AUTRE JOURNÉE
Jeudi 13 septemrre Soixante-et-unième journée.
De Paray-le-Monial au château de Digoine.
(15 kilomètres.)
« Château fin Louis XIV. — Dimensions royales. M. de Chabriant nous fait visiter un très beau parc
i. C'était dans le moment, chez nous deux, une rage de dessin draquarelle; Ton peut en juger par ces huit heures, que nous passions à dessiner, en une seule journée, dans l'église de Rrou. Mon frère faisait, ces jours-là, une très originale aquarelle d'une maison en bois de Mâcon, qui a été gravée dans la notice, en tète du catalogue de ses eaux-fortes, et moi-même, entre autres croquis, je dessinais les statues polychromes de l'église de Cluny et les miséricordes des stalles de l'église de Vitteaux, qui ont été chromolithographiées dans le Moyen âge et la Renaissance de Lacroix et de Seré.
encadrant une magnifique pièce d'eau. — Une serre conçue dans l'esprit aérien du jardin d'Hiver, toute riche de la flore indigène et exotique. — Une salle de spectacle décorée par Ciceri, or sur blanc mat, écussons des familles alliées aux Chabriant, petit modèle de la salle de Versailles, vrai cadre d'un proverbe de Musset. — Des Clodion (la salle de bains de Besenval) dont lord Herfort a offert 65,000 francs. M. de Chabriant nous annonce que nous dînons et couchons chez lui. — Deux numéros du Corsaire presque spirituels. — Avec le Corsaire nous trouvons unetoilette, où le goût de la comtesse se marie avec le goût de la Parisienne. — Au sortir de la table, plusieurs parties russes, en communauté avec Mme de Chabriant. — Récits chaudements colorés des temps démoc-soc. — Détails inédits assaisonnés d'excellents trabucos. — Les remerciements de cette bonne hospitalité ajournés à Paris S
i. Les notes de ce carnet de voyage qui, au début, ne contiennent guère que les menus des repas et le nombre des kilomètres faits dans la journée, à mesure que nous voyons du pays et de l'humanité de grand chemin, deviennent, chaque jour, un peu plus, des espèces de notes littéraires. En voici une sur la Chartreuse :
« De Voreppe à la Grande-Chartreuse. — Torrent de Guiers- Mort. — Une scierie couleur de suie, aux aqueducs de sapin, assise dans le torrent, reliée à la roche par un pont qui sert de cadre à un pilotis de bois où se brise une cascade, s'enlève de la manière la plus tranchée sur les bleuâtres découpures de deux roches, les portes du Désert. — Mugissement continu du torrent, brisé par le susurrement argentin demille cascatelles bondissant de tous côtés. — Une jeune miss croquant le site à dos de mulet ; cent cinquante pas plus loin, une seconde miss de la même famille: plus loin, père et mère à l'aspect désolé; cent cinquante pas plus loin, la troisième et dernière miss. — Seconde porte du Désert, fortifiée en 1720 contre la menace d'une attaque de Mandrin. — Toujours la
Je te demande mille pardons de ne point te donner plus de détails sur mon voyage, je te les ferai parvenir par ma première lettre. J'ai tellement bavardé littérairement que mes quatre grandes pages sont pleines. Je n'ai pas le temps de te parler politique.
grande voix du torrent, qui vous jette dans une contemplation veuve d'idées. — Clochettes des mulets chargés de charbon ; frôlement des troncs d'arbres attelés de bœufs. — Marches d'escaliers ébauchées par des fîltrations de l'eau. — Végétation de temps primitifs. — Gigantesques sapins dallant des lits de torrents creusés par l'avalanche dernière. — Le torrent s'éloigne, la lumière s'éteint, et des voûtes où le rossignol ne chanta jamais, s'ouvrent mornes et silencieuses. — La Chartreuse! Immense agglomération de bâtiments aux pointes aiguës d'ardoise. — Drelin ! drelin ! drelin ! — Un magnifique crâne, encadré dans un capuchon de laine, nous ouvre. — C'est le frère portier. — Il nous offre dans sa loge deux petits verres de chartreuse deuxième. — Et de vingt centimes. — Le roi des hasards nous amène à la Chartreuse, le jour de Saint-Bruno. — De frères point, au premier, au deuxième, au troisième coup de sonnette. — Le frère portier nous dépose, sans le moindre renseignement, in caméra provinciarum Franciœ. — Immense réfectoire. Des fenêtres à châssis de plomb laissent filtrer le jour. — Des tables, de l'eau et de la liqueur de la Grande- Chartreuse. — Un garçon laïque à rôle d'idiot paraît enfin, nous assigne les cellules C et B, et disparaît. — Et le souper? — Nous promenons notre estomac désolé dans la cour. — Circumnavigation autour du monastère. — Détails sur la vie de nos hôtes : pas de linge, un cilice ; pas de lit, une paillasse, où le costume de la journée leur sert de drap ; jeûne de huit mois de l'année ;• abstention d'aliments gras même en danger de mort ; les vendredis de l'eau et du pain ; coucher à cinq heures ; réveil à dix heures ; oraison, office, oraison jusqu'à trois heures du matin, oraison à cinq heures. — Un spaciement de trois heures par semaine ; les détails de la boutique (liqueur et spécifique ; on parle d'un débit de 1,200,000 par an) ont fait aux disciples de saint Bruno, de la communion perpétuelle avec la nature, une promenade de collégiens. — Chaque frère habite un pavillon contenant deux pièces, un cabinet d'études, un oratoire, un bûcher, un petit atelier, et cultive un jardin. — Dix ans de noviciat. — Nous apprenons que les touristes femelles et anglaises que nous avons rencontrées, de dépit de voir leur sexe exclu du
A propos je deviens blanc, je te parlerai de ma conversion.
