LUI
Quelque occupé que je sois au pied du sanctuaire le plus célèbre de tous ceux de France où on vient implorer le crédit de la très Sainte Vierge ^, je veux tous donner avis que je pense à vous tous les jours, mais plus particulièrement encore dans les bonnes occasions ; j'étais venu ici pour y passer huit ou neuf jours dans les exercices d'une espèce de retraite particulière pour moi, au pied de Tautel, où toute l'Europe vient implorer le crédit de la très Ste Vierge ; mais je n'ai pu me refuser aux instances de monseigneur l'évêque de Laon, il m'a fait l'honneur de m'y conduire et il a fallu pour seconder son zèle prêcher jusqu'à quatre fois le jour et confesser le reste du temps. Une des choses qui m'afflige devant Dieu, c'est que quelque part
(1) Notre-Dame de liesse, (Aisne) à 15 kilomètres de Laon. L'église date du Xlle siècle.
OÙ j'aille, je ne puis trouver le moyen de faire tranquillement une retraite. Dans la dernière que j'ai fait en passant par Arras, il m'a fallu donner chaque jour trois ou quatre heures d'audience à des personnes à qui on ne le peut refuser ; jugez si j'ai besoin d'être assisté de vos prières pour ne me pas perdre moi-même en travaillant à sauver les autres. En partant d'ici, je dois aller avec Mgr. de Laon faire une Mission à Guise et de là me rendre à Lunéville pour prêcher l'Avent à la Cour du Roi de Pologne et je ne vois aucun temps de repos d'ici à plus d'un an je bénis Dieu qui me conserve la santé ; quoique faible et sujet à des crachements de sang, j'en ai assez pour soutenir mon travail continuel et communément je remarque que Tabondance des bénédictions de Dieu est proportionnée à la grandeur de la peine qu'on se donne ou que Dieu a la bonté de nous envoyer. On ne fait du bien pour soi et pour les autres qu'en marchant dans le chemin de la croix. Demandez à Dieu qu'il nous y maintienne et qu'il nous le fasse aimer et que nos cœurs soient plus étroitement que jamais unis en Jésus-Christ par sa croix. C'est en son amour que je suis
Mes très chères Sœurs
Votre très humble et obéissant serviteur et frère
DuPLESSis de la Compagnie de Jésus.
A Notre-Dame de Liesse, le 15 septembre 1740 ^ Â ma Révérende Mère
La Révérende Mère Duplessis de Ste Hélène
Religieuse Hospitalière de V Hôtel Dieu de Québec,
A Québec,
(}) Un mandement de l'évêone de Sens du 6 avril 1740 indique que le P. Duplessis fit aussi une mission dans la ville de Provins en cette année. Il n'en est pas question dans les lettres.
LTV
Mes très chères sœurs,
Je viens de recevoir vos lettres du mois d'octobre et le capillaire que vous y avez joint. Je n'ai point entendu parler de celles que vous m'avez adressé par le Havre ni M. l'évêque d'Amiens, car il ne me parle de rien dans une lettre que j'ai reçu de lui il y a deux jours. Je vous avoue qu'avec toute l'affection que je dois avoir pour ma patrie, je serais fâché qu'il acceptât la proposition que vous dites qu'on lui doit faire de l'évêché de Québec parce qu'il fait incomparablement plus de bien en France pour la gloire de Dieu qu'il n'en ferait en ce pays-là. Je suis cependant persuadé que s'il suivait son intention qu'il irait, mais j e ne crois pas que Mr. le cardinal le lui propose. Il s'est fait infiniment estimer dans l'assemblée du clergé qui s'est tenue cette année et dont il était, et sa physionomie exprime si bien ce qu'il est, qu'étant à l'ouverture de l'assemblée dans l'église des Augustins, j'entendais autour de moi
