte beaucoup à la nature, car s'il ne lui en coûtait pas, il y aurait sujet de craindre que nous ne fussions dans l'illusion ; mais faisons gloire de la combattre, de la vaincre, de la détruire, de l'anéantir s'il se peut, c'est par là que les Sts. ont marché après Jésus-Christ, nous ne saurions nous tromper en les suivant ; en tendant à quelque chose de moins nous courerions risques, puisque nous sortirions des desseins de Dieu ; en faisant tous nos efforts, il nous échappera encore bien des faiblesses qui nous donneront occasion de nous bien humilier en la présence de Dieu mais non pas de nous décourager et de perdre l'espérance
et la confiance que nous devons avoir dans un Dieu qui sait combien nous sommes fragiles.
Je suis plus que jamais
Mes très chères Sœurs, Votre très-humble et très affectionné
frère F. Duplessis, Novice de la
Compagnie de Jésus.
A la très Révérende Mère,
La Révérende Mère de V Enfant Jésus Religieuse Hospitalière de F Hôtel-Dieu de Québec,
A Québec.
A Paris, ce 30 Mai 1718.
Mes très chères Sœurs,
Pax Christi.
Je passai ici il y a quelques jours un temps considérable avec le R. P. Bigot ; nous parlâmes de ces changements qui s'étaient faits parmi vos confesseurs, il me parut bien content que vous fussiez sous la direction du P. Duparc ^, il me dit que s'il avait eu à -vous en choisir un, il s'aurait point jeté la vue sur d'autres. C'est un homme savant et spirituel vous savez combien Sainte Thérèse estime ces deux qualités dans un Directeur. A propos de cette aimable Ste. je vous dirai que ma dévotion pour elle a beaucoup augmenté depuis que j'ai lu sa vie par M. Chanut ^
1 Le p. Jésuite J. B. Duparc succéda en 1718 comme confesseur à l'Hôtel - Dieu au P. Jacques d'Heu. ^Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec. Casgrain p. 573.)
2 Vie de sainte Thérèse^ écrite par elle-même^ traduite de Vespcignol (Paris, 1691, in-8^ par Pierre Martial Chanut, aumônier d'Anne d'Autriche, abbé d'Issoire «t visiteur général des Carmélites.
tel que vous me Vaviez demandé. Je crois que mon oncle vous Tenvoiera aussi bien que les conférences du P Dargentan et plusieurs autres livres qui pourraient vous faire plaisir. Je ne sais, ni lui non plus, ce que c'est que les livres qu*il vous mandait l'année passée, qu'il m'avait donné pour vous envoyer. J'avais accepté, avant d'entrer, La vie cachée avec Jésus en Dieu et l'avais laissé à ma cousine. J'ai prié mon oncle de me le renvoyer ; je vous l'adresserai.
Vous me reprochez fort finement ma négligence à l'égard de vos commissions. M. Priap est venu une fois exprès me voir pour me gronder comme vous lui mandiez. Il me dit qu'il avait cherché partout les conférences du P. Dargentan sans les pouvoir trouver ^.
Si vous voulez que je vous dise quels sont les livres que je voudrais vous voir sans cesse entre les mains jusqu'à ce que la doctrine qui y est renfermée fut parfaitement gravée dans vos cœurs, ce sont les ouvrages spirituels du P. Seurin, là vous apprendriez les moyens de retrancher tous les obstacles qui vous empêchent de devenir des Thérèses ; je ne dis rien de trop, j'en ai lu quelques tomes et je vous, avoue que j'en suis si charmé que je ne lis presque rien autre chose depuis plus de six mois '^ ; chaque chapitre de
1 Cotï/éreïices théologi^ue» et npirittielles du chrétien intérieur sur les grandeurs de Jésus-Christ Dieu — Homme, par le P. Louis- François d'Argentan, capucin. (Paris 1685 et 1686). Le monastère de l'Hôtel-Dieu de Québec p(N«ède ces deux éditions. Il possède aussi du même auteur Les Conférences théologiques et spirituelles sur les grandeurs de la très sainte Vierge Marie mère de Dieu, f Paris 1687 j avec l'autographe Aux Rdes Mères Duplessis lises Hres à Québec dela part du Père Duplessis, leur frère de la compagnie de Jésus, en 1716.
