DE SUEZ
Paris, 31 octobre 1863.
La persisatnce avec laquelle des correspondances adressées aux journaux anglais ont annoncé qu'un compromis existait entre notre Compagnie et le gouvernement égyptien, à Teffet de changer les bases des contrats qui assurent Texécution du canal de Suez, a jeté de l'inquiétude parmi un certain nombre d'actionnaires.
Les réclamations que j'ai reçues à ce sujet me font un devoir de vous informer que votre conseil d'administration n'a été saisi que le 12 de ce mois d'une demande relative aux questions qui, prématurément, avaient été l'objet de publications dans la presse européenne.
Je ne puis mieux faire, pour vous rassurer complètement sur le maintien de vos droits et pour vous éclairer sur le véritable état des choses, que de vous communiquer la délibération et la décision motivée de votre conseil d'administration.
Quant à la marche de notre entreprise, elle ne peut être arrêtée. Ses progrès sont on ne peut plus satisfaisants, et les prévisions du rapport qui vous a été présenté à la dernière assemblée générale, ne peuvent manquer d'être réalisées.
A M. S.-W. RUYSSENÀERS, A ALEXANDRIE.
3 décembre 1863.
L*Einpereur a bien voulu me faire savoir que le vice-roi d'Egypte lui avait écrit une lettre particulière, afin de soumettre à son opinion le différend existant entre lui et la Compagnie. Je vais vous raconter ce qui s'est passé à ce sujet. M. le duc de Morny m'écrivit pour me faire savoir qu'il avait une communication à me faire, m'invitant à le voir au Corps législatif, le jour où je serais libre, le matin. Je m'empressai, dès le lendemain, de me rendre à son invitation.
Dès que nous fûmes assis en face l'un de l'autre, des deux côtés de la cheminée, il me demanda s'il n'y avait pas moyen de nous entendre au sujet de la mission confiée à Nubar-Pacha.
Je lui ai répondu : « J'ai une trop haute opinion de « vous, monsieur le duc, pour ne pas vous parler en (( toute franchise ; vous êtes la dernière personne qui, « dans cette affaire, puissiez servir d'arbitre. VousnUgno- (( rez pas sans doute les bruits qui ont couru en Egypte, « bruits faux et calomnieux, d'après lesquels les adver- « saires du Canal comptaient sur votre intervention pour « faire réussir la campagne entreprise par Nubar. On a « parlé de sommes considérables données ou promises, « et votre nom, il est de mon devoir de vous le dire, a « servi débouchera la mission de Nubar-Pacha, à laquelle
a le consul général de France, en Egypte, avait voulu (( s'opposer. Vous voyez donc qu'en présence de pareils « bruits contre lesquels je n'ai cessé de prolesteret contre « lesquels certainement vous vous indignez, la réserve, « de votre part, semble devoir être une nécessité. J'ajou- (( terai qu'appartenant moi-même au ministère des affaires « étrangères, je ne connais que le ministre de ce dépar- « tement pour intermédiaire entre le gouvernement égyp- (( tien et l'Empereur. La situation qui vous est faite, en (( Egypte, par les bruits dont je vous ai parlé, avait déjà, « depuis quelque temps, je vous l'avoue, inquiété noire « agent consul général et avait porté une réelle atteinte « à son influence. »
(( Je sais, reprit le duc, en m'interrompant, tout ce qui « a été dit et écrit à ce sujet. L'Empereur m'a même donné (( communication d'une dépêche adressée à M. Drouyn (( de Lliuys par M. Tastu, dans laquelle cet agent expose « ses plaintes. »
Il se leva et me montra, en soulevant le pupitre de la table placée à côté de lui, la copie de la dépêche en question du consul général de France. Ce fut seulement après ces explications réciproques que M. le duc de Morny me dit : « Mais il ne s'agit pas de mon interven- « tion personnelle, c'est l'Empereur qui m'a chargé de « vous demander un rapport et tous les documents que c( vous jugerez devoir joindre à ce rapport sur la situation « actuelle de votre entreprise. Je vais vous lire le billet « de l'Empereur, que voici. »
Je crois me rappeler à peu près les termes de ce billet ; je vais vous le reproduire. « Mon cher Morny, vous « m'avez envoyé une lettre particulière, dans laquelle le « vice-roi d'Egypte désire s'en rapporter à mon opinion,
(( afln d'éviter un conflit entre lui et la Compagnie de « Suez. Je pars pour Compiègne. Je vous prie d'appeler (( M. de Lesseps, de lui demander des explications, ainsi « que les documents qui pourront servir à éclairer la (( question. Vous ferez ensuite vous-même un résumé et « vous me l'enverrez. Vous savez combien je m'intéresse « à l'entreprise de M. de Lesseps et combien j'en désire (( le succès. Dans le cas où sa Compagnie aurait des « plaintes à faire pour lésion de ses intérêts, je ferai (( examiner si ces plaintes sont fondées ; et, si elle est « dans son droit, justice lui sera rendue. »
Après la lecture de cette lettre, je ne manquai pas de dire à M. de Morny que rien ne pouvait être plus heureux pour la Compagnie que de voir l'Empereur prendre connaissance de nos affaires.