bien des personnes qui demandaient qui est cet ëvêque proche de Mr. Tarchevêque de Toulouse qui a Pair d'Un saint. S'il allait jamais en Canada je serais bien tenté d'y faire un tour, car nous nous sommes engagés de ne nous séparer qu'à la mort. Il est vrai que le terme ne serait pas fort éloigné pour moi, si j'avais le courage de me sacrifier aussi généreusement que nos plus saints missionnaires qui sont morts au bout de dix ans. Ma chère sœur de l'enfant Jésus à qui le F. de Beugny a dit que je ne comptais pas aller plus loin, me croyant au terme, me fait dans sa lettre un adieu et un compliment qui m'a réjoui. Cependant selon ce compte j'ai encore quelques années à vivre ; il est vrai que les années se sont écoulées si précipitamment que je ne sais pas quand j'ai commencé. Si vous voulez le savoir mon frère pourra vous l'apprendre car je suis parti pour la première mission que j'ai fait en forme, le lendemain du jour qu'il est parti d' Arras. J'ai eu un accident cet été qui m'a pensé emporter en 24 heures. Je reçus un un coup de soleil en portant le très St-Sacrement le jour de la fête. Je me guéris en faisant ce qu'on appelle humainement parlant une indiscrétion ; étant au lit avec un& grosse fièvre et un mal de tête effroyable le lendemain de cet accident que j'avais assigné ponr transporter et planter une croix sur une montagne haute comme le cap au diamant, 18 curés des environs étant venus processionnellement pour cette cérémonie et ne voulant point la faire sans moi, je me levai malgré la violence du mal qne je souffrais, je pris mon surplis et mon étole, je fis marcher la procession et après avoir planté la croix au haut de la montagne j'y prêchai avec plus de vivacité encore qu'à mon ordinaire. Après la procession je jetai par la nez des flocons de sang caillé tout sec que la violence de l'agitation avait
détaché du cerveau, et le médecin qui les vit me dit que c'était un dépôt déjà formé qui m'aurait donné la mort sans l'effort extraordinaire que le désir de faire honorer la croix me fit faire en cette occasion. Aussi le dimanche suivant je chantai une grande messe solennelle sur cette montagne au pied de cette croix, où il y avait bien vingt mille personnes assemblées. Je ne pris d'autre précaution que de faire tenir une bannière élevée du côté que venaient les rayons du soleil les plus ardents pendant que je prêchais. Je vous avoue que j'avais bien plus de consolation et de joie en prêchant Jésus-Christ crucifié à un grand peuple en qui l'on voit dans ces rencontres revivre toute la vivacité de la foi et de la religion des premiers chrétiens que je n'en goûte ici en annonçant les mérites du salut aux grands de la terre parmi tesquels il y en a toujours qui veulent garder tant de ménagements dans ce que la religion exige d'eux par rapport à Dieu que cela fait trembler . . il est vrai que j'ai la consolation de voir ici le roi, la reine et tout ce qu'il y a de plus grand parmi les seigneurs de la cour dans la pratique de la plus haute piété. Le Koi a fait décorer le calvaire que j'ai planté l'année passée près de son château de la Mallegrange d'une manière si magnifigue qu'il porte le nom dans toute la province de la belle croix. H y vient un si grand concours de monde de tout côté que j'y ai trouvé en y passant pour venir ici autant de monde qu'au calvaire d'Arras. Le roi a fait faire une grande couronne dorée pour lui servir de toit qui a cent quarante pieds de tour, elle est soutenue par quatre grandes colonnes de mar-^ bre, le christ que j'avais fait venir d'Arras et qui est fait sur le modèle du Christ miraculeux est magnifique, dans le dedans de la couronne qui forme le toit est représenté un
