VOYAGE DES DÉLÉGUÉS
Nous venons de terminer notre excursion avec les délégués. Elle s*est effectuée dans des conditions inespérées. La température a été idéale, ni froide, ni chaude; Teau était abondante, la régularité de la marche parfaite; partout le service de table et de logement a charmé nos voyageurs étonnés de la réception que nous étions en mesure de leur faire dans le désert. Il faut reconnaître que cet ensemble a été dû au dévouement et à Tactivité de tout lé personnel, qui n'a épargné aucune peine. MM. Borel et Lavalley, qui nous ont accompagnés jusqu'à Port-Saïd, ont fait preuve de Tunion d'intérêts et de sentiments existant entre eux et la Compagnie, par robligeance quMls ont mise à donner aux délégués les explications et éclaircissements qu'ils ont désirés.
Les bruits défavorables qu'on avait fait circuler sur notre compte en Europe, et surtout en Egypte, où on allait jusqu'à prétendre que nous n'avions pas d'eau dans le canal, ont produit sur ceux des délégués auxquels on avait essayé d'inspirer des préventions, une réaction, à la vue de tout ce qui a été fait et de ce qui se prépare.
Je vous ai déjà écrit que, le 6, les délégués, venus parles bateaux français, anglais, italiens, autrichiens, égyptiens, russes, étaient réunis à Alexandrie. Vous avez reçu le compte rendu du banquot que la Compagnie leur a offert, le 7, dans une des salles du Consulat de France,
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et auque] aBsistaient M. Tastu, consul général de France, M. Testa, consul général de Suéde, M. Bruno, consul général d'Italie, M. de Moya, consul général d'Espagne, M. Dumrelcber, consul général du Danemark, M. Zigomala, consul général de Grèce. Plusieurs consuls généraux, et entre autres celui d'Angleterre, qui se trouvaient au Caire, ont exprimé leurs regrets dn ne pouvoir se trouver i> cette réunion.
Le 7, on se rendait au Caire, d'où l'on repartait, le 9, au matin. Je vous envoie la liste des délégués. Sauf M. Christian, président de la chambre de commerce de Malte, et M. Grey, de Londres, membre d'une société scientifique, les délégués anglais, qui avaient été chargés, par lettres de créance adressées au président, de représenter les chambres de commerce de ShefUeld, de Birmingham, de Plymoutb et de Falmouth, et qui s'étaient réunis aux autres délégués pendant deux jours, à Alexandrie et au Caire, ainsi que l'agent de la Compagnie anglaise de navigation péninsulaire et orientale, ont Tait connaître, au moment du départ, que des causes imprévues et importantes ne leur permettaient pas de participer à l'excursion projetée. Les copies ci-jointes indiquent qu'ils ont depuis rempli leur mission, dans une certaine mesure Quelques personnes ont remarqué que cette abstention coïncidait avec le retour inopiné en Egypte de sir Henri Bulwer, qui, après s'être embarqué à Port-Saïd, le 31 mars pour la Syrie, était revenu à Alexandrie, le 7, et était arrivé, le 8, au Caire.
Un train spécial nous a menés à Zagazig, d'où les barques de la Compagnie nous ont conduits, vers trois heures, à Tell-el-Kebir. On a proOté de la fin du jour pour visiter ce beau domaine. M. Duseigneur Kléber,
délégué lyonnais et l*an des sériciculteurs les plus distingués de France, a fait don à notre directeur agricole de graines de ver à soie du Japon. Vous savez que la Compagnie, fjui a planté plus de 20,000 mûriers dans le Ouadi, s'occupe de l'élevage du ver à soie. Phisieurs de ces messieurs, désirant étudier Tagriculture égyptienne, se proposent de revenir à Tell-el-Kebir ; quelques-uns aussi retourneront dans Tlsthme pour le visiter plus en détail.
Dans la cour du chftteau, avait été préparée pour le dîner une salle construite en nattes, au fond de laquelle brillait un transparent représentant l'isthme de Suez, et dont la simplicité était artistiquement relevée par des drapeaux de toutes les nationalités, des guirlandes de lanternes vénitiennes mêlées de branches de palmiers.
