‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire du canal de Suez (volume 2)Chapitre 53 sur 87 · ORDRE DE SERVICE · texte numérisé non relu

ORDRE DE SERVICE

Tout agent chargé de pourvoir aux payements des contingents ou de tous individus qui ont accompli une tâche, un transport ou un travail quelconque, est tenu de faire acquitter immédiatement le salaire convenu pour la tâche accomplie ou pour le iravail effectué.

En cas de retard dans les payements, les agents qui ont dirigé le travail ou tout autre agent auquel incombe l'obligation de le faire payer, seront passibles d'une amende d'une journée de leur traitement pour chaque journée de retard apportée dans le payement.

M. l'agent supérieur et M. le directeur général des travaux sont chargés de l'exécution de cet ordre.

Ismaïlia^ le 30 mars 1863.

Le Président.

NOTK SUR LA CONCESSION DES TERRES INCULTES DE l'iSTUME A LA COMPAGNIE DU CANAL DE SUEZ.

Aux termes de Tacle de concession en date du 5 janvier i8o6:

« Art. 4. — Le canal d'irrigalion, approprié à la navigation « fluviale, dans les conditions du programme de la commis- « sion scieiitifîquc internationale, prendra naissance à proxi- « mité de la ville du (îîiin», suivra la vallée (Ouady Toumilal) « et débouchera dans le grand Canal maritime, au lac Timsah.

« Art. ;>. — Les dérivations du canal précédent s'en déla- « cheront en amont du débuuché dans le lac Timsah ; de ce « point, elles seront dirigées, d'un côté sur Suez, de Taulre « côté sur Péluse, parallèlement au grand Canal maritime.

« Art. i 0. — Pour la construction des canaux et dépendances « mentionnés dans les articles qui précèdent, le gouvernement « égyptien abandonne à la Compagnie, sans aucun impôt ni (( redevance, la jouissance de tous les terrains, n'appartenant « pas à des particuliers, qui pourront être nécessaires.

i: II lui abandonne également la jouissance de tous les 1er- « rains, aujourd'hui incultes, n'appartenant pas à des parti- « liers, qui seront arrosés et mis en culture par ses soins et à « ses frais, avec cette différence : 1° que les terrains compris « dans cette dernière catégorie seront exempts de tout impôt « pendant dix ans seulement à dater de leur mise en rapport; « 2° que, passé ce terme, ils seront soumis, pendant tout le « reste de la concession, aux obligations et aux impôts aux- « quels seront assujetties, dans les mêmes circonstances, les « terres des autres provinces de l'Egypte; 3° que la Gompa- « gnie pourra ensuite, par elle-même ou par ses ayants droit, « conserver la jouissance de ces terrains et des prises d'eau « nécessaires à leur fertilisation, à charge de payer au gouver- « ncment égyptien les impôts établis sur les terres, dans les « mêmes conditions.»

Postérieurement à l'acte de concession, la Compagnie du

canal de Suez a rétrocédé au gouvernemeut égyptien ses droits et obligations sur la prise d^eau du canal d^eau douce au Caire et sur toute la partie comprise entre le Caire et le Ouady Toumilat. Mais la convention qui règle celle rétrocession, en date du 18 mars 1863, conûrme spécialement les droits et obligations de la Compagnie sur les autres sections du canal d'eau douce et sur les terrains qui en dépendront.

La Compagnie a accordé tout ce qu'elle pouvait accorder, sans nuire aux intérêts qui lui sont confiés et au but d'utilité générale qu'elle se propose d'atteindre.

Si les gouvernements jugent à propos de s'occuper d'elle, elle renouvelle les propositions que son président fondateur a faites en 1860, pendant son séjour à Constantinople, au gouvernement ottoman et aux représentants des grandes puissances maritimes :

i<> On proclamerait la neutralité complète du grand Canal maritime de Suez à Port-Saïd et la liberté du passage en tout temps, même en temps de guerre, pour tout navire de commerce, quelle que soit sa nationalité, moyennant le payement de droits qui seraient les mêmes pour tous.