ciel fait par un des plus habiles peintres d'Italie, au milieu
est représenté le Père étemel à qui Jésus Christ en croix parait parler. Aux deu3t extrémités des mains du Christ sont deux grands cœurs garnis de cristal dans l'un desquels est le nom du roi et dans l'autre celui de la Reine, au pied du Christ en est un semblable où est celui du duc d'Osselinski proche parent du roi et tout le reste de la croix sur toutes les faces est garni de cœurs dorés sur un fond couleur de noyer que j'avais fait donner à la croix. Le bas de la croix jusqu'à hauteur d'homme est garni de plaques de fer dorées pour empêcher qu'on ne la coupe comme avaient déjà essayé de faire plusieurs malades qui prétendaient y avoir été soulagés et guéris. Le bas de la croix où est une estrade élevée de trois marches est environné d'une balustrade magnifique. Le Roi a fait bâtir dans l'avenue qui y conduit deux petites chapelles dont le toit est soutenu sur des colonnes de pierre et où sont représentées les stations de la passion, et au bout un grand pavillon où il a fait meubler un appartement pour lui, afin de voir le calvaire de sa chambre et y faire sa prière quand le temps ne lui permettra pas d'aller au pied de la croix. Il a déjà dépensé pour cela plus de quatre-vingt mille livres, et il me dit il y a quelques jours que j'étais seul avec lui dans son cabinet qu'il avait dessein d'y faire bâtir une église où le maître autel se trouverait au pied de la croix. C'est un Roi dans le goût que vous et moi nous aimons, à qui rien ne fait plus de plaisir que ce qui peut contribuer à la gloire de Dieu. Il porte la pratique de la mortification à un point aussi parfait que les saints les plus austères. Voici un fait dont je viens d'être témoin, pendant les neuf jours qui ont précédé la fête de Noël, il a fait un seul repas chaque jour seul sans souffrir qu'il y eut ni chambellan ni pages pour le servir, et il n'a pas voulu qu'on lui présentât autre chose
qu'un potage et un plat de légumes et rien de plus . . la Reine et les principaux seigneurs de la cour me chargeaient de lui représenter que tout le monde appréhendait pour sa santé lorsque je pris la liberté de lui en parler il me fit la même réponse que le prophète Daniel fit autrefois qu'il se portait mieux quand il vivait ainsi. Il n'est austère que pour lui-même, car voyant au commencement de TAvent que je passais toute la journée au confessionnal ou en chaire selon mon usage, sans paraître à la cour il m'envoya chercher et m'ayant dit avec bonté qu'il était chargé de ma santé et qu'il avait tous les pouvoirs du P. Général, il ajouta qu'il voulait que je pris tous les jours au moins deux heures de repos, et qu'il prétendait que je les allas passer chez lui ou chez, la Reine qui soutenait hier au soir que je n'irais point en purgatoire parce que je travaillais trop en ce monde et quand je lui répondis que je m'estimerais bien heureux si je n'allais pas plus bas, elle fit un grand cri en disant ; nous serons donc tous damnés ; elle vit comme une sainte. J'oubliais de vous dire que le Roi a fondé à perpétuité une procession solennelle qui se fera tous les ans le jour anniversaire de celui qu'a été planté la croix où tous les corps séculiers et réguliers de Nancy se trouveront avec l'évêque de Toul. Sa majesté veut que je me trouve la première fois pour y prêcher. Ce sera le jour de l'exaltation de la Ste. Croix au mois de septembre. Il me fiu une galanterie à la fête de St . Xavier qu'il faut que je vous raconte. La veille en sortant de diner, car il m'a fait l'honneur de manger plusieurs fois avec lui, il me tira à part et me dit, j'ai envie d'aller avec vous célébrer la fête de St. Xavier dans l'église des jésuites la plus proche, mais à condition que vous direz la messe pour moi en l'honneur de St. François Xavier dix vendredis, je lui repondis que