Le séjour à Tell-el-Kébir devait être court ; en effet, la plupart des délégués voulant prendre, à Alexandrie, les bateaux des 18 et 49 pour la France, Tltalie, TAutriche et la Syrie, il n*était plus possible de stationner que sar les points des travaux sur lesquels MM. les délégués avaient à fixer leur attention.
On se remettait donc en route, le 10 au matin, et on arrivait à Ismailia à quatre heures du soir, après s'être arrêté quelques instants à Rhamsès pour visiter le groupe de la statue de Rhamsès II, ainsi que remplacement des murailles de Tancienne ville.
Ismaïlia avait pris un air de fête; tout le quai qui longe le canal d'eau douce était pavoisé.
Le parcours de ce canal, la vue des établissements d'Ismaïlia avaient démontré à la Commission que la conquête du désert était accomplie ; il ne s'agissait plus pour elle que de la question de temps et d'argent sur laquée
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la fin de son voyage devait fixer «on opinton. Tels sont les sentiments qu'expriment les toasts portés pendant le dtner par plusieurs membres qui ont félicité les agents de la Compagnie des résultats obtenus par leurs efforts. Suivant l'expression heureuse, employée par M. Berteaut, dans un toast aux actionnaires de la Compagnie, on avait à bâtir sur le sable et on y a b&tt solidement,
M. le sénateur Cacace, président et délégué de la Chambre de commerce de Naples, voyant dans celte réunion l'image de la fraternité qui doit relier les peuples, unis dans une même pensée de progrès paciGque, se félicite que l'Italie, naguère appelée le pays des morts^ ait dans sa résurrection, pris une si large part à cette grande manifestation du commerce universel.
En réponse à quelques paroles de M. de Lesseps, M. Cyrus Field, délégué de New-York, a proposé un toast, en ces termes :
« M. le Président, je vous remercie très sincèrement « des termes affectueux dans lesquels vous avez parlé de (( mon pays.
(( Sur rinvitation de la Chambre de commerce de c( Nev^-Tork, je me suis rendu ici pour assister à la « jonction de TAtlantique et de l'Océan Indien par la c( Méditerranée et la mer Rouge unies au moyen du Canal « de Suez. Je suis certain que tous ceux qui auront vu (( ce que nous voyons seront d'accord pour reconnaître « qu'un canal maritime peut être exécuté à travers (( l'Isthme, moyennant un capital convenable, sous la « direciion des ingénieurs les plus distingués du dix- (( neuvième siècle.
(( Tous avez entrepris, monsieur le Président, le (( grand œuvre de couper deux continents, au profit de
« toutes les nations commerciales du monde ; je fais les (( vœux les plus ardents pour que vous en puissiez voir (( bientôt le succès complet, et pour que ce travail reste « un monument, aussi durable que les Pyramides, de « votre énergie et de votre talent. D'ici à Iroîs mois, « j'espère avoir le plaisir de voir deux hémisphères « réunis par un câble sous- marin, et lorsque ce travail « sera accompli, vous pourrez transmettre les télé- (( grammes de ce lieu, en plein désert d^Âfrique, à travers « une partie de l'Asie, du continent de TEurope, des (( profondeurs de l'Atlantique et par-dessus TAmérique (( jusqu'aux rivages de la mer Pacifique, où votre mes- (( sage arrivera quelques heures avant le soleil.
« Je ne m'étonne pas que Moïse se soit longtemps (( arrêté en Egypte, et si ma famille était avec moi, si « mes affaires ne m'appelaient pas en Angleterre, je « resterais à coup sûr plus longtemps dans cet intéres- « sant pays. Je vous remercie, monsieur le Président, de (( votre courtoisie pour moi, et j'espère avoir le plaisir, « lorsque votre grande entreprise sera terminée, de vous (( souhaiter la bienvenue en Amérique.
(( Avec votre permission, Messieurs, je propose la santé (( de M. Ferdinand de Lesseps, qui a dévoué les meil- « leures années de sa vie à opérer la coupure des deux (( continents, pour le bien de Thumanité. »
M. de Lesseps, rappelant que la ville d'Ismaïlia doit son nom à S. A. Ismaïl-Pacha, propose de boire à la santé de ce prince.