2 Jean- Joseph Surin, jésuite, C1600-1665), écrivain religieux. On possède de lui entre autres écrits: Catéchisme spirituel. (Paris, 1661, 2 vol. in-12) 1738 Dialogues spirituels CSeLntes et Paris, 1704, 3 vol. in-12, 1719> Lettres spirituelles, 1719, (3 vol in-12)
Les œuvres complètes du P. Surin ont été rééditées en 1824 (9 vol.) Le neuvième volume est cor sacré à la vie de Surin par Henri-Marie-Boudin. Surin avait eu pour maître dans la vie spirituelle, le fameux P. Louis Lallemant.
cette lecture demande à être étudié et médité plusieurs heures aux pieds du Crucifix avec docilité et courage, pour exécuter ce qu'on reconnaît être de la plus grande gloire de Dieu sans avoir aucun égard aux répugnances de la nature, appuyé uniquement sur la force de la grâce de celui qui nous appelle à lui. Il me semble qu'il ne peut y avoir une vie au monde plus agréable que celle de ceux qui sont dans une succession perpétuelle d'étude et de pratique de cette céleste doctrine. C'est en le lisant que j'ai vu combien j'étais éloigné d'avoir les qualités, je ne dis pas d'un Religieux, mais d'un simple chrétie,n ; plaise à Dieu que cette connaissance devienne parfaite et qu'elle m'engage à m'élever au-dessus de moi-même et de toutes les créatures pour ne plus habiter que dans le bon plaisir de Dieu. Je demande tous les jours à Dieu cette grâce pour nous, demandons-là de concert avec une ferveur toute nouvelle à celui en qui, je suis avec toute l'affection possible
Votre très cher frère
F. DuPLESSis, Novice de la
Compagnie de Jésus.
Vous vous plaignez, ce me semble, de la brièveté de mes lettres, vous voudriez que je vous mandas tout ce qui m'arrive. Retiré comme je suis que pourrai-je vous mander de particulier, tous les jours de l'année quant à l'extérieur se ressemblent trop pour qu'il s'y trouve rien qui mérite d'être remarqué. Si nous eussions été en pèlerinages, je vous aurais fait part avec plaisir de la manière dont ils se seraient passés, mais nos supérieurs ne l'ont pas jugé à propos pendant ces années ici. Pour ce qui est de l'intérieur une succession continuelle de calme et d'agitation me fait aspirer après le moment qui y doit mettre fin. Dieu veuille tel-
lement augmenter mon désir que mon cœur et mon esprit se trouvent parfaitement détachés de toutes les choses d4cibas.
Vous me mandez que vous n'avez point reçu réponse de plusieurs de vos lettres. Je les ai cependant rendu toutes très exactement ; il n'y a que celles qui pouvaient être dans votre boite de sauvages, mais c'est un malheur que je n'ai pas pu prévoir. J'y ai perdu presque tous mes papiers de dévotion et d'étude. Vous savez que j'y avais assez d'attache pour les bien regretter ; mais Dieu suppléera à tout. Plaise à sa divine bonté d'arracher de nos cœurs toute attache qui ne se rapporte pas purement à lui.
A Ma Révérende Mère,
La Révérende Mère de PEnfa>nt Jésus Religieuse Hospitalière de motel Dieu de Québec.
- A Québec.
A Paris, ce 6 juin 17 18»
Pax Christi.