Cette neutralité est déjà consacrée en principe dans l'article 14 de l'acte de concession donné parle vice-roi d'Egypte ; mais cet acte n'engageant que le vice -roi et la Compagnie, il serait nécessaire d'en faire l'objet d'un accord entre les puissances.

2° Il serait formellement interdit à la Compagnie d'ériger aucun ouvrage de défense ni aucune fortification, soit à l'entrée, soit le long des rives du Canal, soit sur les terrains dont elle possède la jouissance dans l'Isthme. Elle ne pourrait non plus fonder des colonies de cultivateurs qui ne seraient point sujets du gouvernement local.

3® Les navires passant parle Canal ne pourraient débarquer des troupes dans l'Isthme, si ce n'est en cas de maladies, d'avaries, de sinistres ; et, dans cette hypothèse, il serait nécessaire d'obtenir l'autorisation du vice-roi, autorisation qui serait d'ailleurs limitée aux circonstances fortuites que nous venons d'indiquer.

(L'Angleterre est le pays que cette disposition intéres se le

3Ul LKTTUES

plus particulièrcnienl. puisque c*est elle qui pourrait avoir le plus souvent à on séclamer le béoéfice.)

4* Les terres cuncédées à la Compagnie ne pourraient être utilisées, suus l'autorité du gouverncmeut local, qu'en \ue d'exploitations agricoles; et s'il arrivait que la Compagnie afferniAt ou aliénât tout ou partie de ses terres, elle sérail tenue de le faire au point de vue exclusif de ses intérêts financiers, sans acception de personnes et sans distinction de nationalités.

En Amérique, les terres servent à payer les frais des grands travaux publics. La coucession de terrains, accordée avec droits de jouissance et non avec droits de souveraineté (ce qui est tout diirérent), est un complément nécessaire de la concession et donne aux actionnaires une garantie de profits.

L*usage d«' ces terres étant bien défini, leur possession par la Compagnie ne pourra porter d'ombrage à personne, tandis qu'elle sera une nouvelle source de prospérité pour l'Égyple et (le produits pour le trésor du gouvernement.

En i8jo, la Porte ût écrire au vice-roi d'Egypte par Kiamil- Pacha, à la sollicitation de l'ambassadeur d'Anglclcrrc, pour demander si les concessions de terrains faites à la Comj.n^niit? nVlaient point contraires aux anciens usages et aux principes établis en Ég\'ptc par Mébémet-AIi.

S. A. Moliammed-Saïd-Pacba répondit :

« Les Concessions de terres faites à la Gumpagnie du canal, « dans des parties aujourd'hui incultes, destinées à être fé- « coudées par un canal intérieur dérivé du Nil, seront un « birnfait pour l'Ej^ypte dont le gouvernement doit tenir n « voir augmenter la prospérité et les revenus. Si un pareil (( exemple pouvait être imité dans d'autres provinces de l'em- « pire où la mauvaise administration, aussi bien que des pre- « jugés destinés à disparaître, ont appauvri et dépeuplé 1^ « pays, il faudrait, au lieu de leur créer des obstacles, favoriser « ceux qui oU'riraient, en échange d'une terre stérile et improw ductive, de payer l'impôt habituel et d'abandonner en outre « au trésor une partie de leurs hénéfîces,

« Il n'y a d'ailleurs rien de contraire aux précédents ni aux « usages actuels dans une concession de terres incultes, faite

« à une société formée, comme il a été dit, par des capitaux « universels qui ne porteront, par,conséquent, avec eux le ca- « ractère d'aucune nationalité particulière. La loi musulmane « dit positivement que celui qui fait produire une terre imprc- « ductive en conserve la jouissance tant qu'il continue à payer « l'impôt.