La journée du 11 a été consacrée à visiter le domaine de Bir-Abou-Ballah, l'immense tranchée de Toussoum et le chantier du Sérapéum, où MM. Borel et Lavalley préparent le terrain de manière à amener sur le tracé du
canal maritime l'eau du canal d'eau douce, par le moyen d'une dérivation opérée dans ce but, et qui leur permettra d'enlever, à la drague, toute cette partie.
MM. les délégués, alTti de témoigner d'une manière matérielle du concours qu'ils désirent apporter à l'œuvre, ont pris pour un instant la place des ouvriers, se mettant eux-mêmes au travail de la pioche et de la brouette.
Le 12, on partait d'ismaïlia sur une llottille de dixhuit barques, et l'on s'arrêtait au chalet du vice-roi. De cette élévation, on se rend un compte exact du vaste panorama qui s'étend suus les regards et qui embrasse le lac Timsab, Toussoum, le Gebel-Mariam, les montagnes deSuez, le canal d'eau douce, Ismaïlia et le canal maritime. Plus loin, la Commission, accueillie au Seuil parle salut perçant des locomotives, montait dans le train, qui lui faisait traverser les ateliers où se trouvent les machines, rails et wagons qui doivent compléter le chantier d'£l Gutsr, et la conduisait aux excavateurs à sec dont la simplicité et le travail rapide ont reça des éloges unanimes.
Pendant te déjeuner, qui a eu lieu, en plein air, sous une gâterie gracieusement ornée de feuillage, M. de Lesseps s'est exprimé ainsi :
« La ville d'ismaïlia où nous étions hier, ne rappelle » pas seulement le nom de S. A. Ismaîl-Pacha, mais Il encore celui d'Ismaïl, QIs d'Agar, qui a Jadis parcouru (( ces déserts et qui est l'ancêtre des tribus arabes. Le Il chantier ofi nous nous trouvons, situé sur le plateau « d'El Guisr, mot qui signifie seuil en arabe, n'a donc h pas encore denompropre. Je vousproposerai de profiu ter de votre passage, qui marquera parmi nous une u époque S) importante, pour appeler Mariam notre chan-
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a lier n*" 5, où, non loin d'une mosquée construite parla tt Compagnie, Vélëve la chapelle Sainte-Harie^ consa- « crant le passage de la sainte Famille en Egypte.
tt Déjà une moniagne voisine est connue sous le nom (( de tlariam, nom également respecté par les Arabes et (( par les chrétiens.
« Enfin, Mme Rycr, notre jeune compagne de voyage, ce 4ui suit son mari, représentant ici San- Francisco, la <t capitale de la CaUrornie, se nomme aussi Marie. Elle « sera la marraine de cet élablissement, et ainsi TAmé- « rique sera venue sur la limite de l'Afrique et de l'Asie (( donner la main aux travailleurs européens. »
Avant de quitter le Seuil, MM. les délégués» désirant laisser un souvenir de leur passage dans l'isthme, ont fait, sur la proposition de M. Duseigneur Kléber, une collecte dont le produit est destiné à l'achat d'un ornement pour la chapelle de Sainte-Marie-du-Désert«
Noufr étions quelques heures après à Kantara, où MM. Borel et Lavalley procèdent à Tinstallatioa d'un chantier. Plusieurs baraques sont élevées, tout est prêt pour la construction des maisons.
Au dîner de Kantara, M. Villa-Pernice, de Milan, porte un toast, en italien, qui peut se résumer ainsi : « il n'avait « accepté son mandat qu'avec une certaine hésitation, à (( cause des préventions qu'il avait entendu manifester a en Europe à certaines personnes sur Taccomplissement a de Tceuvre, mais ce qu'il en a déjà vu Ta complètement u converti, et il ne doute* plus de la posSikbiUté de percer « l'isthme. »
Mais je dois appeler particulièrement l'attention sur l'allocution de M. Alfred de Lindlieiift, délégué de la Société impériale et royale de Vienne, pour l'encourage-
ment de riudustriei qui a exprimé en ces termes la pensée autrichienne, à l*égard du canal de Suez.
