De Boufileis
rétilc'es, t l'on s'abuse, je vous assure. Mon Dieu ! qu'il éloit doux d'dimer et de vivre pour quelqu'un qui avoit tout connu, tout jugé, tout apprécié, et qui avoit fini, comme le sage, par trouser que tout n'est que vanité ! Aimer sufflsoil à son cœur et à son âme. Ah! qu'elle éloit noble, qu'elle étoit grande, cette ûme! je n'ai jamais vu réunir tant de passion à tant de vertus. Mon ami, je donnerois ce qui me îestc à vivre pour que vous l'eussiez connu.... — Je veux encore augmenter votre mouvement : je vous prie de chercher chez les gens qui vendent des livres un Dialogue entre un évêqiie et un curé, sur le mariage des protestans '. On dit que cela est excellent : lisez-le, et envoyez-le-moi par M. de Vaines; on ne le trouve pas ici. t]n grâce, ne donnez point de lettre avec cette brochure, parce qu'elle ne seroit pas cachetée. Savez-vous ce qu'il y a de pis en vous? C'est 'indifférence dont vous êtes pour tous les inconvéniens et même pour les malheurs attachés à votre manière d'être. "Vous en direz tout ce qu'il vous plaira, celte incurie tient à une mauvaise tôle. Adieu, mon ami, je vous aime; mais je me sens bien bête, et il me semble que c'est un grand dégoût que d'être aimé par une bêle. Qu'en pensez-vous? Je crois que si je lisois Clarisse ce soir, je n'y trouverois ni amour ni passion. Mon Dieu I peui-on tomber plus bas? — Je n'aime point Fontainebleau , seroit-ce parce que vous y êtes? Mon ami, si vous aviez eu le choix, auriez-vous encore mieux aimé que ce fût moi qui se trouvât à Montigny, que madame la comtesse de B....*? C'est un bonheur que je n'ai jamais éprouvé que d'être à la campagne avec ce que l'on aime le plus dans le monde.
Mercredi au soir, 18 octobre 1775.
Enfin, vous voilà à Fontainebleau. Je vous y attends depuis dimanche 13. Je vous y ai écrit tous les soirs; deux
i. s. 1., 1775, ia-12, attribué par Barbier à l'abbé Loiis Guidi. Le mèoie -publia une suite du Dialogue, etc., s. 1., 1776, iix-li, t. De BoufQerâ.
lettres chez M. d'Aguesseau ', et une à M. de Vaines, à Montigny, où je croyois que vous seriez. îlon ami, ne fût-ce que pour les jeter au feu, réclamez ces trois leUres, je vous en prie. Mandez-moi, si vous le savez, le jour que vous comptez repartir, pour que je m'arrange de manitre à ne pas iMre encore à Fontainebleau lorsque vous en serez parti. J'airao bien à vous suivre, mais non pas à rester derrière vous, parce que vous avez tant d'au Ires intérêts, que vous ne vous avisez guère de retourner la (ête. — Vous m'écrivez une lettre courte, mon ami, mais vous «îies bien aimable : si vous ne pouvez pas m'ôter le sentiment de mon malheur, vous m'ôtez souvent la force de m'en plaindre. Mon Dieu, qu'il ni'auroit été doux de vous devoir la consolation de ma vie, et de ne plus connoîlre de plaisir que par vous! mais vous avez (oui détruit, jusqu'à l'e?pérance. Hélas 1 je ne méritois pas d'être mén::gée : j'éiois déjà si malheureuse quand vous m'avez connue! vous en avez trop fait, je ne méritois pas l'intérêt que vous m'avez marqué. 11 m'a égarée, je me suis précipitée dans un abîme: vous m'y avez conduite, vous m'y avez poussée; et il n'y a plus de moyen d'y apporter secours. Il faut subir mon horrible destinée, souffrir, vous aimer, et mourir bientôt. Ah 1 non, mon ami, je ne veux plus peser sur votre âme, je ne veux plus la fatiguer : il y a de la lâcheté et de la cruauté à faire partager des maux qui n'ont plus de remède, La nécessité de souffrir me rendra généreuse. .Mon ami, votre bonheur et votre repos seront, si je le puis, mon unique intérêt. Mais je n'ose répondre de moi : la durée de la douleur rend si folbie; et puis quand on a absolument renoncé au bonheur pour soi, on juge souvent que la contrainte seroil sottise ou folie. Enfin je ferai comme je pourrai; et vous.