Il me reste à te donner une bonne poignée de main, et à te menacer d'une lettre aussi ennuyeuse, si tu attaques encore Victor Hugo — et mon indépendance : un homme et une chose que j'aime.
Ton ami, Jules.
Réponds-moi, poste restante, à Marseille. J'y serai vers le 25.
monastère, ont refusé repos et nourriture, maudissant le peu de galanterie de saint Bruno. — De la caméra d'Italie, réservée aux ecclésiastiques, le souper nous rappelle en France. — Souper de chartreux, friture de poissons et de pâtes, pomme, beurre, fromage. — De concert avec un voyageur qui descend du Granson, nous attendons, autour d'un feu de Noël, l'office de nuit. — A onze heures, dans l'église complètement obscurée, une procession de lanternes nous annonce l'arrivée des frères. — Les frères ont déjà garni de leurs statues de marbre blanc, les stalles du porche de l'église. — Psalmodie nasillarde des psaumes avec éclipses de lanternes. — Mise en scène au-dessous de sa réputation. — Nous regagnons nos cellules. Parmi les signatures qui les paraphent, nous trouvons celle-ci : Julie. »
Enfin en Algérie, la beauté et l'originalité du pays font des petit remarques, des observations par nous écrites sur le pauvre carnet, des notes de lettré, — notes bien incomplètes, bien inférieures aux descriptions futures de Fromentin, mais des notes cependant pas tout à fait méprisables, et dont on peut juger le faible mérite dans ÏÉclair où elles ont paru. Au fond c'est ce carnet de voyage qui nous a enlevé à la peinture, et a fait de nous des hommes de lettres, par l'habitude que nous avons prise peu à peu d'y jeter nos pensées et nos visions, et par l'effort, tous les jours plus grand et plus entêté, de leur trouver une forme littéraire.
A LOUIS PASSY
Alger, ce 24 novembre 49.
C'est flatteur, mon cher Louis, de recevoir des lettres datées du pays des dattes, du couscoussou et des Bédouins. Voilà ce que c'est que d'avoir des amis touristes, et de leur écrire de bonnes et longues lettres.
Oui, mon cher, embarqué le 5, j'ai touché le 7 la terre d'Afrique, et depuis ce jour, je ne fais que courir Alger, le crayon d'une main, le pinceau de l'autre. C'est te dire que, chez moi, l'artiste est enthousiasmé.
De mes fenêtres je domine la Méditerranée, immense et bleue, bornée tout là-bas par quelque chaînon détaché de l'Atlas; le muezzin se lamente au haut de la mosquée, et j'entends les cris gutturaux des portefaix maures qui remontent des fardeaux, le long de la rue de la Marine. Tu le vois, c'est le triomphe de la couleur locale.
Je crois, mon cher, que les voyageurs ont été créés pour faire concevoir une idée des pays qu'ils visitent. Est-ce un rôle qu'ils remplissent religieusement? D'après leur dire, Alger passe pour une ville complètement française, pittoresque comme une sous-préfecture, affublée d'omnibus, de réverbères, de trot-
toirs, etc., etc., et autres embellissements qui font grincer des dents les peintres et les poètes. Eh bien, c'est un préjugé, un préjugé déshonorant. Il y a trois rues françaises à Alger, tout le reste est arabe. Sortez des rues Babazoum, Bab-el-Oued ou de la Marine, montez vers la Casbah, vous ne trouvez que des ruelles, des escaliers, des impasses, des culs-de-sac, des allées, des coupe-gorge incroyables pour un Européen : quelque chose d'inextricable comme un labyrinthe, d'inimaginable comme pittoresque oriental.
