A M. LE DUC D'ALBUFÉRA, A PARIS
Constantinople, 15 mars 1865.
La semaine dernière, j'ai été, avec M. le marquis de Moustier, faire visite à Fuad-Pacha, grand vizir, et à Aali-Pacha, ministre des affaires étrangères. Il a été bien établi que l'ambassadeur de France saisissait officiellement la Porte^ au nom de VEmpei^eur, de l'affaire de l'autorisalion de la Porte à donner au Vice-Roi d'Egypte, en conséquence de la sentence arbitrale^ et que je n'étais ici que pour donner à l'ambassadeur tous les renseignements et éclaircissements nécessaires, en ce qui concernait la Compagnie.
L'ambassadeur a repoussé la discussion sur le conlreprojet, et a demandé, avant de signifier les ordres qu'il avait de son gouvernement, qu'on lui fit connaître par écrit les objections de la Porte au projet de convenlion approuvé par le ministre des affaires étrangères, à Paris, en septembre, et communiqué par les représentants de la France à la Porte et au Vice-Roi d'Egypte. R ne faut pas oublier qu'alors les ministres de la Porte, de même qu'Ismaïl-Pacha, ont protesté de leur respect pour la sentence et pour son exécution.
Aali-Pacha ayant été informé, par le premier drogman de l'ambassade, de la nature des instruction^:» ministé-
rielles que M. de Moustier était prêt à exécuter, si l'on n'admettait pas immédiatement le principe du premier projet de convention, s'empressa d'adopter ce principe.
L'ambassadeur commença par déclarer que la sentence était une et indivisible, qu'elle ne pouvait être mise en discussion et qu'il ne s'agissait que delà forme à donner à laratiPication du Sultan. Il y eut alors des pourparlers et des tentatives faites par la Porte auprès de l'ambassadeur, qui finit par se fâcher et posa un ultimatum, en même temps qu'il adressait à Aali-Pacha une note confidentielle, dont copie est ci-jointe, et que je vous communiqué à titre également confidentiel, afin de vous montrer avec quelle netteté M. de Moustier a traité le principal sujet des difficultés soulevées, c'est-à-dire la question des terrains conservés à la Compagnie par la sentence.
Je passai une journée avec l'ambassadeur pour formuler la rédaction définitive du projet de convention, en y ajoutant quelques éclaircissements qui ne nuisaient point au fond de la première rédaction faite à Paris, et en y insérant, en ce qui concerne les terrains, les considérants de la sentence relatifs au mode de jouissance des terrains.
Une dernière conférence a eu lieu hier, à la Porte, entre l'ambassadeur de France, le grand-vizir Fuad-Pacha et le ministre des affaires étrangères Aali-Pacha. Toutefois, cette séance qui devait être définitive ne l'a pas été, en ce sens que le premier drogman de la Porte doit la clore aujourd'hui chez l'ambassadeur de France, afin de recevoir quelques éclaircissements que l'on devait me demander, et que je me suis empressé d'envoyer, ce matin, à M. de Moustier.
Les Turcs ont un art merveilleux pour gagner du emps, et, dans celte affaire, il me parait évident quMIs reculent pour se donner la possibilité de se dégager de leurs promesses de ne rien faire, promesses faites au Vice-Roi et à sir Henry Bulwer.
Voici le billet que j'ai adressé, ce matin, à M. de Moustier, en lui envoyant les deux notes dont je vous remets copie :
« En annonçant à Paris mon départ pour TÉgypie, je « dis que vous terminez vos négociations, et quel'adop- « tiondu premier projet des affaires étrangères est une (( solution satisfaisante, puisqu'elle mène sûrement à la n ratification, en respectant les termes et les principes de (( la sentence arbitrale.
« Je préviens Paris que ce ne sera pas la Compagnie (( qui présentera au Vice-Roi d'Egypte le nouveau projet « de convention négocié par l'ambassadeur de France, (( admis par la Porte et devant être plus tard revêtu de la « ratification du Sultan, mais bien l'agent de l'Empereur (( en Egypte, veillant au Caire, comme vous veillez à (( Constantinople, à l'exécution de la sentence arbitrale « prononcée par notre souverain, sur la demande du (( Vice-Roi, avec l'assentiment de la Porte. »
L'ambassadeur est certain d'arriver à son but, il lui appartenait d'employer les moyens qu'il jugeait les plus convenables. Mon rôle devait se borner à le renseigner, à l'éclairer et à lui donner au besoin la réplique, s'il s'agissait de questions sur lesquelles la Compagnie seule pouvait se prononcer.
La marche suivie n'est pas aussi prompte que celle qui avait été indiquée dans les instructions ministérielles, mais jen'ai pas cru convenable d'y faire obstacle, d'au-
tant plus qu^elle était conforme au caractère de M. de Moustier, d'une habileté sans égale en fait de négociations, ainsi qu'à la nature de ses relations avec la Porte. Grâce à répouvaniail de Texécution immédiate de ses instructions, si explicitement et si heureusement données par M. Drouyn de Lhuys^ il a en mains tous les moyens de réussir dans la voie qu'il a adoptée.
On peut considérer comme étant acquis le flrman du Sultan.
L'ambassadeur n'ayant plus besoin de moi, je m'embarque demain pour rÉgypte,par paquebot direct faisant le voyage en trois jours et demi.
Vous pouvez charger mon frère Théodore de faire part de ce que je vous écris aujourd'hui au ministère des affaires étrangères.