A M. LE COMTE DE LESSEPS, A PARIS
Caire, 2H août 18t)3.
Je viens de recevoir de Paris, et delà part d'un ami intime et dévoué, la lettre suivante :
« Je crois vous devoir une communication qui vient ix de m*être faite, et dont vous pouvez seul apprécier le « mérite. J*ai pensé qu'il n'y avait aucun inconvénient à « vous la transmettre, car, si elle avait le moindre fonde- « ment, il serait très-fàcheux que vous ne fussiez pas « averti.
(( Cette communication m'a été faite à la condition ex- « presse que je ne vous en indiquerais pas la source.
« Il parait qu'un ingénieur en chef des ponts et chaus- « sées a été envoyé en Egypte par un homme d'État, « avec la mission d'inspecter les travaux de l'Isthme, et « de lui adresser un rapport sur les résultats de cette (( inspection.
« On m'affirme que cet observateur a été très-défavo- « rablement impressionné de ce qu'il a vu ; que, dans le « cours de sa visite, il a été très-sévère envers vos ingé- « nieurs ; on donne comme certain que son rapport sera « des plus hostiles ; qu'il conclura même à l'impossibic( lité de l'affaire dans ses conditions actuelles.
« On ne doute pas que ce rapport ne soit remis à « l'homme d'Etat, et que celui-ci ne le fasse arriver di- « rectement aux mains de l'Empereur.
« Armé de ce rapport, on travaillerait à persuader à « TEmpereur que la direction de Taffaire est mauvaise, (( que le capital des actionnaires est compromis, que (( rhonueur et le succès de Tentreprise sont en danger; ^ , (( on aurait aussi des arguments auprès de l'Impératrice,^ ^ u qu*on craint plus que TEmpereur, on chercherait s^ ^ « l'effrayer et à lui faire croire qu'il faut, dans votr^ ^^^ « intérêt^ vous soustraire aux embarras que vous vour ^^ (c préparez.
« On voudrait faire liquider la Compagnie actuelle tt la remplacer par une autre qui serait déjà en cours « formation.
« Enfin, à côté de cette Compagnie, on parle de la (( formation d'une autre Compagnie de gros banquiers^ »
Si j'étais à Paris, je commencerais par montrer à Thomme d'Etat ce que Ton m'écrit. Je l'engagerai^^ à prier Tingénieur, s'il a fait des observations plus ou moins favorables à la marche de nos travaux, diri^^ée par ses collègues des ponts et chaussées, de nous cc^ mmuniquer ses observations, afin de les faire contrôlexT et vérifier par les deux inspecteurs généraux les plus distingués des ponts et chaussées, MM. Tostain et Renau(/, et par les deux ingénieurs en chef, MM. Pascal et; de Fourcy ,qui vont venir en Egypte.
Quant à Théritage de la Compagnie de Suez, il n'est pas à partager, nous avons suffisamment donné des preuves de vie et nous nous portons assez bien. Dieu merci. Nos premiers pas ont été difficiles, notre enfance a été tourmentée, mais nous sommes arrivés à l'âge viril. Nous montrerons que, si nous avons su nous constituer financièrement, sans Tappui des grands financiers, nous saurons, avec le concours des savants ingénieurs des
ponts et chaussées, achever nos travaux, sans les livrer à de grands spéculateurs qui ne seraient pas fâchés d'absorber u.ne partie des millions de nos actionnaires. Nous avons labouré et semé, nous ferons nous-mêmes la moisson.
Il en sera des nouvelles intrigues, si elles existent, comme il en a été des intrigues financières et des intrigues politiques.
Je te livre mes avis, te laissant le soin d'en faire ce que tu jugeras à propos, et de décider s'il y a lieu d'en informer Tlmpératrice.
'»ii LKTTUES
A S. A. LK PRÎNCK I S M A f L , VICE-ROI DE l'ÉGYPTE
KT DR I/kTHIOPIE.
Caire, 1er septembre 1863.
Monseigneur,
Une lettre vizirielle a été adressée à Votre Altesse, dans les premiers jours d'août, au sujet du canal de Suez.
L'ambassade de France à Constantinople, ayant pu obtenir une copie de cette lettre dont j'ai eu communication, je me suis empressé de rédiger à ce sujet un mémoire sur lequel j'appelle la haute attention de Yotre Altesse.
Je puis, dès à présent, donner à Votre Altesse l'assurance que mon opinion est d'accord avec celle du gouvernement de TEmpereur des Français, qui n'a Jamais eu, il est vrai, d'initiative à prendre dans l'entreprise du canal de Suez, qui, avec beaucoup de raison, n'a jamais voulu accepter d'en faire une question politique, mais est décidé à soutenir énergiquement, avec vos propres droits, ceux de la Compagnie dans laquelle des capitaux français ont été légalement engagés.
Il appartiendra au représentant de TEmpereur auprès de Votre Altesse de lui donner avec plus d'autorité les mêmes assurances, et de l'encourager, d'un autre coté, à ne pas permettre dans l'administration intérieure de l'Kgyple, une immixtion contraire aux arrangements del84l>
qui ont constitué le pouvoir égyptien en faveur de la descendance de Méhémet-Ali.
J'espère que Votre Altesse, dont la protection et le concours ne m'ont pas manqué, dès le début de son règne, et qui est plus intéressé que personne au succès de Tentreprise, à la tête de laquelle j'ai l'honneur d'être placé, appréciera l'obligation dans laquelle je me trouve de remplir scrupuleusement tous mes devoirs, et qu'elle m'aidera à employer les moyens nécessaires pour achever le plus promptement possible l'œuvre de laquelle elle doit retirer tant de gloire et de profit.
Je joins à mon mémoire un rapport qui vient de m'être adressé par le directeur général des travaux du Canal.
Dans l'intérêt commun du gouvernement et dans celui de la Compagnie, toujours inséparables, suivant moi, je prie Votre Altesse de vouloir bien faire droit aux justes demandes de M. l'ingénieur Voisin :
1° Sur les contingents d'ouvriers;
2° Sur l'alimentation du canal d'eau douce ;
3° Sur la station n° 17 ;
4° Sur l'embranchement du chemin de fer deZagazig:
5° Sur les études et le travail du canal d'eau douce entre le Caire et le Ouady;
6° Enfin, sur la fourniture des couffes nécessaires à l'exécution des travaux.
cm