Des rues, mon cher, où on ne peut passer qu'une personne de front! Et tout cela émaillé de costumes... Quels costumes! Écoute!
Rues animées par la bigarrure étrange , pittoresque, éblouissante d'une Babel du costume. L'Arabe drapé dans son burnous blanc: — la juive avec la sarma pyramidale; — la Mauresque, fantôme blanc aux yeux étincelants ; — le nègre avec son madras jaune, sa chemise à raies bleues; — le Maure à la calotte rouge houppée de bleu, à la veste rouge, au caleçon blanc, aux babouches jaunes; — les enfants israélites chamarrés de velours et de dorures; — le Mahonnais au chapeau pointu à pompons noirs; — le riche Turc au caftan étincelant de broderies; — le zouave — et comme repoussoir à ce dévergondage de couleurs les plus heurtées et les plus éclatantes, la triste uniformité de nos habits noirs.
Dans ce kaléidoscope de l'habillement humain, pas un seul costume qui se ressemble, tant il y a de variété dans le drapé, dans la coupe, dans l'ornementation de la veste, du haïk, du caftan, du turban; de la sarma, du caleçon, de la calotte.
A chaque pas, mon cher, ce sont des tableaux saisissants, des tableaux à la Decamps, comme je te dirais, si tu comprenais la peinture.
Veux-tu un café, le café de la rue de la Girafe?
Cave à arceaux éclairée par la lueur de quatre veilleuses monstres, garnie de fleurs et de bocaux de poissons rouges, où un récitatif monotone, aigrement accompagné d'une guitare, d'un violon et d'un tambourin, berce dans leur rêverie, un public d'Arabes, accroupis sur des planches et fumant silencieusement leur chibouk.
Veux-tu le costume des femmes mauresques dans leur intérieur?
Toutes deux enguirlandées de jasmin, un
foulard de Tunis capricieusement jeté sur la tête, une épaisse chevelure noire serrée dans une queue d'où s'échappent des rubans de toutes couleurs, une veste en soie bleu de ciel feuillagée d'or laissant à découvert la gaze transparente qui devrait cacher la gorge, une ceinture étincelante de dorures, un pantalon blanc, les jambes nues, d'étroites babouches.
Veux-tu un cimetière arabe?
Descente le long des anciennes fortifications au cimetière du marabout Sidi Abderaman. Malgré la défense pour les chrétiens de pénétrer dans ce lieu sacré, nous entrons. — C'est un vendredi, jour de prières. — Une blanche mosquée d'où filtrent des chantonnements nasillards; de blanches tombes où se tiennent accroupies de blanches Mauresques; de gigantesques cactus, un dattier balançant son aigrette , un entrelacs d'arbres tourmentés et noueux. C'est le champ de repos de l'Orient : ce n'est plus cette pauvreté attristante, cette nudité désolée des cime-
tières septentrionaux : ici le cœur n'a pas froid, — et cette terre de la mort que les baisers du soleil font sourire., inspire une douce mélancolie.
Tu vois, mon cher, qu'on ne trouve pas encore ça aux environs de Paris.
Nous courons Alger, à toutes les heures du jour et la nuit. Les Arabes sont parfaitement inoffensifs... Il y a dans ces ruelles des effets de clair de lune prodigieusement beaux, des décors tout faits pour une scène d'égorgement.
Décidément, mon cher, il y a deux villes au monde: Paris et Alger. Paris la ville de tout le monde, Alger la ville de l'artiste !.
Nous partons d'ici le 10 décembre. Nous serons le 17 à Paris, et tu seras, mon cher, une des premières personnes auxquelles j'irai serrer la main.
Voilà ton oncle remercié 2. Son impôt sur la rente, impôt que je trouvais juste, quoiqu'il m'eût frappé, l'a fait regarder comme trop révolutionnaire. C'est à n'y plus rien comprendre. La droite n'apprend rien, mais il est vrai de dire que, cette fois-ci, elle a tout oublié. Quant au président, c'est un logogriphe; je donne ma langue au chat.
Allons-nous bavarder cet hiver, mon cher ami ! Tu vas me faire conter et raconter mes excursions, tant •et tant que j'en deviendrai assommant; nous allons
1. L'Afrique nous avait absolument conquis, et les affaires de la succession de notre mère arrangées, nous comptions y vivre une partie de notre vie. Il arrivait même que, pendant notre séjour à Alger, il était question d'une expédition pour Tombouctou, le printemps prochain, moyennant une souscription, et nous inscrivions pour cette expédition, qui, Dieu merci n'eut pas lieu.