Vous craignez avec raison que ma mère ne me trouve pas à Paris si ses affaires lui permettent d'y venir cette année, car j'en dois partir au commencement de septembre au plus tard pour aller en Normandie ou en Bretagne ou en quelque autre Province où la Divine Providence me conduira dans quelqu'un de nos collèges pour y commencer ma carrière. Comme c'est à peu près en ce temps que cette lettre vous sera rendue, qu'elle serve, je vous prie, de re-^ commandation pour vous engager à renouveller auprès de Notre-Seigneur vos ferventes prières pour un frère qui en aura alors un plus grand besoin que jamais, car vous savez combien il est important de bien commencer. J'ai grande confiance dans vos prières qui comme celles des sœurs de
Lazare me pourront obtenir de Jésus-Christ une résurrection non pas temporelle mais toute surnaturelle par laquelle mon âme se trouvant réunie à Tesprit de Dieu ne puisse plus avoir aucun mouvement que celui que ce divin esprit lui donnera par sa grâce : que si vous craignez de n'avoir pas assez de crédit pour m'obtenir cette grâce, servez vous de celui de tant de saintes âmes dont la Providence vous a procuré la connaissance.
Je ne mande rien à ma mère du temps que je dois partir de Paris, je laisse à votre discrétion de la prévenir. Si elle s'attendait de m'y voir, il faut, comme vous voyez, faire le sacrifice tout entier ; je n'y suis pas peu sensible ; mais, la volonté de Dieu doit l'emporter sur tout, et toutes nos répugnances doivent lui céder.
Dans vos lettres ne m'en adressez aucune pour Paris, car, comme vous voyez, je pourrai en être fort éloigné. Faites souvenir aussi, s'il vous plait, à ma mère de n'en point mettre dans celles qu'elle aura la bonté de m'écrire . Pour me faire tenir sûrement vos lettres, vous ne sauriez mieux faire que de les envoyer toujours au R. P. Bigot ou à celui qui sera chargé de son emploi, il me les fera teiûr en quelque lieu que je sois ; si vous en donniez à quelque passager, elles courraient risque d'être perdues.
Si ce que je vous ai mandé dans ma lettre précédente <ies livres du P. Seurin a fait naître dans vos cœurs quelque désir de les lire, vous les pourrez emprunter chez nos Pères, je les ai vu chez le frère Boissineau : et si ma mère continue à vous mander ce qui vous peut faire plaisir, je crois que vous ne sauriez faire venir aucun livre qui fut plus utile aux âmes qui veulent véritablement aller à Dieu
d.aiis le nombre desquelles vous ne cédez la place à per sonne ^.
Vous me paraissez cependant à votre langage avoir dégénéré et avoir oublié le dessein où vous étiez de travailler à votre perfection : vous dites que vous vous contentez maintenant de me suivre. Qu'est donc devenu cette noble émulation qui vous faisait dire que jamais vous ne me céderiez le pas . Ayez de ma vertu la plus haute idée, je le souffrirai volontiers, pourvu que j'apprenne de vous que vous travaillez à surpasser en vous-même Tidée que vous -avez de moi.
Saluez de ma part tous nos Pères et frères que vous verrez ; n'oubliez pas celles de nos chères Sœurs qui prennent part à ce qui me regarde comme la R. M. de la Conception 2j et la chère sœur Ste-Cécile. Le R. P . Bigot et moi nous nous transportons on esprit dans vos parloirs et nous goûtons le plaisir que nous trouverions de nous y rencontrer tous cinq, et, alors nous en faisons un sacrifice au bon plaisir de Dieu.
Je crois que le P. Vilette vous portera Tannée pro- Kïhaine de mes nouvelles ; il va cette année deux de nos Pères en Canada mais je ne sais s'ils passeront par Paris et si» j'aurai l'honneur de les voir pour les prier de vouloir bien vous donner eux-mêmes de mes nouvelles.