« En ce qui concerne Méhémet-Ali, il a, non-seulement, « laissé les indigènes profiter de cette loi, mais il en a ét< ndu « le bénéfice à tous les étrangers qui lui ont demandé des « terrains disponibles. Vers 1843, particulièrement, il a fait fc distribuer, tant à des Anglais qu'à d'autres étrangers, au « tour d'Alexandrie et sur les bords, jusque-là déserts, du « canal Mahmoudié, plus de trente mille feddans de terres.

« C'est en grande partie à celle mesure que sont dus l'é- « norme accroissement et la prospérité d'Alexandrie. Cette « ville qui comptait à peine 40,000 âmes en 1835, en compte « plus de 120,000 aujourd'hui. »

Cette réponse a élé publiée en 1800.

On se montra satisfait à Constantinople des explications données par le vice-roi. Kiamil-Pacha, ainsi que d'autres fonctionnaires, furent hautement blâmés pour la manière dont ils avaient cherché, dans des correspondances privées, à détourner le vice-roi de son projet.

Caire, le 14 avril 1863.

IV îfO

3uG LETTRES

.NOTE SIR LKd CO.NTINUF.NTS HE TRAVAILLEURS EMPLOYÉS PAR LA COMPAGNIE DU CV.NAL DE SUEZ.

La fécondité du sol repose en Egypte sur un fail unique, rexistence du Nil, dont les cruts annuelles viennent rafraîchir et fertiliser la terre. Pr.vée des irrigations, TÉg^pte ne sérail plus qu*un désert. Elle n'existe qu*en vertu du phénomèDe des crues périodiques dont .e retour est heureusement aussi régulier que les révolutions des a^^tres.

Mais le fleuve n'étend pas de lui-même ses bienfaits au delà de ses rives. De là, la nécessité de recourir à des procédés artificiels pour ménager et diriger les eaux de manière à les répandre sur les points les plus reculés du territoire; de là le besoin d*un vaste système de canalisation, d'endiguenienis et de barrages dont Tentretien ne peut être négligé un seul jour sans exposer une partie du pays à la stérilité et à la ruine.

Or, on doit tenir pour certain que ces travaux, exigeant une étude générale et constante, ainsi que de grands moyens d'exécution et des avances considérables, ne seraient jamais accomplis, s'ils étaient abandonnes à l'incurie des particuliers dont les ressources sont d'ailleurs trop bornées pour suffire à leur exécution. C'est à Tadministration lucalc qu'il appartient d'y pourvoir, et elle ne peut y pourvoir que par des levées temporaires de jeunes ouvriers qui acquittent ainsi leur dette personnelle envers leur pays.

Placée sur les confins de l'Afrique et de l'Asie, baignée d'un côté par la mer Rouge , de l'autre par la Méditerranée, l'Egypte est la route la plus courte, la plus directe entre l'occident et l'orient du monde, le point central des immenses rel»' tions qui lient aujourd'hui l'Europe et l'Amérique avec l'Afrique orientale, les Indes, la Chine, l'Océanie.

Le gouvernement égyptien, frappé des avantages qui rejailliront sur son propre territoire, pouvait-il tarder plus long* temps à ouvrir, au bénéfice de tous les peuples, les grandes

voies de communication qui assurent son existence morale, de même que le maintien de sa canalisation intérieure assure son existence matérielle ? Pouvait-il ne pas lever les contingents d'ouvriers nécessaires à l'exécution de ces indispensables travaux d'utilité publique ?

Son droit ne lui avait pas été contesté par TAngleterre et il avait même été très-durement pratiqué, à la sollicitation et à la satisfaction des agents britanniques dans les travaux du chemin de fer d'Alexandrie à Suez où. sur la section du Caire à Suez particulièrement, Ton peut dire que les rails reposent sur des milliers de cadavres égyptiens.