Sa Majesté pouvait disposer entièrement de moi ot que je ne me contenterais pas de cela . Il fit préparer tous les équipages nécessaires pour la marche et nous allâmes à une maison de Jésuites qui est à trois lieues d'ici où le roi entendit trois messes et reçut la bénédiction du St. Sacrement, nous revinmes dîner à un château qui est sur la route où il me donna des témoignages d'amitié que je n'ose dire. Avec tout cela, quand on devrait dire que je suis né avec les sauvages, j'aime mieux travailler continuellement selon mon usage que de mener cette vie dissipée pour un homme de mon état ; jugez en vous-même, depuis six semaines il faut être à dîner et souper tous les jours ou chez le grand duc, ou chez le grand maréchal, le [grand aumônier etc, et quand je ne suis point en débauche mon couvert est toujours chez le grand écuyer où mangent les confesseurs et les aumôniers de quartier. J e comptais partir après les fêtes pour me rendre chez Mgr l'évêque d'Amiens pour faire une mission avec lui à Montdidier, mais le besoin des pauvres l'arrêtant à Amiens, et l'inondation m'arrête ici. Le carosse de voiture qui était parti pour Paris en passant sur un pont de la Moselle a été emporté dans la rivière et tout le monde s'est noyé. Voilà encore un danger d'échappé. Le Roi pour y poui-voir me donne une chaise et il ne veut pas que je parte avant que les eaux soient retirées, je dois aller à la suite du comte de Jabloniski, grand général des armées de Pologne qui passe ici avec plusieurs seigneurs allemands pour aller à Paris. De là je me rendrai à Nantes pour prêcher le carême à la cathédrale, et j'espère que ma santé me permettra d'y joindre les exercices d'une mission selon ma coutume. Mgr. l'évêque de Nantes, que je n'ai pas eu l'honneur de voir, me dit qu'il s'en fait un grand plaisir, c'est un prélat fort zélé.
Dieu veuille que je reponde à son attente. Aussitôt après le carême je dois aller à Calais pour y faire une mission avec Mgr l'évêque de Boulogne. Ainsi voilà quatre cent cinquante lieues à faire avant Tété. Je ne courrerais guère davantage si j'étais en Canada. Mais il ne faut pas m'en faire un mérite. J'ai une bonne chaise aux dépens du Roi et il veut que je la garde jusqu'à ce que je revienne à Luné ville. Si je vous écris ici un peu au long, c'est que je prévois que je n'aurai guère le temps ce printemps. Vous me faites un plaisir très sensible en m'annonçant l'union de prières que vous m'avez procuré avec le R. P. Justinien ^, récollet, je me recommande toujours bien instamment aux prières du P. Aubery 2^ du P. Chardon et des missionnaires que vous connaissez. Yous avez de quoi vous consoler de l'abandon des autres en voyant que ceux qui aiment Dieu plus particulièrement ont des bontés particulières pour nous ; je suis bien reconnaissant du souvenir de Mrs Auclerc, je les ai estimés particulièrement, je vous prie de leur faire mes compliments. N'oubliez pas notre chère mère de Ste. Claire et Ste. Cécile. Bien des respects aux daines Ursulines et de l'Hôpital-Général qui pensent à moi. Je demande instamment la continuation de leurs prières et je suis avec l'affection la plus sincère, Votre très humble et obéissant frère et serviteur
DuPLESSis, de la compagnie de Jésus.