t. Une communauté de goûts et d'études n'avait pas été étranpèi'e à cette grande amitié formée entre le chevalier d'A^'ue;;s.rau et M. de Guibert. En traçant dans sou Essai général de lactique le vaste plan d'une histoire de l'art militaire, qui aurait embrassé non-seulement ses viirialions proprement dites, mais encore le tableau des « constitutions nùlitaiics des anciens peuples, ainsi que leurs rapports avec les consliiutious polilii)urs, » M. de Guibert ajoutait : Cet ouvrage « est digne de notre siècle...; j'y encour^ige un de mes amis (M, le chevalier d'Aguesseau), qui le n. édile et le piépare depuis lv>ngtemps. Je dcuouje ici son nom, son plan, ses talents. Je voudrois lui faire contracter vis-à-\i5 de ses citoyens {sic) un engagement qu'il est en état de remplir , et dont l'exécution sera sa gloire pai liculière en nicme temps que l'instruction publique, o [Essai de tucdiiuf, 1772, p. XLIII.)
avec un peu de morale et beaucoup de bonté, vous subirez la peine attachée au mal que vous m"avez fait : vous penserez, pour soutenir votre patience et votre courage, que je Ai'en vais, et que vous, vous commencez une carrière qui vous promet du bonlicur, et qui vous fuit goûter le plaisir. Ab ! l'on est bien fort quiind on est parvenu à étouffer tant de regret, et qu'il ne reste plus q l'à plaindre une malheureuse créature qui ne se plaint plus, et qui est parvenue au point d'éteindre en elle jusqu'au désir et à rei>pérante vague que conservent tous les malheureux. Oui, mon ami, cela est vrai : en nie recherchant bien, en me regardant de bien près, en mlnterrogeant sur ce que je veux, sur ce qui reste pour moi dans la nature, je ne trouve rien à me répondre, sinon ce que demanderoit un voyageur bien las, an yite, et je vois le mien à Saint-Sulpice'. Mais mon talent est d'être toujours hors de propos. Voyez quel ton, quelles images à présenter à un homme qui quitte le plaisir, qui vient occupé de mille affaires, qui ne sait auquel entendre, à qui la Reine, le Roi ont parlé avec une bonté*, avec une grâce infinies ! Mon ami, quand j'y pense bien, si vous me faisiez justice, vous auriez tout à la fois du mépris et de l'horreur pour moi. — Mais, pour changer de ton, je veux vous dire que dans une de mes longues insomnies, je suis venue à penser à la C... de B....^ Je me demandois ce qui faisoit qu'avec beaucoup d'esprit, de grâces et d'agrémens, elle faisoit, en général, aussi peu d'eli'et et surtout aussi peu d'impression; je crois en avoir trouvé la raison. N'allez pas être tiéte, et me dire que je n'ai pas eu assez d'esprit pour expliquer ma pensée. Écoutez-moi : ne convenezvous pas qu'il y a dans tout un vrai de convention; il y a le vrai de la peinture, le vrai du spectacle, le vrai du sentiment, le vrai de la conversation; etc. Eh bienl madame de B.... n'a le vrai de rien; et cela explique comment elle a passé sa vie sans toucher, ni intéresser, même les gens à
1. Paroisse de mademoiselle de Lespinasse, «ur laquelle elle fut enterrée.
2. On peut voir là une allusion à ce mot charmant de .Marie-AnloineUe à M. de Guibert, qui lui annonçait les changements qu'il avait faits au Connétable, eu vue d'une reprise de celte pièce, qui allait bientôt avoir lieu à la cour et à laquelle s'intéressait beaucoup la reine : Vous avez donc voulu m'ôler le plaisir ile vous défendre. Le roi paraît avoir été moins enthousiaste. (Voir ['Espion anrilais; t. II, p. 2S5.)
3. Est-ce la romtcsse de Boufflers? Le portrait en ferait douter.
qui elle a eu le plus d'envie de plaire. Voulez-vous voir le revers de la médaille? Vous connoissez une personne qui a c'l6 loute la vie dénuée des agrémens de la figure, et des grâces qui peuvent plaire, intéresser et loucher, et cependant celle personne a eu plus de succès, et a été mille fois plus aimée qu'elle ne pouvoit le prétendre. Sa^ez-vous le mot de cela? C'est qu'elle a toujours eu le vrai de tout, et qu'elle y a joint d'être vraie en tout. Despréaiix a mis en résultat ce que je viens de délayer dans un las de paroles t
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable ■ Il doit régner partout, el même dan» la fable ' .