Mais le gouvernement égyptien a compris que le droit immémorial de lever des ouvriers, pour les travaux d'utilité publique, devait être pratiqué dans des conditions liumaines, et qu'au lieu d'être une charge gratuite, c'est-à-dire une corvée telle qu'on l'admet encore cians plusieurs contrées de l'Europe, il pouvait être une source de pro6t pour son peuple.

La Compagnie dii canal de Suez a eu l'honneur, en payant ses ouvriers, en veillant à leur santé et à leur bien être, d'inaugurer le nouveau système de VaMition des corvéts que S. A. Ismaïl-Pacha a déclaré vouloir étendre désormais à tous les autres travaux de l'Egypte ; eu effet, il n'y aura plus de corvées, le jour où le travail sera partout justement rémunéré, comme il l'est déjà dans l'isthme.

La convention faite à ce sujet avec le gouvernement égyptien date du 20 juillet 4856. Elle s'exprime ainsi : « Nous^ (( Mohamme<i-S.iïd, vice-roi d'Égyp e, voulant assurer l'exécu- « tion des travaux du canal de Suez, pourvoir au bon traitea ment des ouvriers égyptiens qui y seront employés et veiller a en même temps aux intérêts des cultivateurs propriétaires « et entrepreneurs du pays, avons établi de concert avec « M. Ferdinand de Lesseps, comme président fondateur de la 0 Compagnie universelle du Canal, les dispositions suivantes : « Article 4«'. — Les ouvriers qui seront employés aux trace vaux de la Compagnie seront fournis par le gouvernement « égyptien, d'après les demandes des ingénieurs en chef, et « suivant les besoins. « Art. 2. — La paye accordée aux ouvriers sera fixée,

0 suivant les prix payés en moyenne, pou^ les travaux des « particuliers, à la somme de trois piastres par jour, non com- « pris les rations qui seront délivrées par la Compagnie pour « la valeur d'une piastre. Dans le cas où l'on serait assuré que « les ouvriers qui en feront la demande seront en état de « pourvoir à leur nourriture, la ration leur sera donnée en « argent. Le soin de fournir de l'eau potable en abondiince, « pour tous les besoins des ouvriers, est à la charge de la Gom- « pagnie.

« Art. 3. — Le nombre des ouvriers employés sera fixé, « en prenant en considération les époques des travaux de « l'agriculture. »

D'après celte convention, les ouvriers employés par la Compagnie doivent gagner, à raison de 4 piastres par jour, 120 piastres ou 20 francs en trente jours de iravail.

Aujourd'hui et dans les conditions ordinaires de terrain, les conligents d'ouvriers sont payés à raison de 40 centimes le mètre cube. Lorsqu'ils reçoivent 40 centimes, ils exécutent en 20 ou 25 jours au plus, une tâche de 60 mètres cubes, ce qui leur donne 120 piastres ou 20 francs. — Dans les terrains difficiles, le mètre cube est payé jusqu'à 70 centimes, mais alors la tâche est réduite.

Dans ce cas, les ouvriers ne gagnent pas moins de 20 francs. Il leur arrive quelquefois d'en gagner trente et même quarante. Quant aux bons traitements dont ils sont l'objet, c'est devenu un fait de notoriété publique. Le nombre des malades est insignifiant, et la mortalité est moindre parmi les conllogents de l'Isthme que dans les villages les plus sains de TÉgypte.

Caire, 14 avril 18a3.

Signé : Ferd. de LESSEPS.

A M. LE DUC D'aLBUFÉRA, A PARIS.

Alexandrie, 19 avril 1863,

Je VOUS ai écril hier, par le télégraphe, que le Sultan était parti, que tout s'était bien passé et que le pouvoir du vice-roi était fortifié ; mais la fln du séjour de Sa Hautesse n'a pas été exempte de lutte, ou plutôt d'une surveillance continue que nous avons dû exercer sur les agents anglais.

