M. Hippolyte Passy, ministre des finances
briser des lances dans des tournois littéraires; nous allons enfin nous plonger dans toutes les délices d'une conversation échevelée et sans gêne. Ce sera délicieux.
Ah I çà, Rachel va-t-elle jouer Marion Delorme? Si c'est vrai, je te retiens" pour partner, et quand nous devrions faire queue depuis deux heures...
Adieu, mon cher ami. A bientôt. Le 18, je t'embrasserai de tout cœur.
Dis à Blanche que je rapporte force croquis.
Rappelle-moi au bon souvenir de ta mère et croismoi
Ton ami, Jules.
A LOUIS PASSY
Sainte-Adresse, ce 17 septembre 18o0.
Décidément il faut prendre la plume, installer l'encrier sur ma petite table, et avoir des idées ou quelque chose qui y ressemble. Aujourd'hui, mardi 17 septembre, je veux absolument rompre avec ma bonne paresse, et me voici décrivant, mon cher ami.
Nous sommes arrivés au Havre, il y a tantôt un mois, sans savoir trop où nous fixerions nos pénates ou plutôt où nous attacherions nos caleçons. Trouville est une succursale du boulevard des Italiens, les gants y sont de rigueur à dix heures du matin, et l'habit à six; Dieppe a du galet et des Anglais. Nouspenchions pour Étretat, que nous ne connaissions que par Une heure trop tard d'Alphonse Karr, lorsqu'un matin nous suivîmes la plage du Havre jusqu'à Sainte-Adresse. Nous trouvâmes l'endroit joli, nous fîmes apporter notre malle, et nous y voilà campés jusqu'à la fin de ce mois.
Sainte-Adresse, mon cher Louis, est l'Asnières du Havre. C'est un semis de petites villas blanchettes, échelonnées sur une colline qui vient mourir dans la mer. Le village ou plutôt cette traînée de maisons de campagne est coupée de prairies, d'arbres verts, de
cette belle verdure normande. A gauche, on a le panorama du Havre, que les effets de soleil ou d'ombre illuminent ouperdent, comme on dit en terme d'aquarelle, faisant étinceler les toits comme des miroirs d'argent, ou noyant toute la ville dans l'uniformité d'une teinte violette. A droite, de grandes falaises avec de beaux tons velours vert-jaune, qui se prolongent jusqu'au cap de laHève. Le dimanche une procession de bourgeois havrais, venant manger une matelote d'eau de mer; — un aspect très animé, des équipages, des toilettes parisiennes; Alphonse Karr se promenant en Masaniello, le bonnet napolitain sur la tête, une veste grise et un caleçon tabac ; M. le comte de la Force, Mme de Gaylus et autres notabilités, dont je me soucie fort peu, et toi aussi sans doute : voilà Sainte-Adresse!
Ajouterai-je que nous nousy trouvons parfaitement? Nous ne nous sommes pas surpris une seule minute à nous ennuyer. La mer est vraiment une distraction énorme. Ça vaut le plus beau paysage du monde. Et puis, ne ris pas, nous sommes occupés, à ne pas avoir une minute à nous. Les bains de mer; les lectures de Shakespeare et de Rabelais, aplatis comme des lézards au soleil sur les pics de la falaise; les courses dans les chemins indigènes, chemins creux ombragés, avec des échappées de clos herbus où paissent d'opulents bestiaux; les dessins acharnés de bateaux et d'intérieurs rustiques — et par-dessus tout cela, les labeurs de la plume.
Et puis, pendant les quinze jours du mois dernier, nous avons eu le plaisir de pêcher, de canoter, de ramer comme des vétérans de régates, devine avec qui? Avec Monthiers, dont la famille vient passer tous
les étés ici. Je l'ai retrouvé ce bon garçon 'que nous avons connu tout rond, tout marin. Et nous avons fait ensemble d'excellentes parties. Il faut te dire, ou plutôt il ne faut pas te dire, qu'il était orné d'une dame de sa connaissance, qui nous faisait passer fort agréablement les soirées.
Nous avons eu dimanche, au Havre, de fort belles régates, où tous les Parisiens, amateurs du fw/'maritime, s'étaient donné rendez-vous, mais tu es bien trop bénédictin pour être canotier.
Nous travaillons énormément tous deux Edmond... A quoi ? — A l'hiver.
Pour me distraire, entre deux marées, je me suis amusé, comme étude de style, à faire dix-neuf chapitres que je n'ose qualifier de nouvelle, dix-neuf chapitres d'un décousu complet, sans soudure... J'y ai mis toutes les ciselures de style, j'y ai entassé les audaces de phrases, les heurts de mots, et en mettant dans cette pantalonnade sérieuse beaucoup de couleur, je crois avoir enrichi ma palette. Je me garderai bien, comme tu penses, de t'en faire aucune citation.
Nous nous sommes abonnés au Peuple et kY Assemblée nationale, ces deux notes extrêmes du carillon politique, et je t'assure que c'est fort amusant. Pourtant nous avons un reproche à faire à Y Assemblée nationale, depuis que nous y sommes abonnés, elle nous sert le même article. Pour les intelligences médiocres c'est une attention aimable, mais pour les autres c'est une réédition fatigante. Un de ses plus beaux — toujours avec la ritournelle sur les révolutionnaires, la démocratie sanglante et avinée, etc., etc . , — c'est celui où elle démontre victorieusement que la «constitution américaine est mauvaise, parce qu'il y a
des négociants qui se livrent aux bank-rupt, et parce que les stamboats ont la mauvaise habitude de sauter.