La maladie qu'a eu ma chère sœur de Ste Hélène me fait croire qu'elle veut prendre le devant. Si elle réussit •et qu'enfin elle trouve bientôt la fin de son bannissement,
1 Le monastère de l'Hôtel-Dieu de Québec possède encore toute les premières éditions des ouvrages de Surin.
2 Marie-Geneviève Beaudr>' (1704-17S6).
qu'elle nous promette de nous attirer promptement aprè» elle à moins que la plus grande gloire de Dieu ne le demande autrement, car vous savez que notre fin principale est de tout sacrifier et de nous sacrifier nous-mêmes à la plu& grande gloire de Celui en qui je suis,
Mes très chères Sœurs,
Votre très humble et obéissant
serviteur et frère,
DuPLESSIS, N. S. J
Je n'oublie pas la Nativité \ qu'elle songe à moi.
Comme vous savez les obligations que nous avons à St. François Xavier, j'ai résolu de travailler à les reconnaître par une neuvaine tous les ans au commencement de mars et par la dévotion de 10 vendredis qui précéderont sa fête : je ne doute pas que vous ne vous unissiez à moL Je vou*3 avoue que quand je m'adresse à lui ou à quelque autre St. de la Compagnie, il me semble qu'ils me doivent répo idre : allez, vous êtes un trompeur, vous m'aviez promis de devenir un saint et vous n'en faites rien ; jugez de là combien j'ai besoin de me convertir. Petite et accipietis o Martha et Maria,
A Ma très Révérende Mère
La Révérende Mère Buplessis de Ste Hélène • Religieuse Hospitalière de VHotel-Dieu de Québec
A Québec,
1 Marie-Madeleine Dupuy C1712-1724) fille de Paul Dupuy lieutenant-jirénér à Québec, ami intime de la famille Duplessis.
A Rennes, ce 2ième de Mars 1719.
Mes très chères Sœurs.
Pax Christi
Vos dernières lettres datées du huitième novembre sont les seules qui soyent venu jusqu'à moi, il faudrait être aussi mort à toutes les créatures et insensible aux plus grands sujets de joie, et, en même temps aux plus innocents pour n'en avoir pas été touché ; c'est un état auquel j'espère et dans lequel je devrais être mais hélas que je suis encore éloigné de ce parfait détachement que je m'estimerais heureux après tout, si elle était la seule comme elle est la plus grande. Mais que penseriez- vous si je vous disais que je n'ai pas reçu un mot de lettre de ma mère, et que je n'aurais appris aucune nouvelle de sa santé si le
R. P. Guérard ^ n'eut eu la bonté de me mander comment elle s*est portée pendant l'année dernière ; comme il m'écrit qu'elle est souvent incommodée, je désespère du plaisir de la revoir avant le jour de notre réunion parfaite ; d'autant plus que quand même elle reviendrait en France, éloigné comme je suis de quatre vingt lieues de Paris, je ne pourrais avoir d'autre consolation que de recevoir plus souvent de ses nouvelles. Faisons donc à Dieu le sacrifice tout entier puisqu'il le veut, et ne nous aimons qu'en lui et pour l'amour de lui. Il y a environ six mois que je suis sorti du Noviciat, la Providence qui m'en a tiré m'a conduit dans ce collège, où elle m'a chargé de l'éducation de deux cent quarante jeunes gens qui ne sont guère moins éveillés que nos Canadiens . Chargé que je suis du saJut de leurs âmes et convaincu en même temps du besoin que j'ai des grâces et des bénédictions du Seigneur pour les rendre de parfaits chrétiens ; je vous prie de recommander souvent à Notre aimable Maître et le Régent et ses écoliers^ parmi cette nombreuse jeunesse, il y en a un à l'intérêt de qui je m'assure que toute votre chère communauté prendra une part particulière, c'est le petit neveu de votre illustre Mère de St. Augustin. Il a le meilleur cœur de tous, mais, avec cela, il est le plus éveillé et le plus espiègle ; vous pouvez juger si ce titre ne lui procure pas tous les avantages que je puis lui prouver. Depuis que Madame Sa Mère sait que vous êtes de la même maison que sa chère tante, elle ne me donne plus d'autre nom que celui de son cher cousin. Deux petites demoiselles qu'elle a et
Gérard (Jésuite) I716-17r>0.