Au moment du départ du Sultan, de Constantinople, ni l'ambassadeur anglais, ni le cabinet de Londres, ne connaissaient nos conventions des i 8 et 20 mars. Dès que nos adversaires en ont eu avis, ils ont vu s'écrouler leur échafaudage de combinaisons. Les dépêches télégraphiques chiffrées arrivaient de la part de M. Bulwer à M. Stevens, son secrétaire, envoyé ici pour agir, et de la part du ministre anglais à M. Colqhoun. M. Stevens ne quittait plus Fuad-Pacha, poursuivait le vice-roi et Nubar-Bey, et ne cessait de conférer avec M. Colqhoun. L'attitude habile, décidée et ferme, en même temps que pleine de mesure, de M. Tastu, embarrassa Fuad-Pacha et l'empêcha de conseiller au Sultan de faire quelque acte ou déclaration contre nous ; mais toutes les manœuvres furent employées pour battre en brèche le vice-roi et son entourage sur les deux questions des concessions de terres à la Compagnie et des contingents de travailleurs. Des lettres de Constantinople menaçaient le vice-roi et

ses principaux conseillers de toute la colère, de toute la rancune de TAngleterre. C'était de la rage, mais heureusement de la rage impuissante. Le vice-roi est resté impassible, désireux de plaire à TEmpereur et à la France.

Sur de Tamitié du Sultan, appuyé sur les actes conclus avec moi sans précipitation et en toute connaissance de cause, il répondait à ceux qui prétendaient qu'il n'avait pas eu le droit de faire ce qu'il avait fait, que c'était maintenant une chose accomplie, que le Sultan, seul, avait avec les puissances les relations diplomatiques, en ce qui concernait les grandes questions politiques de l'empire ottoman, et que pour lui il ne s'occupait que de gouverner l'Egypte le mieux possible, dans l'intérêt du pays d'abord, et dans l'intérêt des autres ensuite.

Le temps a été ainsi gagné jusqu'au moment du départ du Sultan qui, personnellement, est resté étranger aux intrigues de son entourage et des agents britanniques.

Je n'ai pas eu un seul moment d'inquiétude, et il n'y avait pas lieu d'en avoir. Cependant, j'ai voulu donner au vice-roi et à M. Tastu quelques armes de défense. Je leur ai remis les deux notes, dont les copies sont ci-jointes, sur nos concessions de terres et sur nos contingents de travailleurs (1).

(1) Voir pages 302 et 306.

JOURNAL ET DOCUMENTS 3ll

A M. GÉRARDIM, AGENT SLTÉRIEUR, A ALEXANDRIE.

Caire, 25 mai 1863.

Les journaux du dernier courrier d'Europe ont apporté une note de Constantinople déjà ancienne, et dont on a omis de donner la date.

La publication de cette date aurait suffi pour démontrer que rintrigue, ayant pour but de susciter des difficultés à la marche des travaux 'du canal de Suez, avait avorté avant d'être connue du public.

En effet, Tintrigue est antérieure aux conventions du 18 et du 20 mars qui ont réglé toutes les questions d*exécution, conformément aux engagements contractés par le gouvernement égyptien, et elle a précédé le séjour en Egypte de S. M. L le Sultan, dont la noble et loyale conduite a donné le plus éclatant démenti aux principes étranges, émis dans le document livré à la publicité.

Je vous prie de communiquer ces explications à M. le directeur général des travaux de la Compagnie en l'invitant à en faire l'objet d'un ordre de service.

Vous apprendrez en même temps avec plaisir qu'à la suite de l'excursion que le prince Napoléon vient de faire dans risthme. Son Altesse Impériale a exprimé hautement sa satisfaction sur Tavancement de nos travaux, sur la bonne direction qui leur était imprimée par tous les chefs et employés, et a témoigné, dans les termes les plus honorables pour nous tous, sa profonde conviction de la prochaine réalisation de notre entreprise.

COPIE d'une note remise a l'ambassadeur de FRANCE

a constantinople par le premier drogman de l'ambassade.

