‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire du canal de Suez (volume 2)Chapitre 33 sur 87 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Extrait du joanxal « le Siècle » da 21 férrrier 1862.

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« Le 2 février était an jour de fête pour le désert: le Nil, dans un magnifique canal, creusé par la Compagnie universelle du (]anal maritime de Suez qui doit réunir la mer Rouge et la Méditerranée, por.ait ses eaai jusqu'au lac Timsah an centre de l'isthme de Suez. M. Ferdinand de Lesseps, président directeur de la Compagnie, est arrivé au milieu des travaux, monté sur une barque. Parti du Caire, il a descendu le Nil jusqu'à Benha, suivi la branche du fleuve aujourd'hui nommée Bahr-Moëz (fleuve de Moïse), autrefois branche taniiique; il est entré par l'écluse de Zagazig dans le canal du Ouady. ancien canal du Pharaon Nécos, sur lequel s'embranche le nouveau canal, qu'il a parcouru pour venir débarquer sur le plateau où s'élèvent les premières maisons de la ville de Timsah et où les eaux vont se perdre dans le lac. S. A. le vice-roi d'Egypte a donné à cette voie nouvelle qui, avant peu, doit être continuée jusqu'à Suez, le nom de canal Azizieh, en l'honneur du sultan Âhdul-Âziz.

« Du Caire à Timsah, il y a quarante heures de route ; la navigation est ouverte jusqu'au centre de l'Isthme ; non-seulement l'eau douce, mais encore les approvisîonnemeuts de toute nature ne peuvent plus manquer. Des milliers de travailleurs peuvent être agglomérés et nourris. Le seul obstacle matériel qui pouvait encore s'opposer aux travaux du percement de risthme n'existe plus. Le seuil d'El Guisr, le point le plus élevé que doit traverser le Canal maritime, devient facile à enlever. D'un côté, le canal d'eau douce arrive au pied du Seuil ; de l'autre, il est baigné par la rigole maritime; et, tandis que le premier apporte du Caire les produits de toute l'Egypte, la rigole maritime, creusée jusqu'à El^Ferdane, à soixantedix kilomètres de Port-Saïd, tête du grand canal, amène, avec

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les eaux de la Méditerranée, les matériaux, les roarchandises el les produits de toutes sortes arrivant de l'Europe. Entre le canal Azizieh et la rigole, il n'y a plus que dix kilomètres.

L'eau douce au désert, c'est la vie ; l'eau douce dans l'Isthme, c'est plus encore : c'est la certitude de pouvoir réunir la mer Rouge et la Méditerranée. Un tel fait ne pouvait passer inaperçu, et M. le président a cru devoir le consacrer en réunissant, dans un banquet, les principaux employés et ouvriers qui ont pris part à ce travail. Une salle construite avec des nattes et des madriers, ornée de banderoles et de drapeaux égyptiens, une table de deux cents couverts, tout avait été organisé en une seule nuit. L'emplacement choisi pour la fête était sur les bords du lac Timsah, près d'un large bassin alimenté par un conduit dérivé du canal d'eau douce, et au débouché du Canal maritime dans le lac. Le kiosque de S. A. le vice-roi, en construction sur l'emplacement qu'il a luimême choisi, lorsqu'il est venu en décembre dernier visiter les travaux, semblait, en l'absence du souverain, son maître, présider à la fête. Toutes les nations de l'Europe, de l'Egypte, de l'Arabie et de la Syrie étaient représentées, assises à la même ■table, célébrant la fête de l'arrivée de l'eau douce dans le désert. Bédouins et fellahs, chameliers et ouvriers entouraient la salle, tout joyeux d'assister à cette réunion improvisée, car, la veille, on ne savait si elle aurait lieu. Le khamsin soufflait comme pour saluer l'arrivée de sa sœur féconde ; le soleil, hier voilé, se montrait radieux.

« Messieurs, dit M. de Lesseps en s'adressant à l'assemblée, « nous célébrons l'arrivée de l'eau douce dans le désert, sur (( les travaux de notre Canal maritime : c'est un événement. Il « y a sept ans, en décembre 1854, je devais faire la première a exploration du désert de l'isthme de Suez ; il m'a fallu « quinze jours de préparatifs, quarante chameaux dont vingt tt pour l'eau, des tentes, des provisions de toute sorte, des « gens d'escorte, de service, le tout pour quatre personnes ! « Avant d'arriver au lieu où nous nous trouvons réunis en ce « moment, nous avions employé quinze jours et dépensé une « dizaine de mille francs. En janvier 1862, il y a trois jours, « je suis parti du Caire dans une barque louée la veille et qui