Et toi, mon cher, es-tu bien reposé à Etuf de ces piochades gigantesques et louables, dont tu es un des représentants les plus méritoires que je connaisse. T'es-tu un peu nettoyé la tête de tes cauchemars de chartes carlovingiennes et de jus romanum.
Travailles-tu? Que fais- tu?
Tu me répondras à tout cela dans les premiers jours d'octobre. Car je pense que tu seras à Paris à cette époque.
Adieu, mon cher Louis ; rappelle-moi au bon souvenir de ta mère et de ta sœur.
Jules.
Si tu étais aimable tu me répondrais avant mon retour : M. Jules de Goncourt, au Château- Vert.
A LOUIS PASSY
Ce 20 octobre 1850.
Mille et mille fois merci, mon cher Louis, de ta bonne invitation. Tu ne peux douter du plaisir que j'aurais eu à passer quelque temps avec toi; à reparcourir de l'œil et du souvenir cette pelouse où nous avons fait tant et de si belles parties de barres, cette salle de spectacle où nous avons eu tant de plaisir et tant d'émotions *, tout ce délicieux petit coin de terre normande coupé de rivières, qui m'aurait chanté :
Beaux jours de notre enfance...
Mais les antiquités, le dessin, le bateau, délicieuse trinité que tu nous promettais : tout cela, mon cher Louis, nous est interdit pour l'instant à Edmond et à moi. Nous sommes rivés à la capitale. D'un jour à l'autre, notre présence peut y être nécessaire. Rien
i. Parties de jeux de toutes sortes, dîners sans fin, soirées dansantes, représentations théâtrales où les petits garçons et les petites filles étaient les acteurs et les actrices, enfin tous les plaisirs de la ville et de la campagne, les petits amis de Louis les trouvaient, pendant les vacances, dans cette riante propriété de Gisors, dont Mme Antoine Passy avait vraiment fait le Paradis des enfants.
que cela f Nous avons ouvert le feu contre un théâtre !, et tu comprends que nous ne pouvons retirer nos batteries, la veille peut-être du jour, où Ton va nous envoyer des parlementaires.
Ton ami, Jules.
i. Il s'agit de notre première œuvre, d'un vaudeville écrit pour le Palais-Royal, lu à Sainville, vaudeville dont l'idée originale — la dispute de Ravel et de Sainville dans la salle, et le soufflet qui en est le résultat, — se retrouvent dans le Bourreau des crânes. Du reste je renvoie le lecteur curieux de ce vaudeville à la préface de notre Théâtre, publié chez Charpentier en 1879.
A LOUIS PASSY
Mercredi 30 octobre 4850.
Tu dois être fâché, mon cher Louis, fâché sérieusement contre moi ; voilà quatre jours passés que j'ai laissé sans réponse ta lettre ou plutôt ta sommation... J'ai été un peu souffrant ces jours-ci, et Edmond n'est pas homme à faire mon intérim épistolaire.
J'ai peine, mon cher ami, à m'expliquer ta grande colère. Il me semble que, lorsque tu nous as vus à Paris, nous ne t'avons pas caché que nous tentions le baptême de la scène. Le titre de notre pièce? Tu voudras bien te résigner à ne pas le savoir. Le nom du théâtre? Ce ne sont pas les Français. L'état des négociations? Je te dirai qu'elles sont pendantes. L'acteur à qui nous l'avons lue, nous a donné toutes les espérances de réception possibles, mais nous attendons vainement la réponse définitive du théâtre. Enfin croyez-vous être joués? Il y a, mon cher, des jours où nous espérons, et d'autres où nous faisons le contraire.
Du reste, quoi qu'il arrive, que ce soit un échec ou non, nous avons une ample provision d'énergie, de résignation, d'activité. Ce n'est qu'à force de frapper qu'on entre.
Adieu, mon cher Louis, pardonne-moi une lettre aussi courte qu'une visite de médecin. A bientôt sans doute.
Ton ami, Jules de G.
A LOUIS PASSY
Louèche-les-Bains, ce 43 juin 4854.
Bah! une lettre de plus ou de moins, n'est-ce pas, mon cher ami? Je t'écris donc aujourd'hui de Louècheles-Bains, le 13 juin 1851, à deux heures.
J'ai mariné ce matin trois heures dans un baquet d'eau chaude; je marinerai ce soir dans le même baquet d'eau chaude. Si je sors d'ici non abruti, tu conviendras que ce sera un tour de force.
Voici la vie de Louèche! — Branle -bas à cinq heures du matin; c'est invraisemblable, n'est-ce pas? mais c'est historique. De cinq à huit, dominos, lecture, et autres jeux variés dans une eau sénégalienne; à huit heures, déjeuner avec du café, tartine de beurre et de miel (une originalité culinaire que je te recommande); de huit heures à onze heures, on se recouche dans le but d'une suée qui ne vient jamais; à onze heures, appétit féroce, déjeuner avec un tas de petits plats insubstantiels et creusants ; de midi à une heure, pipe d'Edmond; d'une heure à deux, esprit à bras tendu 1 ; de deux à cinq heures, redominos, relecture etreetcetera; à cinq heures, essuiement et essai de pionce jusqu'à