DE S. A. I. LE PRINCE NAPOLÉON
Messieurs^
Je propose un toast que vous porterez avec autant de plaisir, avec autant d'enthousiasme que moi : A la Compagnie de V isthme de Suez ! (Applaudissements.)
Permellez-moi, messieurs, d'entrer dans quelques développcmentM ; je m'y crois autorisé par le caractère même de nutrc réunion ; je la considère presque comme une fête de famille.
Vous venez d'obtenir votre premier et grand succès matériel : le canal d*eau douce, du Nil à Suez, est terminé. Ces rivages arides viennent, par l'intelligente activité des agents de la Compagnie, de recevoir l'eau qui leur manquait; c'est non-seulement un bienfait immense pour un des ports où doit aboutir le Canal maritime; mais la Compagnie y trouve ud instrument indispensable pour l'achèvement de la grande œuvre qu'elle a entreprise : le canal d*eau douce est le préliminaire nécessaire du Canal maritime.
Vos ennemis ont voulu faire coïncider un échec moral avec votre succès matériel. {Oui! oui! c*est vrai!) C'est pour répondre à cette attaque que nous nous réunissons ici. Pour ma part, je le déclare : J'aime ces errements, ces habitudes d'un pays libre, où l'on vient parler de ses affaires, à la face de tous, au grand jour, pour les exposer devant ses ennemis comme devant ses amis, et appeler sur elles les manifestatioDS de l'opinion publique.
Vous m'avez fait, messieurs, votre comité m'a fait le grand honneur de me proposer la présidence de cette assemblée, et jo l'ai acceptée avec reconnaissance. Mais permettez-moi de vous dire tout mon sentiment, car je crois qu'ici nous ne devons rien dissimuler. (Non ! non ! — Bravo !)
Avant de visiter l'Egypte, un sentiment sympathique m'attachait à votre entreprise. J'étais bien disposé pour elle. Aujourd'hui que je l'ai vue de près, je lui suis complètement acquis. Il y a quelques mois, je suis allé en Egypte ; j'ai voulu étudier de près l'exécution de vos travaux et les apprécier par
moi-même. Avant d'avoir vu, j'espérais ; maintenant, je crois. CaQ qui n'était qu'un espoir est devenu une certitude. Permettez-moi de m'en féliciter avec vous. {Apploud^' scments.)
Gomme je crois que chacun doit parler avec une enlière franchise, j'aime à dire toute ma façon de penser.
Je ne bl&me pas ceux qui, ayant des positions élevées dans
TElat, prennent un intérêt dans les affaires industrielles qu'ils peuvent être appelés à juger; je ne jette pas un blâme sur eux, mais je tiens à constater que je ne les imite pas; ce qui, assurément, n'ôte rien aux sympathies qu'elles m'inspirent, mais me rend plus indépendant vis-à-vis de mes convictions. Je ne suis intéressé dans aucune entreprise d'aucun genre (bravo ! bravo!)] je ne le suis même pas dans la vôtre qui m'est si sympathique.
II y a quelques années, dans l'héritage de celui qui fut mon père, et plus que mon père, mon ami, je trouvai cent actions de la Compagnie de Suez: je n'ai pas voulu les garder un seul jour. Je crus, et je m'en félicite, que dans certaines positions il faut être aussi détaché que possible de tout intérêt personnel, et que l'examen des grandes affaires ne peut qu'y gagner, non-seulement pour soi — je ne me permets de douter de l'honorabilité de personne — mais à cause de l'effet que cela peut produire sur l'opinion publique. (Très-bien! trèsbien !) Rappelez-vous ce mot de l'antiquité : « La femme de César ne doit pas même être soupçonnée. » [Très-bien ! iréS'bien!)
Je vous demande pardon de cette digression, peut-être un peu présomptueuse sur ma position personnelle, mais j'ai cru qu'il fallait tout vous dire aujourd'hui ; à présent, je ne veux causer avec vous que de la grande entreprise de Suez.
Elle m'a toujours frappé, parce que c'était la première grande œuvre nationale, entreprise à l'étranger avec les seules forces de l'initiative individuelle, avec un dévouement, une persévérance comme on n'en avait pas encore vu, et sans aucune espèce d'attache gouvernementale; c'est là ce qui m'a surtout séduit (Très -bien! très-bien!) Je me plais à constater avec quelle honnêleté elle a été conduite. (Applaudis" sements redoublés,)
Est-ce que je trouve mauvais qu'on cherche à s'enrichir dans les affaires? Non, mais il faut gagner sur les affaires elles-mêmes, et jamais sur ceux qui les font. (Tm bien! trèsbien!) Eh bien, c'est ce qu'il y a de profondément honnête, c'est ce qu'il y a de beau, de remarquable, c'est ce qu'il y a d'incontestable et de spécialement louable dans la grande
et magnifique entreprhse dont il s'agil ; nous ne Pavons pas vui', depuis sept ou huil ans que vous vous en occupez, donner lieu à ces furlunes scandaleuses faites en un jour, que la morale publique réprouve, et réprouve à juste litre. (Longs apftlnudiascments,)
Ouoi qu'on en puisse dire, il faut que les capitaux se gagnent par un travail sérieux, par le temps et non par des spéculations, trop souvent au détriment de ceux qui entrent dans les affaires et n'ont pas Tavantage de savoir les faire euxmêmes. ( Très-bien ! très-bien ! )
Je vais vous dire aujourd'hui ce que j'ai vu par moi-même... Je vous demande pardon, je crains d*étre un peu long. ( ?lon^ wm! Parlez! parlez!)