Therapia, le 27 juillet 1863.

Monsieur l'ambassadeur ,

Conformémenl à vos instructions, j'ai vu Nubar-Pacha qui a bien voulu me donner connaissance du mémoire confidentiel qu'il a remis à Fuad-Pacha et qui renferme les idées du vice-roi sur les deux questions qui font l'objet, en ce moment, de toutes ses préoccupations. Ce mémoire servirait à Fuad- Pacha pour faire rédiger une nouvelle lettre vizirielle.

D'après le vice-roi, (.■ le Canal étant admis en principe par « la Sublime Porte, la Compagnie actuelle pourrait être au- « lorisée à continuer les travaux et à achever le percement de « l'Isthme, à condition que le vice-roi d'Egypte modifiât l'acte i( constitutif de la Compagnie, de manière à éviter les inconvé- « nients signalés dans la dernière lettre vizirielle.

« A cet effet, le vico-roi, ainsi qu'il l'a déjà fait pour une « partie, terminera, par une entente amiable avec la Com- " pagnie, la question de la rétrocession des terrains compris <' dans le susdit acte, ainsi que le rachat du Ouady. De plus, « le vice-roi, dans les arrangements qu'il prendra pour régler « la question des travailleurs, conciliera, autant que possible, « les exigences du travail avec le principe établi dans l'empire « et proclamé par lui, à savoir l'abolition des corvées. Le gou- « vernement donnerait, en consi'fquence, aux mudirs l'ordre de « faciliter, par tous les moyens en leur pouvoir, le^ enrôle" « ments que les agents de la Compagnie feraient dans les pro- M vinces; il encouragerait les g«'ns, ne possédant pas de terres, « à se rendre et même à se fixer sur l'emplacement des trace vaux. Il s'entendrait avec la Compagnie pour fournir aux

« travailieurs les moyens de se rendre dans Plsthme et de s'en « retourner avec le moins de fatigue et le plus de célérité « possible.

« La Compagnie, de son cdté, pourrait faciliter Texécution « de ces mesures du gouvernement en augmentant le salaire « des ouvriers, en leur comptant, comme journées de travail, « tous les jours qu'ils passent en voyage et en réduisant sur- « tout, pour la première année , le nombre actuel des tra- « vailleurs ; la Compagnie s'engagerait à faire exécuter par « des dragues l'élargissement de la rigole actuelle et à em- « ployer aussi les dragues pour la partie du Canal entre les « lacs Amers et Suez. Enfin, lorsque la rigole de cette partie « sera ouverte, pour donner plus de sécurité à la population « ouvrière, le gouvernement pourrait nommer des préposés « pour contrôler les payements des salaires.

« En outre, le canal de Suez devant être un canal com- « mercial et non point une voie militaire, une commission « d'ingénieurs serait chargée d'examiner les dimensions (lar- « geur, profondeur) proposées par la Compagnie et de les ré- « duire, s'il y a lieu, afin de ne pas dépasser le but exclusi- « vement commercial que, d'ailleurs, la Compagnie s'est « proposé dès le principe.

« Ceci aurait l'avantage de diminuer les travaux et les dé- « penses de la Compagnie et d'éviter au gouvernement égyp- « tien les frais que nécessitait pour sa propre sécurité un tout a autre état de choses. »>

Nubar-Pacha m'a aussi donné lecture d'une lettre confidentielle qu'il venait de recevoir du vice-roi. Son Altesse, rappelant les engagements que M. de Lesseps avait pris, au moment où il demandait à son prédécesseur et à lui-même 20,000 ouvriers, de réduire ce nombre à 5,000 au bout de peu de temps, Son Altesse, dis-je, prétend qu'il sera facile à M. de Lesseps de trouver 3,000 ouvriers libres; s'il ne les trouvait pas, il s'engageait à fournir même 6,000 ouvriers, moyennant une légère augmentation dans les salaires et en défrayant les ouvriers de leurs frais de déplacement. Ismaïl-Pacha est convaincu que la Compagnie pourrait, dès aujourd'hui, se contenter de ce nombre de 6,000 ouvriers, si elle voulait faire un

plus grand usage des dragues qui ont été jusqu'ici fort négligées, la Compagnie trouvant une plus grande économie à faire exécuter ses travaux par des ouvriers recevant des salaires réduits.