Mon ami, si vous m'avez d'abord trouvée un peu bête, je me suis rendue ensuite assommante. Après vous avoir fait pleurer de tristesse, je vous ferai bâiller d'ennui. En vérité» je m'épuise tellement avec vous, que je n'écrirai à personne ce soir, quoique je doive des réponses à Fontainebleau à des gens que je ne fais pas bâiller. Mais c'est qu'ils ont un grand fonds d'indulgence : car il ne faut pas toujours être vame, quoiqu'il y ait encore bien du vrai là dedans.. Oh ! mon ami I ce qui est de première vérité, c'est que je vous aime avec autant d'âme, que si vous aviez fait à mon repos et à mon plaisir le sacrifice de votre bonheur. Oui, mon malheur me paraît d'autant plus accablant, que c'est à vous que j'aurois voulu devoir d'être heureuse. Je ne vous écrirai plus que demain jeudi, parce que j'imagine que vous partirez samedi. La cour auroit-elle plus d'attrai que....?
Ce jeudi au soir, 19 octobre 1775.
Mon ami, je serois accablée de vos reproches, si mes ré- ■olutions ne les avoient pas prévenus. Je m'accusois hier, et je vous disois qu'il y avoit de la cruauté et de la lâchelé à risquer de vous faire souffrir d'un malheur sans ressource. 11 faut en vivre ou en mourir; mais surtout il faut se taire» Vous avez l'âme assez animée, vous avez assez connu et
«. Epître IX*, T. 43.
senfi le malheur et la passion, pour concevoir les excès où l'un et l'autre peuvent porter : je les déteste et les abjure tous; je voudrois être morte avant que d'avoir pu vous offenser. Je pressentois peut-être ce nouveau malheur, lorsque je voulois quitter la vie et vous fuir. Je senlois qu'aprèsla cruelle perte que je faisois, mon âme ne pourroit plus se remettre en mesure ; en effet, je ne devois plus aimer, je ne pouvois plus aimer. Le principe de ma vie, le Dieu qui me soutenoit, qui m'animoit, n'étoit plus, je restois seule dans la nature. Ah 1 pourquoi vous y êtes-vous trouvé? Pourquoi vous rapprocher de moi? Dans ce moment je n'avois besoin ni de consolation, ni d'appui. Pourquoi me disiez-vous des mots que mon âme tHoit accoutumée d'entendre avec sensibilité ou transport? Pourquoi preniezvous le langage de l'homme qui venoit de mourir pour moi? Enfin pourquoi égariez-vous la raison de quelqu'un que l'excès du malheur avoit déjà troublé? C'étoil à vous de juger, de prévoir; je ne pouvois que gémir et mourir. Vous voyez l'horrible suite qu'a eu ce moment d'oubli de votre part. Sans doute, dans cet instant, vous ne pouviez pas prévoir de quel genre de poison vous abreuveriez mon âme; mais vous saviez que vous ne n'aimiez pas assez pour faire votre premier intérêt de la consolation et du repos de ma vie. Ah ! c'est là la source et la cause de tout ce que je souffre. En devenant coupable, mon âme a perdu son énergie. Je vous ai aimé, et dès lors je n'ai plus été capable de rien de noble et de fort. Je juge ma conduite, mon ami, e» je la blâme plus que vous; lorsque vous avez prononcé mon arrêt, il falloit le subir, il falloit m'arracher à vous, ou à la vie : il y a de la bassesse à vouloir être plainte et soulagée par celui qui vient de vous frapper; et cela est si \rai, que j'éprouve sans cesse un combat affreux : mon âme se révolte contre votre action, et mon cœur est rempli de tendresse pour vous. Vous êtes assez aimable pour justifier mon penchant ; mais vous m'avez trop mortellement offensée, pour que je ne m'en sente pas humiliée. Mon ami, je vous l'ai dit souvent : ma situation est impossible à supporter; il y faut une catastrophe ; je ne sai'i si c'est la nature ou la passion qui la produira. Attendons et surtout taisonsnous. Vous avez assez debonté, assez de délicatesse pour épargner ma sensibilité; et vous me croyez, moi, assez cruelle pour vouloir exercer et alarmer la vôtre! Ah, mon amil
si le malheur rend quelquefois personnel, il rend aussi bien déiicat : les nialheureux ont pour l'ordinaire la main bien Ic-gùre ; ils craignent bien de blesser, ils sont sans cesse avertis par leur propre douleur. Et vous croyez que lors~ •qu'à peine il me reste la force de me plaindre, je chercherai, je choisirai les expressions qui pourront vous faire le plus de mal? Vous ne me connoissez pas : car si je pouvoir m'arrêter avec vous, si je n'étois pas toute de premier mouvement, sans doute je nieltrois du soin à éviter de vous faire de la peine; mais songez donc que je vous aiaie. Voilà mon -crime envers vous. Ah ! mon ami! la main sur la conscience, et je suis bien sûre que, sans un grand effort de générosité, vous me pardonnerez? Mais je le jure, je n'aurai plus besoin de voire vertu : je veux élever mon âme au. point de n'avoir plus besoin que vous me fassiez grùce. Adieu.
