A M. LB DUC D^ALBUFÂRA, À PARIS
Port-Saïd, le 6 juillet 1865.
Arrivé à Alexandrie, le 25 juin, j'ai trouvé l'agence supérieure en très bonne situation, et je n'ai . eu qu'à approuver les dispositions prises par M. Sala, dont les qualités et les services acquièrent une grande valeur dans les moments difficiles. Nous avions eu une seule défection^ celle de M. '*"*''*' qui a déserté son poste, et que je vous prie de faire rayer définitivement par le Comité des cadres de notre personnel. Le choléra semblait être, à Alexandrie, dans la période ascendante. J'ai donné à tous nos employés les éloges qu'ils méritaient. Ils ont ofiert, avec le personnel du Consulat général de France, de bons exemples de courage et d'accomplissement du devoir. Je suis ensuite resté au Caire la journée du 28, le choléra commençait à y sévir vigoureusement. M. Vernoni, notre excellent agent, avait, ainsi que son personnel, la meilleure attitude; j'en dirai autant de M. Cazeaux qui a établi le centre de sa division du canal d'eau douce dans le local de l'agence et qui est continuellement en inspection sur la ligne du travail, entre le Caire et Bulbeïs.
Le 29, j'étais à Zagazig, ville foudroyée parle choléra : au milieu d'une débandade générale, le médecin du gouvernement ayant lui-môme abandonné son service et son hôpital, nos deux modestes employés pour la poste,
le télégraphe et les transports avaient tenu bon et avaient conservé, par leur exemple, les Arabes, manœu vres et marins, que j'ai complimentés et gratifiés. Leurs noms méritent d*étre cités, ce sont : MM. Pages et Guérin. Ils étaient très fatigués. On jeune employé des transports à Ismaïlia était venu pour les aider et surveiller, de Zagazig à Tell-El-Kébir, les convois de barques d'approvisionnements. Je l'ai laissé à Tell <El-Kébir où il a eu une forte attaque ; j'apprends par le télégraphe qu'il s'en est tiré, grâce à son énergie. Il se nomme Âutran.
J'arrivais à Tell-El-Kébir, le 29, après midi, et rassuré sur la situation de Tisthme par les dépêches télégraphiques reçues, la veille, de la part de M. Voisin, je me disposais à repartir pour Ismaïlia le lendemain ; mais à huit heures du soir, un télégramme de M. Voisin m'apprit que le fléau commençait à faire des victimes dans sa résidence et il me demandait, vu rinsufFisance de l'hôpital, si l'on pouvait disposer de la maison Sciama, non encore occupée par le gouvernement.
Je me mis alors en route immédiatement avec le docteur Àubert-Roche. Dès le matin du 29, soixante cholériques furent installés dans les salles et chambres de la maison Sciama; quelques heures après, elles étaient toutes occupées. Nous avons eu beaucoup de peine pour faire la propreté, pour trouver des infirmiers et faire enterrer les morts. Il y a eu, ce premier jour, trente décès, quarante-trois, le second, et trente, le troisième ; à la fin de cette journée, on n'apportait plus que peu de malades et encore étaient^ils moins violemment frappés que les autres. L'épidémie était en décroissance; presque toute la population ouvrière valide avait fui vers Port-Saïd,
notre base d*opérations. C'était là que le danger menaçait désormais. La population s'y inquiétait, on craignait une désorganisation complète des chantiers ; j'y étais vivement appelé depuis deux jours; mais je ne pouvais quitter Ismaïlia.
Je me suis mis en barque, dans la nuit du 2, et je suis arrivé assez à temps pour calmer, parmi les ouvriers de toutes nations, les terreurs que Tadmirable attitude de Larousse et de Lavalley ne parvenait pas à dominer. Les fuyards du désert avaient jeté l'alarme. Depuis quelques jours, j'ai eu certainement plus de peine avec les vivants terrifiés de Port-Saïd qu'avec les mourants résignés d'ismaïlia. Enfin les choses se calment et je crois que la bourrasque a passé. Le personnel de la Compagnie a donné le bon exemple ici comme partout.
Quant à M. Voisin, les deux billets qu'il m'a écrits hier et aujourd'hui, que je vous communique avec diverses dépêches télégraphiques, vous montreront suffisamment qu'il est tout à t'ait à la hauteur des circonstances et de sa position. Nous avions bien choisi notre homme, en le mettant à la tête de nos travaux.
Parlons maintenant de nos travaux. J'ai deux bonnes nouvelles à vous donner. La première, la plus importante, qui compensera certainement le retard causé par le choléra, est la certitude d'éviter par un nouveau tracé à l'Est, entre Chalouf et Suez, les nombreux bancs de roche découverts dans les sondages de l'ancien tracé. Je vous envoie le pian de Larousse qui vous donnera la meilleure explication. Lavalley et Larousse estiment de 15 à 20 millions la dépense qui sera épargnée, sans compter le gain du temps difficile à apprécier^ lorsqu'il s'agit d'extractions considérables dans l'eau.
La seconde bonne nouvelle est le succès complet de Texcavateur Couvreux, travaillant dans l'eau, le long des berges du àSeuil.
M. Lavalley profitera certainement de cet instrument, que nous devons, un de ces jours, aller voir fonctionner ensemble. Il a émis Tavis qu*on pourrait en tirer parti pour Tapprofondissement du canal d'eau douce dans certaines sections.
Le Comité, le Conseil d'administration et les actionnaires comprendront que je ne puis pas songer à quitter risthme, pour m*embarquer, le 10 de ce mois. Je vous prie donc de réunir le Conseil et de lui demander de renvoyer au jeudi 5 octobre rassemblée générale qui devait avoir lieu le 1*"' août.
Je ne dois pas oublier parmi ceux qui donnent le bon exemple l'ingénieur Gioia, chef de la division d'El Guisr, division parfaitement tenue et ordonnée.
Les plus grands éloges au service médical, Âuberl- Roche en tête. Dn de nos médecins, M. Zuridi, a été victime du fléau, au Sérapéum.
M. Jules Guichard a donné, à Tell-el-Kébir, rhospitalilé à des familles de Zagazig, et se conduit bravement, comme nous devions nous y attendre. C'est un agent hors ligne.