Messieurs ,
tt Qu'il me soit permis d^esquisser la situation de Vienne, « vis-à-vis du canal de Suez.
tt Cette situation est bien simple*
a En peu de mots, la métropole de rAutriche bénira le « jour où Tunion de la mer Rouge avec la Méditerranée « sera au service de la grande navigation. Que ce fait « s'accomplisse, qui pourrait en douter ? Nous tous, en « retournant dans notre pays, nous n'aurons pas seulec< ment à faire l'éloge du bon accueil, de l'aimable et grau cieuse hospitalité avec laquelle la Société a bien voulu « nous recevoir, nous pourrons dire à nos compatriotes : « Le canal n'est plus un rêve, il est assuré à jamais.
a Mais nous pourrons faire mieux encore. Nous tous, u nous pourrons, chacun selon son influence, ses tt moyens, sa capacité, prêter nos forces à cette grande, « à cette glorieuse entreprise.
tt Pour moi, même dans ma position modeste, j'avoue u franchement que j'aime à penser qu'à mon retour, « S. M. l'Empereur sera assez gracieux pour me recec< voir. C'est bien dans ce moment que j'oserai lui dire : « Sire, vous avez fait le bonheur de l'Autriche, vous lui u avez fait le don le plus précieux ; elle vous doit la
liberté. Qu'il plaise à Votre Majesté de mettre sous son ^< auguste protection le canal de Suez, une entreprise (( qui favorise le commerce de l'Autriche et qui ne connaît <* pas d'autres intérêts que les intérêts du monde entier. »
Le la, noua repartions de Kantara ; à quelques kilomètres de Port-Saïd, nous montions sur 5 bateaux à
vapeur : le Jérôme Napoléon^ don du prince Napoléon ; la Jeanne et la Maihilde, destinés au service des voyageurs sur le canal d'eau douce et livrés depuis peu de jours par la Société des forges et chantiers, le bateau à vapeur de MM. Dussarid et celui de MM. Borel et Lavalley ; passant au milieu de l'actif mouvement des grues et des dragues, nous étions directement et sans interruption portés en mer jusqu'à l'extrémité de Ttlot, d'où nous sommes retournés débarquer à Port-Saïd.
Au dîner, M. de Lesseps faisait part de la mort de M. Richard Cobden à ces représentants de tous les pays réunis à la même table. «Au milieu de notre voyage, a-t-il (( dit, nous venons d'apprendre une douloureuse noua velle. Richard Cobden, l'apôtre de la liberté commer- (( ciale, n'est plus ; je demande aux délégués du com- (( merce universel de m'autoriser à envoyer, en leur (( nom, une dépêche télégraphique à M'^* Cobden, pour « lui exprimer la part que nous prenons à sa douleur. »
M. Cyrus Field, d'une voix émue, a répondu à cette proposition en ces termes :
« Monsieur le président, les paroles ne peuvent pas « vous exprimer la tristesse que j'ai ressentie aujour* (( d'hui, en recevant par le télégraphe la douloureuse « nouvelle de la mort de M. Richard Cobdem.
« La santé de M. Cobden était faible depuis plus d'un « an, et, il y a un mois, il quitta son habitation dans le (( Sussex pour se rendre à Londres, afin de parler à la « Chambre des Communes sur une question qui tou- « chait l'Amérique. Mais, à son arrivée dans cette ville, (( il se sentit plus mal et déclina jusqu'au matin du 2 (( de ce mois, jour où il expira, entouré de ceux qui lui (( étaient le plus chers, parmi lesquels se trouvait son « ami fidèle et bien aimé M. John Bright.
« J*ai rencontré pour la première fois M. Cobden, il y (( a plusieurs années ; j'ai eu le plaisir de le recevoir (( chez moi, de Tautre côté de TÂtlanlique, et le con- « naître, c'était Taimer. M. Cobden était un bon Anglais, « en même temps qu'un véritable ami de TAmérique, de « la France, de l'Italie et de toute entreprise qu'il jugeait « propre à accroître les relations entre les peuples, et à (( développer le bien de Thumanité.