LETTRE GXXXVIII
Vendredi midi, 20 octobre 1775.
Je me presse comme si vous deviez rn'enlendre plus tôt. l^Ion ami. vous êtes fou ! Vous allez dire du mal de M. Turgot à M. de Vaines! et c'est pour moi, et c'est mon inlcrèt qui vous égare, et qui vous fait presque dire à M. de Vaines qu'il a lorl ! .Mon Dieu ! quelle mauvaise tête! mais que de bonlé ! que nous Oies aimable ! liais vous vous méprenez, *i vous alli'Z croire que c'est la pauvreté, ou le bien-être <iui vient de la fortune, qui pouvoit rien ni peur mon bonheur, ni pour augmenter mon malheur. Mon ami, ce n'est ni M. Turgot, ni M, de Vaines, ni le Roi ', ni tout ce qu'il y a de puissant sur la terre, qui peuvent rien pour mon bonheur, pour calmer mon àme, pour en chasser un sentiment déchirant, pour remettre du baume dans mon sang. Hélas! il faudroit que vous ni'eussiez aimée; mais il vous est plus facile de solliciter, de haïr un ministre, parce qu'il a l'hon-.nêlelé de ne pas songer à ma fortune. Mon ami,
1. Il est évident qu'il s'agit ici d'une pension que les amis de mademoiselle -de Lespinasse cherchaient a lui faire obtenir, et lelle fut s^ns doute l'origine <ie l'insinuation malveillante de madame du Delland rapportée plus haut, ;p. t6A, note i.
Ni l'or, ni les grandeurs ne nous rendent heureux '.
Vlela est plus vrai pour certaines iimcs, que je ne puis l'exprimer. Je n'ai jamais connu d'i'quivalenl, de dédommagement à rien do ce que j'ai désiré : la passion est absolue. Les goûts se plient aux circonstances ; je n'ai jamais voulu, ni aimé qu'une chose, et en cela plus consi.'qiienle qu'il n'appartient à ma mauvaise tête, je ne me suis jamais repentie de ma manière de me conduire dans les diiïérentos occasions que j'aurois eues de m'enrichir et d'augfnentci-, ou, pour parlerpluî juste, d'acquérir de la considération, de celle du moins qnc les sots distribuent et dont les têtes et les âmes \ides font leur aliment. Bonjour, mon ami. J'entends le vicomte de Saint-Chamans. Je reprendrai après l'arrivée du facteur. J'espère, oui, je crois que j'aurai une lettre de vous. Après avoir vu des indifféreus tout le jour, vous serez rentré chez vous hier au soir, en disant : je vais iaire quelque ciiose pour le plaisir de ce qui m'aiuie.
Vendredi, quatre heures, après l'arrivée de la poste.
Point de lettre de vous! Savez-vous combien je suisjuste? Cela me fait liaïr celles des autres. Qu'importe tout le reste, lorsque l'âme et la pensée sont fixées sur un seul point? Je conçois à merveille comm'nt Newton a passé trente ans de suite àla même chose ^, et le but qu'il se pioposoit ne vaut pas celui que je me promettrois. Mon ami, aimer est le premier bien; être aimée par ce qu'on aime, c'est être trop heureuse. 11 y a eu des temps dans ma vie ! mais, mon Dieu ! que je suis tombée ! — Je n';ii point de lettre de vous? C'est ma faute : M. de Vaines vous aura envoyé trop tard la lettre que je luiavois adressée. J'ai voulu vous suivre partout, et vous ne vous êtes pas soucié de me prévenir. Pour se rencontrer mûrement, il ne faut pas s'attendre. — Mon ami, j'ai relu votre lettre d'hier trois fois tout de suite : ce que vous dites sur la différence de l'espritet du génie est excellent, et de de la plus grande éloquence; la comparaison est de génie. Mais je ne pense pas, comme vous, qu'il faille, pour gouverner, des gens pleins de passion. 11 faut du caractère et point de passion; l'esprit suffit, et il est peut-être préfé-
1. !s Fi> l'.iiiie, l'hUmim et Rnuci.i, v. |, i. A la dccua\eite au pr.iicipe lie t'auiacliou.