A.Lunéville, le 28ième Décembre 1740. A ma Révérende Mère
La Révérende mère Duplessis de V Enfant Jésus,
Religieuse hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec
à Québec en Canada,
1 Louis Alexandre Constantin, mort en 1750 à la Beauce.
2 Pierre- Joseph Aiibéri, jésuite, missionnaire chez les AbénaquisV Immor< talisé par Chateaubriand dans Atala et René.
Mes très chères sœurs,
Je passe ici en poste pour traverser toute la France de Nantes à Calais, quoique je vous aie écrit plusieurs fois je joins un mot aux attentions du Frère Liandron pour vous prier de redoubler vos prières pour moi ; les travaux continuels ne me laissent presque plus un moment, k peine puis-je prendre trois ou quatre heures de sommeil. Si je pouvais me trouver en dix provinces à la fois, nous aurions des milliers d'âmes à gagner. Pendant les six mois que je viens de passer en Bretagne, ^ il y a eu plus de trente mille personnes qui ont fait des confessions générales, bien des protestants reconciliés à l'Eglise ; jugez quel ouvrage pour tous les confesseurs du pays ; il y en a eu qui sont mortsde
it «coûté «K d
LETTRES DU P. DUPLESSM 231
fatigue, ils sont plus heureux que ceux qui sont restés. Pour moi, par la grâce de Dieu je n'ai eu aucune incommodité qui m'ait fait interrompre mes fonctions ; demandez bien instamment à Notre Seigneur qu'il ne permette pas que je me' perde en sauvant les autres. C'est mon unique appréhension, je sens ma misère et mon indignité et je vois devant Dieu que je ne suis qu'un lâche. J'espère en sa miséricorde et je n'ai jamais vu personne qui en ait plus besoin que moi. Je suis avec l'attachement le plus parfait
Mes très chères sœurs
Votre très humble et très obéissant serviteur
DuPLESSis, prêtre de la Compagnie de Jésus.
A la Flèche le lOème août 1741.
A la Révérende mère,
La Révérende Mère de Ste, Hélène, Religieuse hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec
à Québec^
A Paris 28 Mars 1742
Mes très chères Sœurs,
Je n'avais encore reçu encore aucune de vos lettres depuis Tannée passée jusqu'à mon arrivée à Paris qui fut il y a quinze jours et j'y ai été si extrêmement occupé jour et nuit que j'ai eu à peine le temps de les lire, on ne me les avaient point envoyées parce qu'on ne savait où j'étais ; j'avois demeuré si longtemps sur les frontières de France situées sur les côtes du côté de l'Angleterre qu'on me croyait passé dans ce Royaume ; il est vrai que les Anglais que j'ai connus à Calais et à Boulogne m'ont témoigné bien des fois le désir qu'ils avaient de m'entendre prêcher à Londres, mais le temps n'est pas encore venu ; j'ai pris plaisir cependant à arborer l'étendard de la croix dans plusieurs endroits sur les côtes qui sont plus en vue du côté de l'Angleterre pour engager Jésus-Christ à jeter quelques regards de compassion sur ces terres qui ont fourni autre-
fois tant de Saints pour le ciel. Si les Anglais n'en ont pas encore profité, les habitants du pays en ont expérimenté avec consolation la vertu, car j'ai appris en arrivant à Boulogne deux ans après Favoir planté qu'il n'était pas péri sur les côtes qui sont au pied du Calvaire un seul bâtiment tandis que chaque année précédente plusieurs avaient fait naufrage. C'est un spectacle bien édifiant de voir tous les mariniers arrivant à terre avant d'entrer chez eux nller faire leur remerciement à Dieu au pied de la Croix. Pendant le dernier Avent que j'ai encore prêché dans la Cathédrale de Boulogne ^ nous y avons fait deux processions solennelles où il s'est rassemblé un concours prodigieux de tous les peuples des environs. La piété des fidèles s'est manifestée au moins avec autant d'éclat à la Mission de Calais. Nous avons planté la Croix sur la porte de la ville la plus magnifique d'où elle est vue à sept où huit lieues à la ronde du côté de la terre aussi bien que de celui de la mer. Lorsqu'elle a été portée Mgr de Boulogne officiait pontificalement et tous les officiers des cinq états-majors •qui commandent dans la ville, la citadelle et les forts qui sont situés aux environs avec tous les corps des magistrats suivaient avec un peuple innombrable tout le canon de la ville a tiré quand Mgr. l'Evêque a planté la Croix et )a procession du St. Sacrement qu'on porte au reposoir qui était au pied de la Croix . Le dernier jour de la Mission fut encore plus magnifique. Ce qui nous a donné plus de •consolations a été d'entendre les Anglais protestants qui
1 Mandement de l'évêque de Boulofirne pour la mission que le P. Duplessis ■a faite dans l'église paroissiale de Notre-Dame de Calais qui a été suivie de celles de d'Ardres, de Guines et de Ligues C19 septembre 1741^. ** C'est le père Duplessis qui vient consacrer ses lumières et ses talents à l'œuvre de votre sanctification. "
viennent tous les jours en grand nombre à Calais, dire que toute la ville était changée et qu'on ne la reconnaissait plus, que tous les grands et petits voulaient devenir des- Sts. Les plus distingués par leurs emplois, leur naissance et leurs biens Font emporté sur le peuple par les témoignages de la piété la plus éminente.