(( Je suis assuré. Monsieur le président, que vous « voudrez informer la famille affligée de M. Cobden du (^ chagrin avec lequel les représentants officiels de dix « gouvernements, de huit compagnies ou sociétés cons- » tituées, de soixante-deux chambres de commerce élues « par différentes villes, appartenant à quatorze nations et (( à quatre continents, ont reçu ici, sur les bords du canal (( de Suez, la nouvelle de la mort de ce grand et excellent (( homme.
« Je prie Dieu de consoler et de protéger sa veuve et « ses enfants. Les générations présentes ou futures révé- « reront sa mémoire. »
Un télégramme a été immédiatement adressé, au nom de la réunion, à Mme Cobden.
Le 14, MM. les délégués ont parcouru les chantiers, bassins et ateliers de Port-Saïd, et ont assisté au lancement d'une drague.
Au déjeuner, M. le baron Lévi, délégué des chambres de Livourne et de Pise, a rappelé les visites précédentes qu'il avait faites dans l'Isthme.
« Jusqu'ici je n'ai pas voulu parler, a-t-il ajouté, je « n'aurais pu que vous dire : Vous verrez. Maintenant « vous avez vu, et je puis prendre la parole.
(( On m'accusait d'être allé trop loin dans les rapports
« que j'ai publiés sur Tentreprise, en 1862 et 1863. Les « incrédules peuvent voir que je m'étais tenu au-dessous (( de la vérité. Mes conclusions étaient que le percement (( de l'Isthme était résolu, que son exécution n'était plus « qu'une question de temps et d'argent. N'est-ce point, « aprè<i examen, votre conviction à tous ?
« Les grandes idées soulèvent toujours des objections « et des minuties. On n'y veut pas croire. On les traite (( d'utopies. Je suis italien. On a traité aussi l'unité Ita- « Henné d'utopie comme le canal de Suez. Aujourd'hui, « l'Italie est faite, et le canal de Suez est fait. »
De son côté, M. Alexandre de Smelsky, vice-consul, chargé des pouvoirs du consulat général de Russie en Egypte, adressait à M. de Lesseps, sur les sentiments du gouvernement de Saint-Pétersbourg à l'égard du canal, ces paroles non moins remarquables que celles prononcées par M. de Lindheim, au nom de la Société impériale et royale de Vienne, sur les sentiments de l'Autriche :
Monsieur le Président,
(( Je vous adresse par écrit l'expression des sentiments « dont mon gouvernement est animé pour le succès de « l'œuvre que vous dirigez.
« Permettez- moi. Monsieur le président, de vous té- « moigner, en présence des délégués des différentes « chambres de commerce, l'intérêt sincère que le gou- (( vernemenl de Sa Majesté l'Empereur, mon maître, porte (( à la grande affaire du percement de Tlsthme de Suez, (( et la sympathie qu'il a pour vous, initiateur de cette « grande entreprise, brave et Adèle champion des inté- (( rets du commerce et de la navigation universelle.
(( Le commerce extérieur de la Russie se développe de
« jour en jour avec les améliorations de nos voies de corn- (( munications. Nos vastes et fertiles plaines, nos vigou- (( reux travailleurs attendent avec impatience le jour ou '( ils pourront envoyer, par la voie dont vous leur ouvrez « la porte, le produit de leur travail aujourd'hui libre.
« La construction du chemin de fer de Moscou à Odessa « va commencer cette année, et nous voici à la veille du « jour où, du sud au nord, et du nord au sud,* la civi- « lisalion va marcher à la vapeur. C'est bien elle qui est « la paix et le bonheur des peuples.
« Je vous propose, Messieurs, de porter un toast à la « réussite de la grande entreprise et à tous ceux qui y « contribueront. »
Dans la môme journée, M, deLesseps a réuni MM. les délégués et a répondu à diverses questions qui lui avaient été adressées par écrit, ainsi qu'à celles qui lui ont été faites de vive voix sur les travaux et sur les conditions auxquelles s'opérera le batelage par le canal. M. Voisin, directeur général des travaux, rédigeait en même temps toutes ces réponses qui seront adressées, dans quelques jours, aux délégués. D'après ce document, et sous réserve de ladécision du conseil d'administration, le charbon de terre et toutes les marchandises pourront être transportés par le batelage de la Compagnie, d'une mer à l'autre, y compris les frais de transbordement de bord à bord, à cinquante pour cent de moins que les prix actuels des chemins de fer entre Alexandrie et Suez.