J'ai prié Nubar-Pacha de me préciser ce que désirait le vice-roi. « Si M. de Lesseps, m*a-t-il répondu, voulait con- « sentir 1° à la rétrocession au gouvernement égyptien .des « terres concédées par Saïd-Pacha; 2° à la réduction ci-des- « sus indiquée du nombre des ouvriers, le vice-roi pourrait, « sans tenir compte d'aucune nouvelle difficulté qu'on lui sus- « citerait et fort de l'assentiment de toute la population « égyptienne, prendre sur lui de procéder immédiatement à « l'ouverture du Canal maritime. De ces deux questions, celle « à la solution de laquelle le vice-roi attache le plus d'impor- « tance et qu'il considère comme vitale pour l'Egypte est celle « des terres. Elle n'a, d'après lui, aucune influence sur la « question du Canal proprement dit. Elle autorise seulement « la Porte, dans l'étal actuel des choses, à continuer son oppo- « sition et met le vice-roi dans l'embarras vis-à-vis de l'opi- « nion publique de l'Egypte, sans que la Compagnie puisse « compter retirer de grands profits des terres qui lui ont été « concédées.

« Si le gouvernement français voulait, sur ce point particua lièrement, entrer, comme le prince Napoléon a semblé dis- « posé à le faire pendant son séjour en Egypte, dans cet or- « dre d'idées et user de son influence sur M. de Lesseps pour « l'amener à rétrocéder ces terres, moyennant une compensa- 0 tion pécuniaire qui serait établie entre le vice-roi et lui, fs- « maïl-Pacha, fort de l'assentiment du gouvernement de l'Em- « pereur, s'engagerait à pousser activement les travaux, « sans tenir compte, je le répète, des embarras que pourrait « lui susciter soit l'Angleterre, soit la Porte. »

Nubar-Pacha craint, d'une part, que les lenteurs habituelles de la Porte ne l'obligent à prolonger indéfiniment et sans utilité son séjour àConstantinople, et^de l'autre, que M. de Lesseps ne fasse prendre par l'assemblée générale des actionnaires, qui se réunira le 15 juillet, des résolutions qui empêcheraient toute transaction amiable. Il demande donc instamment, au nom du

vice-roi, que le gouvernement français agisse auprès de M. de Lesseps. Nubar-Pacha m'a du reste déclaré formellement que si S. E. M. Drouyn de Lhuys vous faisait savoir par le télégraphe que le gouvernement de TEmpereurest disposé à tenir compte des préoccupations du vice-roi et à faciliter un arrangement, il n'hésiterait pas à rompre toute négociation ultérieure avec la Porte, à quitter Gonstantinople et à se rendre même ^i Paris pour s'entendre avec M. de Lesseps sur les conditions de la rétrocession des terres.

Signé A. Outrky.

COPIE l/UNE LETTRE VIZIRIELLE, COMMUNIQUÉE A L'AM- BASSADE DE FRANCE A CON ST ANT INO P LE, ET QUI DEVAIT ÊTRE ENVOYÉE AU VICE-ROI D*ÉGYPTE PAR FUAD-PACHA, A LA DATE DU l" A 0 UT 1863.

J'ai eu rhonneur de recevoir et de soumettre à S. M. le Sultan la dépêche que Votre Altesse a bien voulu m'adresser en date du 11 zilkodjé 1279, en réponse à celle qui lui a été écrite précédemment, par ordre de Sa Majesté Impériale.