rabledans une monarchie, où il faut une marche uniforme, où le bonheur doit ôlre préféré à la gloire; et c'est parce que je crois que ce n'est ni la passion, ni le génie qu'il fauf à un ministre françois , que je pense qu'il n'y a point d'homme qui fût plus capable de nous bien gouverner que L. de T....* Ml je vous réponds qu'il n'y a point d'âme plus inaccessible aux passions. Ce n'est pas non plus pour l'énergie qu'il faut le louer : il a du caractère, beaucoup de lumières, une grande activité et une facilité et une amabilité qui aplanissent toutes les difficultés. Voilà ce que je réponds à tout ce que vous me disiez de M. T... *; il ressemble plus à Lycurgue, et L. de T.... au cardinal de Richelieu et à Golbert : car il n'auroii nilaforce, ni l'atrocité du cardinal. — Mon ami, vous recevrez cette lettre demain samedi, et sans doute ce serala dernière, parce que je ne doute pas que vous Départiez dimanche. Voici Tnes ordres ; vous ferez un paquet de toutes mes lettres, vous y mettrez mon adresse, et ce seront vos mains qui le remettront dans celles de M. de Vaines qui contresignera ce précieux dépôt. Vous partirez après, et vous ne m'écrirez point dans ce paquet , mais bien par la poste. Je veux savoir l'heure, le moment où vous quitterez Fontainebleau; oui, j'y ai un intérêt : où n'en met-on pas lorsqu'on aime? Je vous ai bien dit que je ne me plaindrois plus, que je ne vous accablerois plus du poids de mes maux Maiè souvenez-vous bien que je ne me suis pas engagée à avoir une conduite parfaite, égale. Cela viendra peut-être r l'indifférence ne sera pas toujours impossible à mon cœur. Je dis donc que je ne vous ferai plus souffrir de mon malheur; mais entendez bien que je ne serai ni assez courageuse, ni assez raisonnable pour faire semblant de ne pas souffrir lorsque je me sentirai déchirée. Adieu, mon ami. Il me semble que je me sépare de vous pour bien longtemps, et cette séparation me fait plus de mal que lorsque vous êtes là, et que vous me dites adieu ; alors il n'y a que cet instant pour moi, je vis de toute ma force dans un point; mais aujourd'hui il n'en est pas de même, je me sens triste, abattue, j'ai la privation de vous, de voire lettre, et
1. L'archevêque de Toulouse, Loménie de BrieDue, qui, en effet, devint ministre en 17 S7, et perdit alors toute la réputation que ses amis lui avaient faite par anticipation . Ce fut eoussonaiiniinistiation que M. deGuibert entra au conseil de guerre.
S. Turgot.
je vois encore demain et après! Ah! cet avenir sera bien long. Adieu, adieu.
LETTRE GXXXIX
Mardi au soir, 24 octobre !775.
f^es oracles avoient cessé, parce qu'ils craignoient de parler aux échos. Ma dernière lettre est de vendredi l'aprèsdîuer : j'avois jugé que vous partiriez dimanche ou lundi, aujourd'hui j'imagine que vous attendrez l'arrivée de M. de- Saint-Germain' qu'on attend mercredi ou jeudi. C'est un homme de mériie, c'est un homme isolé : il est arrivé là sans intrigue ; on doit croire qu'il ne voudra que le bien, s'il fait des réformes et des changeniens. Il aura la confiance du militaire, parce qu'on sait qu'il est instruit, et qu'il a une grande expérience. Personne ne peut mieux que lui faire usage de vos talens, vous mettre en activité ^; d'ailleurs il faut penser à vous. Ne m'avez-vous pasdit qu'il éloit prévenu pour vous d'un grand intérêt? 11 ne faut pas îourner le dos à la fortune.
J'ai reçu vos lettres de vendredi et de dimanche : elle& sont courtes, elles sont rares... Mais, mon ami, je ne me plains pas, vous avez tant d'intérêts divers! cela vous donne tant de soins, que je ne conçois pas comment vous y pouvez suffire; tout le monde-, doit vous remercier et personne ne doit être heureux. Me me répétez plus qu'il faut que je
1. Claude-Louis, comte de Saint-Germain, qui remplaça !e maréchal du Muy au minisière de la guerre le 2 5 octobre 1 773, né en 1 T07,mort eu 17 78- Quoique ministre réformateur, il fut d'abord assez froid pour il. de Guibert, que son- Connétable desservit auprès de lui. « Il lui a mérité de .M. de Saint-Germain, disent les Mémoires de Bachaumont, une réception peu flatteuse; ce ministre l'a persiflé pendant toute la durée de la conversation, et a fini, en le quittant, par affecter de l'appeler brave jeune homme. » (8 janvier 1776, t. IX, p- 7.)