qui sont deux petites saintes m'appellent leur oncle, la mère m'a chargé plusieurs fois de vous présenter ses respects. C'est une dame qui a beaucoup de vertu. Parmi mes petits enfants, j'en ai un qui ressemble parfaitement à Denis et qui est du même âge, mais il est beaucoup plus doux et plus sage. Quand je me vois au milieu du tumulte que doit causer une si grande multitude d'enfants, je ne saurais me lasser d'admirer la Providence de Dieu qui nous fait trouver tant de charmes dans un emploi si rebutant par lui-même, que nous ne le changerions pas pour tous les états les plus heureux du monde, je dis même, selon Dieu comme est celui de la solitude et de la retraite qui me parait quand je ne considère que mon propre intérêt, le plus heureux, le plus charmant de tous les états du monde ; mais sitôt que je jette la vue sur les intérêts de Dieu dont nous ne devrions jamais la détourner, je ne vois point d'état plus heureux au monde que celui d'une personne qui toute renfermée qu'elle est au dedans d'elle-même avec Dieu, ne laisse pas d'être presque toujours occupée à rendre et à entretenir les âmes dans les voies du salut, et, c'est là où Dieu m'appelle depuis longtemps et où cependant j'ai sujet de craindre de n'arriver jamais si je n'y travaille avec plus de courage que je n'ai fait jusqu'à présent. Demandez-donc,. Mes Chères Sœurs, demandez à ce cher époux, qu'il rompe entièrement tous les liens qui nous attachent à la terre : maia prenons garde, ou de nous aveugler nous-mêmes pour ne pas. voir ce qu'il demande de nous, ou de manquer du courage nécessaire pour lui sacrifier tout ce qu'il nous fera l'honneur de demander de nous, car c'est en cela que se trompent toutes les âmes qui veulent se donner à Dieu. Je pense tous les jours à la messe à nos très chères sœurs De la Conception, Ste-Cécile, De la Nativité et à toute votre
<;hère Ck)mmunauté aux prières de qui j'ai une grande confiance.
Je suis en J. C tout à vous
F. DuPLESSis, de la
Compagnie de Jésus.
A la Révérende Mère,
La Révérende Mère de St Hélène Religieuse Hospitalière de P Hôtel-Dieu de Québec,
A Québec.
A Rennes ce 5ièine Mars 1719
s Sœurs,
Tout éloigné que je suis de la route de ceux qui arrivent du Canada, j'appris hier de vos nouvelles de vive vnix par deux soldats qui ont déserté pour avoir étë accusés d'avoir fait de fausses cartes, il y en eut un qui voulait ine montrer son bras parce qu'une de vous deux l'avait soigné depuis quatre mois ; l'autre disait avoir bien cariolé ma mère l'hiver passée ; c'était le valet de défunt M. de Grandville. C'était assez qu'ils me parlassent de vous pour que leur visite me fut agréable, et je les aurais vus avec plaisir plusieurs fois : s'ils étaient demeurés plus d'un jour en cette ville ; ils s'étaient déjà rengagés et s'en allaient avec leur régiment sur les frontières d'E^pt^ne pour la guerre nouvellement déclarée. Il y a six mois que je suis à Rennes
en Bretagne à quatre-vingt lieues de Paris ; d'où vousr voyez que je ne suis point en état de m'acquitter de quelques commissions dont vous me chargiez. Vous n'avez pas perdu le désir des livres du P. Dargentan. Si le vaisseau du Roi fut arrivé Tannée dernière à Québec vous eussiez été satisfaites sur ce sujet, car mon oncle vous l'envoyait. C'est un livre que j'estime fort et qui est bien capable de former et d'élever l'esprit. Cependant, je vous avouerai que j'aimerais encore mieux que vous eussiez les ouvrages du P. Seurin. C'est