Je ne puis écrire davantage, il est plus de minuit et M faut partir à quatre heures du matin. Priez pour moi je serai toujours avec Taffection la plus sincère
Mes très chères Sœurs
Votre très humble et obéissant serviteur
DuPLESSis, prêtre- de la Comp. de Jésus.
A Paris le 28 Mars 1742.
A ma révérende Mère,
La Révérende mère Du Plessis de Ste, Hélène
Beligietise hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec
A Qtiébec^
A Paris, 17 Avril 1743.
Mes très chères Sœurs,
Mon travail a été cette année plus vif et plus continuel encore que par le passé, il y a près de trois mois que tous les jours je tâche de me dérober un moment pour vous écrire et je ne puis ; j'avais pris même à Orléans une adresse pour vous écrire par Bordeaux et je n'y ai pas eu le loisir, depuis six mois que ma principale demeure est fixé à Paris au lieu d'Arras, je n'ai pas pu aller voir une fois mon cou sin et il n'a pas pu non plus me trouver ici. Je l'ai rencontré une fois dans les rues et voilà tout ce que nous nous sommes vus. J'ai eu la consolation d'arborer l'étendard de la croix dans les deux endroits de France où elle avait été plus indignement profanée par les héritiques dans les siècles passés, à Charenton et à Orléans. A Charenton, où les hérétiques,' après avoir renversé l'Eglise et toutes les croix avaient établi la chaire principale de leur église pré-
tendu reformée. Mgr TArchevêque de Paris et plusieurs évoques y sont venus à la procession et Mgr le Cardinal de Pleury qui vivait encore y avait envoyé de sa part ses deux neveux Mess, les Abbés de Fleury dont Fun est premier aumônier de la Reine et Tautre vicaire général de Mgr r Archevêque de Paris. Il va tous les jours un concours de monde de Paris pour y prier. A Orléans, les hérétiques avaient abattu la cathédrale parce qu'elle était consacrée sous le titre de la Sainte-Croix et, nos Rois l'ont magnifiquement rebâtie. La Croix qui fut bénie le jour de St- Thomas dans la Cathédrale par Monseigneur TEvêque y demeura jusqu'à la veille de Noël, et, il y eut un si grand •concours que l'Eglise qui est extraordinairement grande était toujours pleine lorsquelle fut portée. Malgré la gelée, toute la ville était assemblée. Trois mille hommes ayant les flambeaux à la main marchaient devant par deux lignes et la Croix était portée par quarante prêtres vêtus d'aubes et tous les jésuites du Collège en surplis : douze ecclésiastiques ayant des aubes fort fines— et des ceintures de ruban large couleur de feu la précédaient et l'encensaient continuellement. Elle était suivie du clergé et il s'y trouva trois cents chanoines, curés et autres eccclésiastiques avec Monseigneur l'Evêque officiant pontificalement. Toutes les rues et les grandes places étaient si pleines que tous les gardes de la ville eurent bien de la peine à faire faire le passage nécessaire à la procession. Pendant trois heures et demie que dura la procession, l'exaltation, le sermon et l'adoration de la croix, toutes les rues, les places et les maisons retentissaient des hymmes et des cantiques que tout le monde chantait avec une modestie angélique. M. de Beauharnais notre ancien Intendant gagna un gros rhume, parce qu'il ne voulut pas même entrer dans une