Le 15, nous faisions en iO heures 1/2 le trajet de Port-Saïd à Ismaïlia, oh M. Field portait ce toast :
« Succès au Canal de Suez/ — Puisse-t-il être non « seulement un monument éternel à la mémoire de son « fondateur, mais aussi la richesse de ses actionnaires!
« Puisse-t-il accroître le commerce du monde et promou- » voir la prospérité de l'Egypte ! »
Le 16, nous nous rendions à Suez, en 16 heures et demie, sur lesquelles une heure avait été passée à Cha • 'ouf, où nous avons vu, à la lueur des machallahs, la tranchée à toute largeur du Canal maritime. Total, de Port-Saïd à Suez, 27 heures.
Le 17, nous sommes allés en bateau à vapeur visiter les travaux intéressants et maintenant si avancés du bassin des Messageries, le Canadian, navire de la Péninsulaire, et le Tigre des Messageries impériales. L'administ<*alion des Messageries a offert aux délégués, à bord de V Impératrice^ un magnifique déjeuner.
A 4 heures et demie, nous quittions Suez dans un train spécial, nous visitions recluse du canal d'eau douce, qui sera terminée dans un mois et demi ou deux mois, et nous nous arrêtions au Caire, le temps de dîner.
Au dessert, M. Cyrus Field a adressé à M. de Lesseps et à ses collègues des paroles d'adieu d'une cordialité et d'une effusion qui ont ému tout le monde. Ces paroles, les voici :
« Monsieur le Président, Messieurs, il y a treize « jours, j'arrivai tout étranger en Egypte, à 6,000 milles a démon pays; mais vous m'avez reçu avec une telle « bienveillance que j'ai senti à l'instant que j'étais « entouré d'amis, et maintenant que nous sommes « tous réunis ensemble pour la dernière fois dans ce (( monde, j'éprouve un sentiment mêlé de joie et de tris- « tesse : de joie et de gratitude, pour avoir fait avec u vous ce très intéressant voyage à travers l'isthme de w Suez, afin d'examiner ce £;rand travail d'un canal « maritime aujourd'hui en pleine construction, de la
« Méditerranée à la mer Rouge; de tristesse, en pensan (( que nous allons nous séparer.
« Pour toute votre bonté envers moi, je vous remercie « bien sincèrement, et si quelqu'un de vous visitait « l'Amérique, tant que mon cœur battra, vous recevrez « de moi une cordiale bienvenue.
« Plusieurs des délégués, Monsieur le Président, ont « jugé de leur devoir, avant de prendre congé de vous, » de rédiger une brève déclaration de ce qu'ils viennent « de voir, et j'ai maintenant le plaisir de vous la remet- « tre, avec Texpression du sincère désir que votre vie « se prolonge bien au delà de Theureux succès de « votre grande entreprise, et que vos derniers jours « soient les plus heureux.
(( Dieu vous bénisse, mon cher ami ! »
M. Field a ensuite déposé entre les 'mains de M. de Lesseps le procès-verbal dont je vous envoie copie.
Après le citoyen américain, M. Berteaut, Tun des représentants de la Chambre de commerce de Marseille, a pris la parole. Il a dit que MM. les délégués, désireux de laisser un témoignage de leur admiration pour Toeu* vre, et en souvenir de leur visite, étaient convenus de faire frapper une médaille commémorative de ce voyage où tous n'ont formé qu'une seule et même famille, et qu'il était chargé de l'offrir, en leur nom, à M. le Président : que, d'ailleurs, il n'aurait pas été nécessaire de témoigner d'une façon matérielle de leur dévouement et de leur reconnaissance ; ces sentiments sontgravésbien plus profondément encore au fond de leur cœur. Il a ajouté que les liens qui se sont établis entre tous sont indissolubles, et que l'on ne doit pas se dire adieu, mais au revoir.
Enfin, le 18, à 5 heures du matin, nous arrivions à Alexandrie.
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