2. Ce vœu de mademoiselle de Lespinasse se réalisait presque à ce moment même. « Le 27 octobre 1775, M. de Guibert fut attaché au comte de Saint- Germain, qui se servit de sa plume pour rédiger un mémoire au roi, dont il a dit lui-même : Ce travail était l'œuvre a d'un jeune colonel, aussi distingué par ses talents, par l'étendue de ses connaissances et par son esprit, que par la chaleur de son âme, qui, peut-être quelquefois, l'entraîne au-delà du but, mais dont les écarts mêmes peuvent être justifiés par le plus aident amour pour le bien et par le patriotisme le plus rare. » (J/em. du coK^le de Saint-Germain, p. 36.)
'2G2 LETTRES DE iJADEMOlSELLE DE LESPXNASSE.
tâche de me faire à votre situation. Mon ami, ces mois il faut tàvher, quand il s'agit de sentiment ou de patience, sont autant de doutes et d'absurdités : c'est lorsqu'il s'agit de conduite, d'afTaires, de choses d'intcîrêt qu'il faut en effet lâcher, qu'il faut se faire effort, parce que les actions, les démarches sont alors dirigées, ou doivent être dirigées par la rétlex'ion; et c'est de la sottise ou de la légùreté que de se mettre sans cesse en contradiction avec ses projets et ses intérêts. Mais moi, je lâcherai, je me ferai efibrt, et pourquoi ? Qu'est-ce que je me propose? qu'est-ce que je voulois? Non, non, mon ami, j'ai manqué le but de ma vie, il n'y a plus d'intérêt pour moi. Je me tairai sans doute, mais ce ne sera pas en tâchant, ce sera après avoir tout apprécié, tout jugé, et surtout après avoir vu de bien près le terme; c'est pour me calmer, s'il est possible, dans ces derniers iemps de souffrance. L'on supporte tout à la tin d'un voyage; je ne veux pas vous coûter un regret. Je n'ai point besoin de larmes après ma mort. Je ne vous demande plus que l'indulgence et la bonté qu'on accorde aux malades et uux malheureux. Adieu, mon ami. J'ai passé une cruelle journée, j'ai toussé à mourir. J'ai un peu de fièvre ce soir. il faut cependant que j'écrive un mot à M. de Vaines. Je lui envoie cette lettre.
Jeudi, six heures du soir, 26 octobre 1775.
Vous aurez un mot demain matin. Je reçois votre lettre ; -c'est la première que j'ai eue le lendemain de sa date, ordinairement c'est le troisième jour. Mais, comme vous dites, il faut se plier à celte manière d'être, car vous n'en changerez pas. Mais aussi vous ne devez pas trouver extraordinaire que, dans celle incertitude perpétuelle de ce que vous faites et du lieu où vous êtes, on ne soit pas toujours aussi exact. Je vous ai écrit hier, c'esl-à-dire, mardi au soir, et par le courrier de M. Turgot. Je priai M. de Vaines de vous envoyer ma lettre. — Eh! bon Dieu! êtes-vous fou d'aller demander de mes nouvelles au comte de C...? Il ne saura plus qu'une chose de moi : il saura ma mort; tout le reste
LLTTICK CXLI. 2G3
t st pour lui comme ce qui se passe eu Chine. 11 sait qu'il aime sa femme, il sent qu'il est riche; et voilà, je vous jure, les douv parties de son discours dont il ne se tirera en effet que par la vie éternelle. — Non, je ne me porta pas bien : j'ai une toux convulsive qui ne me laisse pas un moment de repos. — Je ne vous réponds point sur .AI. de Saint-Germain? c'est que j'en ai mes poches pleines. Mon ami, tout ce que ce que je désire, c'est que vous ne mettiez, rien contre vous; sûrement cet homme a du mérite et heaucoup. 11 vous a aimé, pourquoi voudriez-vous, comme dit précieusement M. de Saint-Marc', donner cent coups de bâton à votre étoile. Adieu, — Mais est-il bien vrai? avezvous besoin d'êlre aimé de moi? cela ne prouve pas qiie vous soyez sensible, cela prouve seulement que vous êtes insatiable. Je vous écrirai par le courrier de M. Turgot; envoyez chercher une lettre chez M. de Vaines demain vendredi à six heures. Mais au nom de Dieu, écrivez-moi avant neuf heures du soir: la poste part à celte heure-là, et si voussaviez combien il est triste de recevoir une lettre qui a trois jours de date lorsqu'on est à quatorze lieues! Cela annonce tant d'indifférence! J'ai eu ce matin à neuf heures une lettre d'hier au soir, de la même heure, et ainsi tous les^ jours. Vous avez beau dire, les soins, l'attention, prouvent quelque chose. — Ma chambre est pleine, et même il y ades personnes que j'aime bien.