M. de Morny me dit alors que ses occupations ne lui permettaient guère de débrouiller lui-même notre volumineux dossier et de faire le résumé demandé par Sa Majesté. Il me proposa de choisir, d'accord avec lui, un des députés qu'il pouvait avoir sous la main et qui fût assez connu pour ne m'inspirer aucun doute.
Le soir même, je vis M. Drouyn de Lhuys; je lui racontai tout. Bien que la situation fût délicate et qu'elle pût m'exposer à me trouver entre l'enclume et le marteau, en excitant, d'une part, les susceptibilités de M. Drouyn de Lhuys vis-à-vis de M. de Morny, et, de l'autre, en appelant l'attention sur la commission donnée par l'Empereur à M. de Morny,. je pris le parti, suivant mon habitude, d'aller droit au fait et de ne rien dissimuler au ministre.
Je fis bien ; M. Drouyn de Lhuys, après m'avoir laissé parler, me dit que l'Empereur l'avait mis au courant et
lui avait fait lire son billet, avant de renvoyer à M. le duc de Morny. Nous convînmes que je lui enverrais le double des documents qui seraient remis à M. de Morny. C'est ce qui a été fait. Nous en sommes là maintenant.
M. de Banneville, directeur de la politique, qui, comme tous les chefs du ministère, est on ne peut mieux disposé pour nous, va faire étudier le dossier, au point de vue politique et contentieux, afm que le ministre puisse donner une opinion bien motivée, le jour où l'Empereur la lui demandera.
A cause des fêtes de Compiègne, je ne pense pas que ce jour soit assez prochain pour que je puisse vous promettre mon retour en Egypte, même dans tout le cours du mois de décembre.
Je crois qu'il est encore plus heureux pour le vice-roi que pour nous de voir FEmpereur trancher le différend.
Si le vice-roi s'était entêté à soutenir les prétentions impossibles de Nubar- Pacha, voyons un peu ce qui aurait pu advenir.
Nous enlever le canal d'eau douce et les terres dont nous sommes en possession, il n*y avait certainement pas lieu d'y penser. La seule ressource eût été de ne pas faire venir les contingents sur les travaux. II est évident qu'il le pouvait, mais c'était la guerre déclarée, guerre que nous aurions soutenue énergiquement et qui n'aurait pas manqué de donner la victoire à la bonne cause.
Mon plan de campagne eût été bien simple. En dehors des protestations ofricielles que n'aurait pas manqué d'adresser le consul général de France, un protêt en règle aurait été immédiatement rédigé par le Conseil d'administration, au nom des actionnaires dont on aurait lésé les intérêts. Ce protêt aurait conclu à des demandes con-^
sidérables de dommages et intérêts envers la Compagnie. Je n'évalue pas cette demande, à partir du jour où le nombre d'ouvriers nécessaires aux travaux aurait cessé d'être réuni sur nos chantiers, à moins de 100,000 francs par jour, correspondant au préjudice minimum causé par chaque jour de retard dans l'ouverture du Canal à la grande navigation. Après cela, la Compagnie aurait cherché naturellement à remplacer les contingents par d'autres moyens d'exécution. Elle n'aurait pas manqué de les trouver; seulement la différence de prix entre le travail effectué par ces moyens d'exécution et le travail effectué par les contingents que le gouvernement égyptien s'est obligé à nous fournir, cette différence, disje, aurait été à la charge du vice-roi. En effet, il n'y a pas de tribunal qui puisse admettre que des particuliers, appelés par un gouvernement pour exécuter avec leurs capitaux une entreprise d'utilité publique, soient privés, par le fait même de ce gouvernement, des moyens d'exécuter leur entreprise, et soient, par conséquent, exposés à voir leurs intérêts compromis, par suite d'une violation de contrat.
Le Conseil d'administration n'a donc pas autre chose à faire actuellement qu'à attendre le résultat de l'examen de l'Empereur, en maintenant ses droits sur toutes les questions et en invitant l'agent supérieur en Egypte, chargé par l'acte de concession des relations de la Compagnie avec le gouvernement égyptien, à veiller à l'exécution de toutes nos conventions et à réclamer au besoin l'intervention du consul général de France, à raison des grands capitaux engagés dans l'entreprise par les actionnaires français, dont le nombre est le plus considérable parmi toutes les nations.
