A M. DAMAS-HINARD^ SECRÉTAIRE DES COMMANDEMENTS
DE l'impératrice.
Caire, 13 novembre 1861.
Le vice-roi m*a fait appeler avant-hier matin à son palais de Kasr-el-Nil, et, en présence de M. de Beauval, chargé du consulat général de France, qui se trouvait déjà avec lui, il m'a engagé à faire prendre dans l'Isthme les dispositions nécessaires, afin de faciliter le voyage de S. A. R. Monseigneur le comte de Chambord qui avait exprimé le désir de visiter les travaux et les chantiers du canal de Suez. Il fut convenu que le consul général d'Autriche, Zéki-Bey, maître des cérémonies du vice-roi, et une des personnes qui accompagnent le prince français viendraient s'entendre avec moi pour fixer Tépoque de cette tournée. Ces messieurs vinrent, en effet, hier soir à mon hôtel. Je leur fis connaître que je partais moi-même pour rJsthme le surlendemain avec une commission nommée par la ville de Trieste, et qu'il serait à désirer, à cause de l'insuffisance des logements dans nos établissements du désert, que le voyage de M. le comte de Chambord dans l'Isthme put être retardé d'une douzaine de jours pendant lesquels le vice-roi lui offrait de le faire conduire en bateau à vapeur dans la Haute- Egypte. J'avais ce matin un rendez-vous au Palais de Kasr-el-Noussa (l'une des résidences du vice-roi) avec M. le consul général et M. le duc de Levi, à l'effet de prendre une der-
nière décision. Le projet de voyage immédiat dans la Haute-Egypte et la tournée dans l'Isthme dans une douzaine de jours furent adoptés. M. le comte de Chambord me fit alors dire par M. leducdeLevi qu'il désirait m'entretenir quelques instants. Je vous rapporte les propres paroles du Prince, qui, d'ailleurs, n'ignorait pas le lien de parenté qui m'attachait à l'impératrice : a Je vous félicite, « M. de Lesseps, de la persévérance que vous avez mise « à poursuivre une œuvre qui sera si utile à la France; « c'est à ce titre que je me suis intéressé, dès le principe, « à votre entreprise, et que je viens ici pour la voir « s'exécuter. Je suis bon Français avant tout, et tous mes (( vœux sont pour le bonheur de mon pays. Je ne sais pas (( ce que la providence me réserve, mais jamais mes com- « patriotes ne me verront apporter le trouble parmi eux. » J'ai remercié le prince de l'intérêt qu'il avait montré à l'entreprise de Suez, en se faisant inscrire dès le début parmi les actionnaires, et du nouvel intérêt qu'il lui témoignait par la visite des travaux. Il a ajouté qu'il savait que le gouvernement français nous avait soutenus dans des moments difficiles. J'ai répondu que cet appui attaché à une œuvre qui avait toujours su maintenir son principe privé et commercial, nous permettrait certainement d'atteindre le but, et que j'avais certainement fait tout ce qui avait dépendu de moi pour éviter des difficultés politiques. Lorsque je me retirai, M. le duc de Levi m'accompagnant au dehors des appartements me dit que, si j'étais libre, le prince m'invitait à venir dîner ce soir au palais de Kasr-el-Noussa.