Jeudi, minuit, 26 octobre 1775.
La conversation n'aura pas été interrompue longtemps^ et cependant vous aurez eu le temps de respirer. Vous êtes bien heureux si vous respirez à l'aise : car pour moi cela m'est impossible, et je ne puis pas exprimer de quelle souffrance cela est: mais c'est de vous que je veux parler, mon ami. — Je pense que vous ferez mal de quitter tout de suite M. de Saint-Germain. Dans ce premier brouhaha, il ne
1. Jcan-Paiil-André des Rasins, marquis de Saiut-JIarc, né en 1728, nio.t CB 181S, écrivain de l'école de Dorât,
-verra rien : rien ne fera trace, au lieu que, si vous étiez là après ce premier moment, il s'approcheroit de vous; vous pourriez lui être utile en mille choses. Cet homme tombe des nues, il aura des milliers de questions à faire, et il a assez d'expérience pour ne les pas faire au hasard. Il vous a vu si jeune \ vous étiez son fils, et l'on ne craint pas de se commettre vis-à-vis d'un jeune homme qu'on aime. Enfin je puis me tromper, mais je regarde ces premiers momens comme bien imporlans pour vous. Voyez, mon ami; ne mettez ni fausse générosité, ni légèreté dans votre conduite. Je vous dis comme je vois. Je sais bien qu'il y a un degré d'intérêt qui trouble la vue; mais vous êtes encore plus près de vous que je n'en suis, ainsi défiez-vous donc de vous-même. — Vous ne me dites plus rien de vos affaires; qu'est-ce que cela prouve? sont-elles terminées comme vous le désiriez ? ou y mettez-vous autant de négligence que M. le maréchal de Duras y met de légèreté ^7 Oh ! les exxellens négociateurs ! — M. de Vaines me fait votre éloge, mais de la meilleure manière : c'est son âme qui vous loue. Je vous dis c^'"*. pour vous prouver que vous ne l'avez pas blessé le jour que vous lui avez parlé de moi; mais c'est moi que vous blesseriez actuellement, si vous reveniez à la charge. Mon ami, la première règle dans l'amitié, c'est de servir nos amis comme ils veulent l'être, fussent-ils les plus bizarres du monde : l'on doit avoir la délicatesse de se plier à leur volonté sur ce qui leur est directement personnel. Cela posé, ma manière, ma manie, si vous voulez, à moi, c'est de n'être servie par personne : je tiens compte des intentions, comme les autres tiennent compte des actions, Ainsi laissez donc là votre activité, portez-la sur d'autres objets : car je vous le répète encore, vous m'offenseriez si jamais vous veniez à vous occuper de mes intérêts. Songez donc que, si j'avois voulu, je ne serois pas restée pauvre: il faut donc que la pauvreté ne soit pas le plus grand mal pour moi. Mon ami, croyez-moi; je dis toujours vrai, et je sais bien ce que je veux.
