A M. LE DUC D^ALBUFÉRA, A PARIS
Caire, 10 novembre 1861.
Le même jour où je vous écrivais ma dernière lettre du 6, le vice-roi m'appelait auprès de lui. Un train spécial m'a fait franchir, le premier, sans transbordement, la ligne de chemin de fer dont les désastres ont été réparés comme par enchantement par des masses d'ouvriers travaillant sans relâche, sous l'impulsion directe du maitre du pays. En abordant le vice-roi qui était venu du Caire à ma rencontre à la station de Benha et qui m'emmena dans son palais, je lui fis mon compliment et j'ajoutai que cet exemple était d'un bon augure pour nos travaux de la campagne d'hiver. J'ai passé la fin de la journée et une partie de celle du lendemain tout seul avec Son Altesse, dînant et déjeunant avec Elle et couchant dans un appartement voisin du sien. Nos meilleurs jours étaient revenus. Son Altesse ne parait pas craindre en ce moment de prêter son concours à l'avancement de nos travaux; nous verrons bientôt ce qu'il en sera effectivement. Nous allons commencer par avoir quinze mille hommes, nous en mettrons immédiatement à l'œuvre dix mille pour faire arriver, s'il est possible, en un seul contingent le canal d'eau douce de Rhamsès à Timsah.
Nous avons longuement parié de la situation financière de rÉgypte, et, après que le vice-roi m'eut donné de mémoire les chiffres de cette situation (car il n'a jamais de
papiers sur lui), je lui ai rédigé et remis une note résumant la pensée qu'il m'avait exprimée. Voici la copie de cette note que j'ai également communiquée à titre confidentiel à M. de Beauval (voir la note précédente).
Le vice-roi s'est montré d'abord très-désireux de ne conclure d'emprunt avec personne ; il m'a ensuite dit que si| dans le voyage qu'il ferait au printemps prochain à Paris, quelque bonne combinaison lui était présentée, il n'était pas impossible qu'il en profitât, surtout si la politique faisait prévoir d'ici là quelque guerre européenne. En résumé il veut attendre ; je crois que sa position financière le lui permet. Outre qu'il a toujours dans son trésor particulier une encaisse permanente de cinq millions de francs, les chiffres de ma note démontrent que les finances de l'Egypte, malgré tant de dilapidations et de désordres, sont encore dans un état plus favorable que celles de la plupart de nos pays civilisés. J'ai profité de l'occasion pour expUquerau vic-eroi que si, plus tard, il voulait recourir au crédit qui n'était autre chose que la confiance publique, il convenait qu'il constituât en même temps une caisse d'amortissement du Trésor égyptien dans laquelle la partie libre des revenus publics serait régulièrement versée. Cette caisse émettrait alors, sur la base de ses réformes bien constatées, des titres trentenaires portant intérêt et amortissement sous le nom d'obligations de la caisse d'amortissement du Trésor égyptien. Ces obligations seraient prises avec empressement par tous les créanciers du gouvernement et par nous les premiers, en remboursement de leurs créances; elles obtiendraient facilement d'être cotées dans les bourses de l'Europe et ne présenteraient pas l'inconvénient politique d'un emprunt direct ordinaire auquel jusqu'à présent la
Porte a fait obstacle. Ce projet que le vice-roi a écouté attentivement, sans exprimer un avis, n'a d'ailleurs point d'objet en ce moment, et, ainsi que je l'ai conseillé au vice-roi, ce qu'il a de mieux à faire est de payer successivement à chacun ce qu'il lui doit, s'il peut le faire sans rien emprunter à personne. J'espère que la connaissance que l'on aura de la possibilité pour l'Egypte démarcher sans emprunt nous permettra de négocier plus facilement l'escompte des obligations concernant la première partie du versement des actions égyptiennes. Je pense qu'il sera très-opportun de nous occuper le plus promptement possible de cette négociation déjà décidée par le comité. Je suis toujours peu disposé à un nouvel appel avant rassemblée générale et avant d'avoir obtenu des résultats de travaux qui puissent être proclamés.
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