A ce sujet, je vais écrire officiellement à M. Gérardin, au nom du Conseil : 1° de se mettre d'accord avec le gouvernement égyptien pour que le canal d'eau douce entre le Ouady et le Caire soit exécuté sans perte de temps, afin de ne pas laisser passer le dernier délai qui avait été concédé gracieusement, à la demande du vice-roi; 2<» de régler avec les services de Son Altesse la remise des actions du gouvernement égyptien contre des valeurs correspondantes, souscrites en titres négociables, aux échéances et dans les conditions déterminées par la convention du 20 mars dernier, et suivant les instructions spéciales adressées à l'agence supérieure.
Mon devoir rempli, vous savez, et vous pouvez le répéter à Son Altesse, que mon dévouement et mon affection personnelle pour Elle sont inaltérables, et qu'Elle me trouvera toujours, en toutes circonstances, Tami le plus sûr et le plus fidèle de sa famille et de TÉgypte.
A s. E. M. DROUYN »E LHUYS, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Ç^^ Paris, 28 décembre 1863.
Votre Excellence sait qu'un rapport a été donné à M. le duc de Morny sur les propositions faites à la Compagnie du canal de Suez par Nubar-Pacha. J'ai Thonneur d'adresser confidentiellement à Votre Excellence une copie de ce mémoire qu'EUe jugera peut-être utile d'envoyer, au même titre, à M. le consul général de France en Egypte, afin que le département puisse être informé par lui de la vérité, touchant les allégations de M. Nubar contre la Compagnie de Suez.
Je signale particulièrement à Votre Excellence le dernier paragraphe du mémoire, où M. Nubar dit à M. le duc de Morny : « Je suis ici et f attends tout de votre haute et puissante entremise. Je désire vivement, pour mon compte, n'en être pas réduit cette fois à retourner encore à Constant tinople et à aller frapper à la porte de sir H. Bulwer. »
Le Conseil d'administration de la Compagnie de Suez, dans sa dernière séance du 22 de ce mois^ a pris deux décisions importantes.
Par la première, il a fait assigner devant le tribunal civil de la Seine, M. N. Nubar qui, en sa qualité privée, avait pris la responsabilité delà publication de documents falsifiés et diffamatoires contre la Compagnie.
Par la seconde, il a convoqué extraordinairement l'assemblée générale des actionnaires pour le l'^'mars i864«
Le journal anglais le Times ayant annoncé, diaprés une correspondance de Constantinople, que M. Crémieux avait donné à la Porte un avis favorable à ses prétentions sur la question du canal de Suez, j'ai demandé des explications à M. Crémieux qui m'a autorisé à faire usage de sa réponse, dont je remets, ci-joint, une copie à Votre Excellence.
GIX
LBTTKB DB M. CKÉMIEUX À M. DB LESSEPS.
Paris, 27 décembre 1863
Vous me demandez ce qu'il y a de vrai dans U nouvelle donnée au Times, sous la date du 10 décembre, par son correspondant de Gonstantinople. Le correspondant, d*après le journal, s'exprime en ces termes : « Le gouvernement tore « a voulu avoir Tavis d'éminents légistes français. Il a d'abord « soumis la question à M. Odilon Barrot, et, dans le récent « voyage qu'il vient de faire à Gonstantinople^ réroinenl ju- « riste M. Crémieux a été également consulté sur TefTet légal « de la transaction. Thai eminent jurist was aîso consulted as « to the légal bearing of the transaction. Fort de cet avis, « strengthencd ivith this advice^ le gouvernement turc a résolu « de tenir ferme. »
Voici ce qui est vrai, en ce qui me concerne :
Pendant mon séjour à Gonstantinople j'ai eu l'honneur de voii souvent les hommes émineutsqui dirigent aujourd'hui le gouvernement de la Turquie, hommes et gouvernement que nous connaissons si peu. Deux jours avant mon départ, j'ai reçu de M. le ministre des afTaires étrangères un dossier cacheté dont je dois consulter les pièces, avec mission de donner mon avis sur cette question : « L'autorisation de la Sublime Porte « est-elle nécessaire à l'exécution des travaux de risthme de « Suez et quelle est l'étendue de son droit? »
Gomme je suis arrivé à Paris avec un grave accès de goutte, qui me retient au lit, il m'a été impossible de m'occuper de l'examen de cette question dont la solution m'est demandée par le gouvernement turc.
Mon avis n'a donc pas été donné; je demeure, en conséquence, complètement étranger à la prétendue résolution qu'aurait prise le gouvernement turc, et qui ne m'est pas connue.
Signé : Ad. Grémieux.
ex