maison pendant toute la cérémonie ; il me fit Fhonneur de me venir voir deux jours après et me dit qu'il n'avait jamais rien vu de si touchant et que Dieu avait déjà glorifié la croix à Orléans comme il l'avait fait à Arras, qu'il venait de voir, pour s'assurer par lui-même de ce qui se disait en ville, deux personnes des plus distinguées qui depuis plus de six mois n'avaient pu sortir ni marcher, tourmentées par le Rhumatisme le plus violent ; qu'elles s'étaient fait porter en chaises à porteur à la croix, d'où, après avoir prié avec ferveur, elles étaient retournées chez elles à pied sans sentir depuis aucune douleur. M. de Beauhamais m'a fait l'honneur de me venir voir depuis quelques temps qu'il est à Paris, et, il m'a dit que rien n'était plus édifiant que de voir tous les jours malgré le mauvais temps quatre ou cinq cents personnes aux environs de la croix y prier avec la ferveur la plus édifiante. Le it. P. Recteur du Collège me mande qu'on va la couvrir pour la conserver et la ga~ rantir des injures du temps. J'ai mis entre les mains du P. Calpin, un crucifix magnifique dont on m'a oflFert cinquante écus. Il a été béni dans une bénédiction solennelle que j'ai fait par l'autorité de Mgr l'Archevêque le Vendredi St. et, il a servi à l'adoration, de la Croix dans deux retraites que j'ai donné, où j'ai été obligé de le laisser plusieurs jours pour contenter la piété des fidèles ; il doit vous^ l'envoyer de ma part avec des livres et des cantiques, et des images du Calvaire.
J'ai expérimenté cette année que les nobles et les grands sont aussi susceptibles de sentiments de religion par la méthode de la prédication des miséricordes du Seigneur, que le peuple. J'ai donné une retraite dans la paroisse de St. Sulpice qui était annoncée dans Paris précisément pour
les Officiers et les Mousquetaires ^ ; il en est venu plus de «ix cents parmi lesquels étaient des Princes et des Maréchaux de France, et, tout le temps qui n'était point occupé par les exercices de la retraite, la plupart le passaient au pied du St-Sacrement. A la fin de la retraite, M. le Curé de St-Sulpice voulut m'engager à prêcher le Carême Tannée prochaine dans sa paroisse qui est la plus brillante Station de Paris. Je Tai remercié et je lui ai répondu que je bornerais toute ma vie aux retraites et aux missions, Mgr r Archevêque de Sens, qui y assistait exactement tous les jours, m'a engagé à aller donner une retraite Tannée prochaine aux Curés de son diocèse qui lui avaient promis d'y venir en grand nombre si je la donnais. Je Fai accepté, parce que j'ai expérimenté dans une que j'ai donné à Rouen à plus de cinq cents ecclésiastiques que Dieu bénissait ces sortes de retraites : cependant j'aime beaucoup mieux faire des Missions en forme, elles font un bien plus ■solide.
Je pars dans quatre jours pour aller en faire une à Caën avec Mgr l'Evêque de Bayeux % de là je dois aller chez Mgr l'Evêque d'Evreux pour en commencer une la veille de S t- Jean dans sa Cathédrale et j'irai peut être à sa recommandation à Dieppe avant d'aller faire ma ronde en Flandre 4'où je reviendrai ici vers la Toussaint. Yous pouvez juger combien j'ai besoin des grâces extraordinaires du 4seigneur et par conséquent de prières. Procurez-m'en, je
1. Mandement de l'Archevêque de Fans pour la mission du P. Duplenifl, à Gonstans-CharentoB, qui a été précédée ou suivie des autres exercices de nûasion ou de retraite qu'il a faites à St-Germain en Laye à St-Denis, à Chevreuse, à Goonesse enfin à Paris, dans la paroisse de St-Sulpice et dans celle de Ste-Marguerite. (26 Octobre 1742). Le P. Duplessis était accompagné par les P. P. Segaud, de ■Sault, le Brun et Perrin.
2. Mandement de l'évÔque de Bayeux pour la mission de Caen. (18 avril 1743).
VOUS prie, et des meilleures. Excusez mon griffonnage, j'ai un tremblement dans les mains, qni me mettra bientôt tout-à-fait hors d'état d'écrire et vous ne sauriez croire combien il m'a fallu mettre de temps à écrire cette lettre. Je ne sais même si je pourrai écrire à la chère épouse de mon frère tant j'ai de peine à tenir ma plume. Je suis et serai toujours avec l'affection la plus dordiale en Jésus- Christ Notre Seigneur,
Mes très chères Sœurs, Votre très humble et obéissant serviteur
DuPLESSis, de la Comp de Jésus.