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« venait d*ètre amenée aux quais des vastes magasins de la « Compagnie; après quarante heures de trajet, ayant traversé, « dans ma route et sur une étendue de trente kilomètres, notre « beau domaine du Ouady, j'ai débarqué à quelques pas « d'ici, n'ayant dépensé que vingt francs. Ces deux exemples « vous donnent la mesure du résultat obtenu par vos efforts • énergiques et inti-Uigents ; je vous en félicite et vous en « remercie au nom de notre Compagnie, au nom de la civili- « sntion. Je bois à la santé de mes braves compagnons de 0 travail, de tous ceux qui ont participé aux opérations du « canal d'eau douce, de cette voie nouvelle qui apporte la vie « et la fécondité dans des solitudes séculaires et qui va rendre « désormais faciles nos travaux du grand Canal des deux « mers! »

Les applaudissements couvrirent la voix de M. de Lesseps, qui, ayant demandé le silence, ajouta:

« Messieurs, dans une réunion des travailleurs de l'Isthme, « il est un toast qui ne doit jamais être oublié : c'est celui de « S, A. Mohammed-Saïd, vice-roi d'Egypte. Sa protection et « son concours sont notre principale force, le principal élément « du succès qui doit couronner vos dures épreuves et vos « efforts persévérants. S. A. le vice-roi aime son peuple ; ces « hommes patients et laborieux, que vous guidez dans leurs « travaux, aimez-les aussi, traitez-les avec affection, conduisez- « vous, envers eux, comme envers des frères : de serfs qu'ils « étaîent naguère, Mohammed-Saïd s'efforce de les élever à la « dignité d'hommes. Apprenez l'arabe, afin que dans vos rap- (( ports avec eux vous ne soyez pas comme des sourds et des « muets; je ne cesserai de vous recommander de les traiter « comme vous voudriez être traités vous mêmes, et de leur « donner de -bons exemples .A la santé de Mohammed-Saïd 1 »

Des bravos énergiques et dans toutes les langues acclamèrent ce toast; les Arabes eux-mêmes, fellahs et bédouins, saluèrent leur Effendina : c'est le titre qu'ils donnent au viceroi.

Divers autres toasts furent ensuite portés; M. de Lesseps prit de nouveau la parole :

« Messieurs, si vous avez travaillé matériellement aux résul-

ff tats qui ont été obtenus jusqu'ici, il y a des hommes de « cœur, que nous appellerons de vrais chevaliers, sans les- « quels vous ne seriez pas ici et qui ont apporté des millions <f qui nous servent à creuser le Canal des deux mers : ce sont a les actionnaires du canal de Suez. Il y en a vingt-deux mille « en France seulement qui, à une époque où notre entreprise « était traitée de chimère, n'ont pas craint, dans un but noble « et généreux, de lui confier leurs épargnes; ils se sont mis « au-dessus des sarcasmes du monde, et ils ont eu le courage a de mépriser les conseils de ceux que Ton appelle les gens a d'affaires sérieux, qui voulaient les détourner de leurs ins- (' pirations patriotiques. Que chacun de nous, depuis le pre- V mier jusqu'au dernier, ait toujours en vue leurs intérêts « que nous devons ménag»'r avec un soin de pères de fa- « mille. Ne négligeons rien pour que la conGance qu'ils ont « placée en nous soit justiOée, et pour leur rendre proGtable « l'œuvre qu'ils auront eu la gloire de fonder. Aux actiona naires du canal de Suez ! »

Ce dernier toast fut accueilli avec enthousiasme. Le travail et le capital, parfois hostiles en Europe, s'unissaient, aux frontières de l'Afrique et de l'Asie, dans une même pensée, marchant au même but, en se donnant cordialement la main.

C'est donc un fait acquis et consacré : le Nil est au désert, au centre de l'isthme de Suez. L'eau abonde sur les travaux; des bassins, espèces de citernes, sont disposés sur toute la ligne du canal maritime, à 200 mètres les uns des autres, et pouvant recevoir l'eau nécessaire à l'alimentation de cinquante mille hommes. Le >euil d'El Guisr, qui semblait si difficile à traverser, est sérieusement attaqué; les travailleurs arrivent de toutes parts; déjà près de 20,000 sont installés et creusent le sol. Dans quelques mois, au lieu même où la fête de l'arrivée de l'eau douce vient d'être célébrée, rendez-vous est donné pour célébrer l'entrée de la Méditerranée dans le lac Timsah, au centre de l'isthme de Suez.

loi LETTRES

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