DE M. DUPIN
Messieurs,
C'est me rendre un mauvais service et me mettre dans un véritable embarras, que d'insister pour que je prenne la parole, après les deux discours que vous venez d'entendre et d'applaudir.
Le prince Napoléon a visité l'Egypte : il a tout vu, et bien vu, et il vient devons retracer ses souvenirs et ses impressions avec éloquence, chaleur et conviction.
M. de Lesseps, directeur de la Compagnie, dépositaire de ses intérêts, vous a rendu compte de son mandat.
Chacun a parlé de ce qu'il connaissait parfaitement.
Pour moi, je n'ai rien vu, je n'ai rien fait; je ne puis donc rien ajouter à ce qu'ils ont si bien dit; et si je cède à vos désirs en vous adressant quelques mois, ce ne peut-être que pour vous exprimer mes sentiments personnels.
J'ai toujours fait des vœux pour le percement de l'isthme de Suez. J'étais frappé de la grandeur du projet et de l'utilité dont il devait être pour les relations et le commerce des nations.
Il y a plus de vingt ans que devant la Chambre des députés, j'avais ainsi formulé mon opinion : Liberté des dtux Bosphores ! comme si déjà le canal de Suez eût été exécuté! {Applaudissements.)
Depuis, ce desisein a été repris. Une Compagnie s'est formée, puissante en nombre et en capitaux, réunis par un appel fait
à toutes les nations. Geite Compagnie (c'est la vôtre) a mis à sa tète un homme actif, ferme et résolu.
M. de Lesseps, secondé par d'habiles ingénieurs, a ouvert et installé les travaux. Ils ont été conduits avec intelligence, hardiesse et persévérance. D'importants résultats sont déjà réalisés; Peau du Nil est arrivée jusqu'à Suez ; et M. de Lesseps a vérifié dans sa personne cet adage : Tant vaut Vhomme^ tant vaut la terre; tant vaut aussi la place et la fonction. {Vive approbation.)
De grandes difficultés ont été surmontées : d'autres sont encore suscitées; mais, comme on vous l'a dit : avec un sage esprit de conciliation, on parviendra à mettre le droit d'accord avec les intérêts et les prétentions.
La Porte Ottomane ne voudra certainement pas exagérer son droit de suzeraineté nominale, et en abuser pour entraver une entreprise qui importe essentiellement à la prospérité d'un pays qu'elle ne gouverne pas, et dont l'administration héréditaire est confiée à une dynastie intelligente, et qui s'éclaire chaque jour davantage. La suzeraineté ne pourrait intervenir que si l'indépendance de l'Egypte était réellement menacée; mais elle n'a pas le droit de s'immiscer dans des entreprises industrielles et de descen .e jusqu'à la discussion des intérêts privés. (Vives a£clamati(m$.)
Pour ce qui est de l'Angleterre, elle a souvent, il est vrai, essayé de contrarier votre entreprise et de bouleverser vos tra vaux, à l'aide de sa diplomatie envieuse et tracassière. Mais l'Angleterre, qui, pendant bien des années, a fait peur à tou le monde, l'Angleterre aujourd'hui semble avoir peur de tout. (Applaudissements répétés.)
Il est donc permis de croire qu'elle ne fera pas la guerre pour le canal de Suez, et qu'elle se consolera de voir les autres peuples s'en servir avec avantage, en réfléchissant qu'elle-même, plus qu'aucun autre, en tirera profit.
Quant au gouvernement français, son appui, s'il était nécessaire, ne saurait manquer à une entreprise aussi utile en ellemême que glorieuse pour le nom français.
Messieurs, lorsqu'à la fin du quinzième siècle, les Portugais doublèrent, pour la première fois, la pointe de l'Afrique,
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pour y chercher par un trajet de trois mille lieues un passage aux Indes, le cap, qui s'appelait d*abord le cap des Tempêtes^ reçut bientôt le nom de cap de Bonne- Es tiérance.
Le canal de Suez, sur lequel aussi on a essayé d'amonceler des orages et de faire gronder des tempêtes, est dès à présent pour nous le canal de Bonne-Espérance,
Je termine en proposant une acclamation à l'heureux et entier achèvement du canal de Suezl ( Applaudissements prolongés.)
L'impression produite par ce discours et surtout par sa portée juridique est considérable.
Le Journal des Débats dit : « Dans une heureuse et spi- (( rituelle allocution, iM. Dupin est venu pour ainsi dire (( apporter ses conclusions en faveur de la Compagnie c( sur la question de droit soulevée par le gouvernement « égyptien. »
Le Moniteur industriel ajoute : « On dit que le gouver- « nemeut ottoman fait consulter à Paris sur la révoca- « bilité possible du contrat de la Compagnie. Nous lu « recommandons la lecture de cette opinion de M. Dupiu, « l'un des chefs de la magistrature française, après avoir u été Tune des grandes illustrations de notre barreau. »