A M. LE DUC D*ALBUPÉRA, A PARIS
Caire, 25 janvier 1862.
Cinq mille anciens soldats envoyés de la Haute-Egypte par le vice-roi sur ses propres bateaux à vapeur, transportés ensuite par chemin de fer du Caire à Zagazig et qui avaient été dirigés sur les chantiers n"" 6, après avoir commis quelques méfaits sur leur route, leurs officiers en très-petit nombre n'étant pas maîtres d'eux, se sont insurgés contre ces officiers, le lendemain de leur arrivée aux travaux, et ont déserté. Je m'empresse de vous dire que cet événement ne m'effraye pas du tout et que je le regarde au contraire comme devant servir à faire prendre des mesures que j'avais conseillé a l'avance au vice-roi de prendre et qui n'avaient pas encore été exécutées. Voici d'ailleurs la note que j'ai écrite à ce sujet avant-hier à Son Altesse (voir ma lettre du 23 courant à Zéky-Bey).
Je pars demain pour me rendre de nouveau sur les travaux. Je veillerai personnellement à tout. Ma présence a calmé les esprits, elle a souvent arrêté à leur début des tentatives fâcheuses ; je la crois nécessaire surtout pendant le mois de février, où nous aurons plus d'hommes que nous n'en avons jamais eu. Nos chefs de chantiers déploient beaucoup d'intelligence, d'activité et d'énergie ; sans leur courage et leur tenue, l'insurrection des anciens soldats de la Haute-Egypte, hommes aussi vigou-
reux et résolus qu'indisciplinés, aurait pu causer des malheurs qui ont été évités.
Il convient donc de ne pas ébruiter cette affaire. Si les journaux en parlaient, il faudrait répondre que le départ de ces engagés, qui étaient venus pour la première fois de fort loin et qui étaient pressés de retourner chez eux, est la meilleure preuve que le travail n'est pas forcé, puisque nous n'avions aucune force pour nous opposer à leur départ. On ajouterait que c'est un £ait isolé tenant à une collision survenue entre quelques travailleurs de la Haute- Egypte et leurs chefs indigènes^ et qu'en dehors de ces individus nous avons des contingents assez nombreux d'engagés de toutes les provinces pour faire marcher les travaux sans aucun temps d'arrêt. Quant aux gens de la Basse-Égypte, ce sont des moutons qui attendent avec confiance la fin de la tâche au bout de laquelle ils savent qu'ils seront bien payés.
J'apprends confidentiellement que le vice-roi a l'intention d'aller passer le Ramadan (mars] dans son kiosque de Timsah, ce qui me fait espérer qu'il ne laissera pas chômer notre œuvre pendant ce mois.