A Paris le 17ème Avril 1743.
La Paix de Nôtre-Seigneur Jësus-Christ
Accablé d'occupations continuelles presque jonr et nuit pour les fonctions de mon ministère, j'ai à peine le temps et la force de vous écrire deux mots, pour vous prier de remercier le Seigneur de ce que dans la capitale du Bof aume la Parole de Dieu annoncée selon la méthode que nous avons suivi jusqu'ici a, produit des biens spirituels plus abondants et plus éclatants que partout ailleurs. Dieu qui nous a béni m'a soutenu et je m'arrache à tout ce qu'il y a de plus distingué dans le Royaume pour retourner en province exercer mes fonctions ordinaires ce qui fait ma vraie consolation n'est pas le concours prodigieux que nous avons eu, mais des milliers de confesseurs qui donnant quatorze ou quinze heures par jour au confessionnal pendant huit semaines n'ont pu sufiir pour rencontrer ceux qui se présentaient pour revenir à Dieu, jugez si nous avons le temps d'écrire des lettres, même aux personnes à qui nous e plus Htladii' i ne croyez cependant pas que nous
VOUS oublions dans nos prières. J'ai un grand besoin des vôtres, je vous les demande Je pars demain matin après avoir prêché trois fois aujourd'hui pour aller donner une retraite à trois cent curés à Sens et de là une mission avec Mgr Tarchevêque de cette ville et aussitôt après à la cathédrale de Senlis. Je tâcherai cependant de ménager quelques moments pour vous marquer encore avec quelle affectien je suis toujours
Votre très humble et obéissant serviteur
DuPLESSis, prêtre de la Comp de Jésus..
' A Paris, le 18 avril 1744.
-4 ma Révérende Mère
La Révérende mère Duplessis de Ste Hélène
Religieuse hospitalière de VHôtel-DieU de Québec
à Québec en Canada^
A Paris, le 22 avril 1744 Mes très chères Sœurs,
La Paix de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Je crois qu'on vous aura mandé de Paris que je suis bien excusable, si je ne vous écris pas aussi au long que je le souhaiterais. Depuis cinq mois que j'y suis je n'ay pas eu un moment de loisir, et si j'avais pu repondre chaque jour à dix mille personnes, je n'aurais pas encore pu contenter ceux qui voulaient s'adresser à moy. Au milieu de tout cela Dieu m'a soutenu, par sa grâce, les empressements et les caresses de tout ce qu'il y a de plus grand dans le Royaume ne m'a point retenu, et je pars pour aller continuer de diocèse en diocèse les travaux de mes Missions. Ma santé, toute délabrée qu'elle est, m'a laissé le pouvoir de continuer mon travail ordinaire. Je vous ay déjà mandé et à mon frère de mes nouvelles par un vaisseau de Bordeaux, celle ci ira avec celle de M. Nampont par la route ordinaire. Je vous ay adressé par le ballot
LETTRES DQ P. DUPLESSIS 243
des Jésuites vingt quatre livres de nos missions. La Reine et un grand nombre de seigneurs et de dames de la cour l'ont voulu avoir, ce qui en a fait faire un débit si considérable que de cinq mille qui ont été imprimés au commencement de cette année, il n'en reste plus, et j'ay eu de la peine à avoir ceux que je vous adresse ^. Je crois qu'on n'a point ensore trouvé d'étoflfe convenable pour vostre chapelle. J'ay cependant pressé plusieurs fois ceux qui en ^toient chargés. Je crois que mon frère sera avancé, je souhaite que ce soit pour sa sanctification. Je suis avec la plus cordiale aflfection Mes très chères sœurs tout à vous «n J. C. K S.