Eli bien, qu'est-ce que j'ai vu?,,. J'aime à donner avant tout un éloge, et un éloge bien mérité, à mon ancien ami, à celui qui a été le fondateur, le propagateur, et surtout l'habile directeur de cette grande œuvre, à mon ancien bon ami, M. Ferdinand de Lesseps. (Bravo! bravo! — Quelques cris: Vive M, de Lesseps!)
J'ai vu en Egypte, Messieurs, ce que souffrent vos agents, combien leur œuvre est difficile et pénible... — Ici, Messieurs, il est très-facile de causer de l'isthme de Suez, nous sommes bien assis dans de bons fauteuils, nous avons bien dîné, un peu froidement peut-être (rires)^ mais enfin ce n'est pas la faute de la Compagnie, c'est la faute du temps (muvmnx rires), — mais qunnd je suis allé sur les lieux, quand j'ai vu vos agents, — c'est-à dire nos agents, car ils ne sonl pas les agents de la Compagnie seulement, ce sont ceux de la France, ces ingénieurs du corps impérial des ponts et chaussées, momentanément mis à votre disposition, — quand je les ai vus diriger les travaux avec cette habileté qui n'appartient qu'à eux, quand je les ai vus, par 40 et 4? degrés de chaleur, buvant de l'eau saumàtre, mangeant du biscuit, couchant dans le sable brûlant; quand je les ai vus souffrir ce qu'ils souIFraieni (et cela, non pas dans l'intérêt de l'affaire, car vous les payez bien ; mais vous ne les payez pas d'une manière exagéré j, sans doute ; vous faites vos affaires convenablement), j'ai reconnu que ce qui les soutenait, c'était cet esprit, ce sen-
timent qu'oQ rencontre toujours chez les Français, quand il s'agit d'une grande œuvre; c'était le moral qui soutenait le physique. Ces hommes dévoués, je me plais à leur rendre ici un éclatant hommage.
Ah ! parce qu'il sont tous loin de nous, ne les oublions pas, Messieurs. {Vive sensation.) J'ai trouvé parmi eux les Voisin, les Sciama, les Laroche, les Larousse, et tant d'autres qui illustrent la France sur cette terre d'Egypte ; j'y ai trouvé non-seulement les ingénieurs, mais les contre-maîtres , mais tous ces ouvriers dévoués qui mettent tout leur cœur, tous leurs bons sentiments au service de leurs devoirs.,.. Ah ! Messieurs, parce que vous êtes ici , et que vous êtes à la tète de ces hommes, ne les oubliez pas, et qu'un souvenir de Paris, de la patrie éloignée, aille réchauffer leur cœur, bien que leur cœur n'ait pas besoin d'être réchauffé. {Sensation^ vifs applaudissements,)
Si je vous rappelle ce qui se passe en Egypte, Messieurs, c'est que la plupart d'entre vous n'y sont pas allés. Qu'ils veuillent bien me permettre de leur dire ce que j'ai vu. Je ne saurai peut-être pas vous en faire un tableau assez frappant.
Quand j'ai vu les travailleurs égyptiens, qu'on vous représente si faussement comme maltraités par nous ; quand j'ai vu cette fourmilière d'hommes, grands, élancés, maigres, bruns de peau, sous un soleil ardent, un peu décharnés, pour la plupart très-jeunes, montant sur des buttes de sable pour creuser le canal, je me suis rappelé l'ancienne Egypte, et je lui ai comparé le présent avec orgueil, et cet orgueil, vous le partagez. Je me disais : Cette terre d'Egypte est bien curieuse, elle est bien singulière! Non seulement elle conserve les monuments, mais on dirait d'un climat conservateur par excellence , conservateur des mœurs presque autant que des monuments. Eh bien ! mon âme se réjouissait , mon esprit s'agrandissait à la pensée que ce pays qui, pour le despotisme, avait construit de beaux monuments, qui s'appelaient les tombeaux des rois, les Pyramides, monuments de vanité et de tyrannie aulant que de grandeur; que ce pays, aujourd'hui qu'il n'est plus gouverné par des Pharaons, se livre à des travaux utiles et exécute, sous la direction des