E. JURIEN
Paris, 30 mai 1861.
Nous vous avons adressé hier, le général Morris et moi, d'abord une leltre collective, puis chacun une lettre particulière. Je ne pense pas que ce pli puisse s'égarer. Cependant Taffaire a assez d'importance pour que je vous informe, par surcroît de précaution, de la décision exprimée dans notre leltre collective.
Nous pensons, le général Morris et moi, que l'attaque de lord*** est une des pi us violentes et des plus grossières qui aient été jamais dirigées contre une entreprise quelconque; mais nous n'admettons pas qu'il vous appartienne de la ressentir personnellement. Votre nom n'a pas été prononcé. La Compagnie de l'isthme de Suez est régulièrement constituée, elle est représentée par un Conseil d'administration et vous ne pouvez pas assumer seul la responsabilité des actes d'une Compagnie que vous ne dirigez plus que de concert avec votre Conseil. Voilà une première considération qui eût suffi pour vous dissuader de donner suite à votre message, quoique ce message, je suis heureux de vous le dire, soit aussi remarquable par la forme que par le fond. Nous y avons trouvé, le général Morris et moi.
un tel mélange de fermeté et de courtoisie, une telle modéralion, que, si notre conviction eût été moins bien arrêtée, nous eussions cédé au plaisir de donner au moins celte leçon à l'orateur. Mais, je vous le répète, la chose est très-grave et méritait bien que vos amis y appliquassent toute leur prudence.
Je crois que la virulence des dernières attaques dont votre entreprise a été l'objet ne prouve qu'une chose : c'est que la résistance est aux abois et qu'elle crierait moins fort si elle avait le pays derrière elle. N'ajoutez donc pas de gaieté de cœur une question d'amour-propre à une question d'intérêt. Le général Morris croit que c'est ainsi que vous eût conseillé l'Empereur lui-même et je partage complètement son avis.
En résumé, tant que votre nom n'est pas prononcé, laissez les journaux répondre au nom de la Compagnie; laissez la tribune française vous venger de la tribune anglaise. Vous avez, mon cher ami, une grande lâche à remplir, vous ne devez vouloir que ce qui en peut assurer l'accomplissement. Quelques actes d'héroïsme que vous accomplissiez, quelques prouesses que vous meniez à bonne fin, si vous ne faites pas passer le commerce du monde de la Méditerranée à la mer Rouge, vous n'aurez rien fait et votre mémoire ne sera que celle d'un Icare qui n'avait que des ailes de cire.
Quand je vous vois tendre à votre but avec toute cette admirable énergie que le ciel vous a donnée, je crois du fond du cœur à votre succès. Ne vous arrêtez donc pas à ramasser le moindre caillou que vous rencontrerez sur votre route. Nonseulement ce serait du temps perdu, mais j'ajoute que ce serait d'un mauvais effet. Age quod agis.