là, qu'avec la grâce de Dieu, vous apprendriez la manière de détruire en vous tout ce qui met obstacle à cette noble et divine transformation en votre époux Jésus-Christ à laquelle vous êtes appelées. Ce divin Sauveur nous dit : Videz votre cœur et je vous le remplirai . Comment le viderons-nous si nous ne savons pas de quoi il plein ; et c'est ce que nous apprend ce grand serviteur de Dieu dans son catéchisme spirituel, dans ses dialogues, dans ses lettres ; que de défauts, que de misères cette lecture nous fait apercevoir au dedans de nous-même, mais, en même temps que d'excellents moyens elle nous donne pour nous en corriger. Il faut avouer, il est vrai, que pour mettre en pratique ce qu'il enseigne, il faut une volonté déterminée d'être à Dieu parfaitement ; et c'est ce que l'on croit trop aisément avoir. Il faut un courage héroïque pour sacrifier^ des attaches qui pour avoir des objets peu considérables n'en sont cependant pas moins violentes et d'autant plus difficiles à surmonter que l'amour propre, ou plus tôt le démon nous fait trouver mille prétextes qui nous les font paraître légitimes. Il faut de plus une soumission d'esprit à l'égal des sentiments des Sts au sujet de tous les objets créés, afin d'y conformer non seulement nos pensées et nos jugements mais encore que notre conduite se trouve con-
forme à la leur, et c^est ce qui est diflGlcile et très-impossible quand nous nous considérons nous-même, mais aussi ce qui nous devient possible, facile, agréable même, quand nous voulons être fidèles à nous servir des secours que Dieu veut bien nous donner et qu'il nous a promis en nous disant par le prophète Ezéchiel : je vous ôterai ce cœur endurci et je vous donnerai un cœur nouveau, un cœur docile à ma loi : et, ce cœur qu'il nous a promis c'est le cœur de Jésus-Christ même qu'il veut nous donner pourvu que nous lui promettions de nous ôter le nôtre et de nous l'ôter entièrement, mais, ce qui est très-rare et très-difficile à une nature qui s'aime elle-même. Armons- nous donc de prières et de courage pour nous vaincre parfaitement nous-mêmes : Ah ! que le prix de la victoire est grand dès cette vie, soyez des Thérèse et que je sois un Xavier. C'est pour en obtenir la grâce que je suis aujourd'hui 5ème de Mars au second jour de la fameuse Neu vaine de St Xavier, laquelle je promets à Dieu de célébrer toutes les années de ma vie aussi bien que les dix vendredis qui*précèdent la fête de ce grand apôtre. Je vous prie de vous unir à moi vous souvenant que les prières de Marthe et de Marie furent exaucées enfavuurde Lazare mort. Hélas ! n'est-ce point mon état. Quoique je me flatte que nos Pères et particulièrement le cher P. De Carheil ont la bonté de se ressouvenir de moi dans leurs prières, je vous prie cependant de leur demander pour moi la continuation aussi bien qu'à toutes les personnes que vous connaissez avoir un crédit particulier auprès de Dieu comme sont nos bons Mrs De Meseray, Glandelet, Dupré et autres. Je me reproche de n'avoir point été voir à Nantes M. Priap, car j'y demeurerai un jour entier, mais je ne me souvins qu'il y était que quand j'en fus parti. Si je ne craignais d'aller contre les desseins de la Providence qui veut vous
détacher de tout ce qui est humain je ferais de |^nds reproches à nos pères de vous avoir ainsi abandoni^s. lies Sts nous assurent que ces conversations, toutes saintes qu'elles paraissent, sont cependant bien imparfaites . Dieu seul et vous seules .