Suivant la teneur de cette nouvelle communication de Votre Altesse et d'après les explications verbales que Nubar-Pacha nous a données, par son ordre, Votre Altesse veut bien reconnaître dans leur ensemble les inconvénients qui avaient été signalés à son attention, et qui résulteraient soit de la possession par la Compagnie du canal de Suez des terrains que traversent les canaux d'eau douce, soit de l'emploi à corvée du nombre requis d'ouvriers pour les travaux d'ouverture du Canal. Vu l'accord qui s'est ainsi établi sur les principes de la question, et considérant que Votre Altesse a déjà résolu celle de la concession d'une partie des terrains, en prenant à la charge de Tadminislration égyptienne la construction du canal d'eau douce à partir du Ouady, et qu'elle désire aujourd'hui être autorisée à s'entendre avec la Compagnie sur la rétrocession à cette administration des autres canaux d'eau douce avec les terrains qui en dépendent, et à élaborer, dès à présent, un règlement pour

la continuation des travaux du Canal maritime, sans recourir au travail forcé, ni porter atteinte aux intérêts généraux du pays, et reconnaissant la nécessité d'écarter un moment plus tôt les difficultés et les doutes qui entourent depuis si longtemps la question principale, le conseil des ministres s'est de nouveau appliqué à rechercher le moyen propre à parvenir à une solution satisfaisante. Or, comme il est enlendu que la Sublime Porte a admis l'ouverture d'un Canal maritime et commercial destiné à réunir les deux mers et qu'elle a seulement demandé au préalable :

1° Des garanties suffisantes que le Canal serait exclusivement destiné au commerce ;

2° La suppression, du projet de contrat, du droit attribué à la Compagnie de posséder des terrains;

3° Le maintien de l'abolition du travail forcé ; il ne reste, maintenant, en agissant ainsi, d'accord avec Votre Altesse, qu'à établir qu'elle s'empressera de décider promptement avec la Compagnie la rétrocession des canaux d'eau douce ouverts ou à ouvrir, et de tous les terrains qu'elle possède ou qu'elle devrait posséder, selon les termes originaires du projet de contrat, afin que les principes franchement exprimés par fei Sublim e Porte et admis par Votre Altesse soient strictement maintenus sur ce point, ainsi que sur le travail forcé qui sera aboli et devra cesser un moment plus tôt. Il est à espérer qu'avant l'expiration d'un délai de six mois à partir d'aujourd'hui, tous les arrangements, soit en ce qui concerne les canaux d'eau douce, soit pour ce qui regarde la corvée, seront définitivement arrêtés et conclus.

Mais comme Votre Altesse conviendra qu'il est de toute urgence, ainsi qu'il est dit plus haut, que tout ce qui a

rapport au Canal soit, sans délai, terminé, il reste entendu que si, dans les six mois fixés, l'entente qu'elle se propose de faire avec la Compagnie n'est pas établie d'une manière satisfaisante, les dispositions de la lettre vizirielle devront recevoir leur entière application, à l'expiration de ce délai.

Ainsi, dès que les questions des canaux d'eau douce, des terrains qu'ils arrosent ou devront arroser et du travail forcé auront reçu, par rapport à rintérieur^ une solution conforme à ce qui précède, il sera alors procédé, par rapport à rextérieur^ à la négociation des conventions, qui auront pour objet la destination exclusive du canal maritime à la marine marchande en général ; mais pour obtenir, en attendant, toutes les sécurités matérielles exigées parla neutralisation de ce Canal, où les bâtiments de guerre de haut bord ne pourront point entrer, Son Altesse, voudra bien faire effectuer, par des ingénieurs compétents, les études techniques nécessaires, afin de déterminer la largeur et la profondeur du Canal, qui devront être proportionnées au passage des bâtiments de commerce seulement. Votre Altesse voudra bien également s'entendre, sur ce point capital aussi, avec la Compagnie, et faire connaître à la Sublime Porte le résultat qu'elle aura obtenu.

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