Vous ne m'avez point parlé des spectacles, vous ne me dites pas un mot de ce que vous faites; vous n'avez pas be-
i. Pendant la guerre de sept ans, alors que M. de Guibert servait dans élat-niajor gén>^ral du maréchal de Croglie, et particulièrement à Rosbacb, ■où M. de Saint-Germain avait pu voir combattre le jeune officier, 8. Sans doute au su'et d'une reprise du Connétable,
LEITRE CXLI. 2C5
soin de causer, vous n'avez besoin que d'être partout, et de voir tout. Je voudrois que Dieu pût vous faire don de la puissance qu'il a d'ôtre présent partout. Pour moi, jeserois au désespoir d'avoir ce taieut-là; je suis bien loin de désirer d'être partout, car je voudrois bien n'être nulle part. Ah I mon Dieu ! je voudrois avoir la chimère qu'a madame de Muy; je croirois avoir retrouvé le bonheur : elle est sûre qu'elle reverra M. de Muy ; quel appui pour une dme désolée!— Ily a quatre ans dansce temps-ci, que je recévois régulièrement deux lettres par jour de Fontainebleau. L'absence fut de dix jours ; j'eus vingt-deux lettres; mais c'est qu'au milieu de la dissipation de la cour, étant l'objet de la mode, étant devenu celui de l'engouement des plus belles dames, il n'avoit qu'une affaire, il n'avoit qu'un plaisir : il vouloit vivre dans ma pensée, il vouloit remplir ma vie; el, en effet, je me rappelle que ces dix jours-là je ne sortis pas une fois : j'attendois une lettre, et j'en écrivois une. Ahl ces souvenirs me tuent! cependant je voudrois bien pouvoir recommencer, et à des conditions plus cruelles encore. Mon ami, si vous voyez le fond de mon âme, que vous devez me plaindre! mais ne me le dites pas : c'est du courage que j'ai besoin; oui, j'en ai besoin, je souffre cruellement. — Dites-moi si vous avez régulièrement des nouvelles de madame de***. Avez-vous fait quelque chose pour ce qui l'intéressoit? Vous ne me dites rien; mais vous êtes si pressé! — Est-ce que vous ne comptez pas suspendre votre travail sur le livre de M. Dumesnil-Durand ^ M. de Saint-Germain y répondra peut-être en quatre mots : cela vous épargnera bien de la peine; cependant si c'étoit un moyen d'ajouter à votre réputation, je le regretterois pour vous.
Le chevalier va faire jouer une pièce qu'il vient de composer; il ne l'a fait voir à personne : cette manière lui a bien réussi pour Agathe*, et je souhaite qu'il s'en trouve aussi bien cette fois-ci. Ce que c'est que le monde, le tor-
i . François-Jean de Graindorge d'Orgeville, baron de Ménil-Durand, né en i729,morlen 1799, colonel d'état-major en 176R, et qui se fit le défenseur de l'ordre firofoni contre l'ordre mince, recommandé par Guibert dans sa Tactique. C'est pour le réfuter que celui-ci composa sa Défense du système de guerre moderne, travail auquel fait ici allusion mademoiselle de Lespinasse.
2. Madame de Genlis qualifie de « jolie comédie • cette pièce restée inédite du chevalier de Chastellux. Mémoires, t. III, p. 321.)
v'06 LETTRES DE MAD:::.I0ISELLE de LESPINAS3E,
rent de la société! ils jouenl ' et font des comédies; ils ont sans cesse des scènes entre eux qui sont d'un genre larmoyrint ; ils se touruienfent du matin au soir : c'est l'aniourproprequi se plaint, d'un côté, et de l'autre, c'est une vanité ciïrénée. Je me meurs de peur qu'avec les talens qu'ils ont tous les deux pour la comédie, et mîîme pour la tragédie, ils n'amènent une scène de dénouement à une pièce qui devroit finir sans éclat. Oh! comme tout le monde est malheureux! — Vous voyez bien que je ne peux pas vous écrire jusqu'à votre dcpart, surtout lorsqu'il n'est pas fixé; je ne veux pas qu'il reste une leitre après que vous serez' parti. Adieu, je vous aiu)e partout où je suis, mais non partout où vous êtes. Voilà le dénouement pour nous.
LETTRE GXLII
Vendredi, 27 octobre 1775.
Je viens de recevoir trois lettres de Fontainebleau : elles sont du 2G, et Al. de Saint-Germain n'était pas encore arrivé. Mon ami, vous me disiez mercredi matin que vous m'écririez le soir, et vous n'avez pas pensé à moi. Depuis cet instant, dites-moi donc au moins si vous avez reçu deux lettres par M. de Vaines, et une par la posie, l'une de mardi et deux d'hier. Quand j"ai vu toutes ces lettres de Fontainebleau, je n'ai pas mis en doute qu'il n'y en eût une de vous. Mon Dieu, que vous me rendez injuste ! mon premier mouvement est toujours de lire avec dégoût les lettres de Fontainebleau, lorsqu'elles ont trompé mon espérance. Ehl non, non, ce n'est pas vous qu'il faudroit aimer : vous êtes d'une agitation, d'une évaporation qui ne permettent pas fie compter sur vous. Je ne vous critique pas; mais je me condamne par tout ce qui me reste de raison ou de force. — Les archevêques d'Aix et de Toulouse* sont partis ce
1. Ce pluriel se rapporte à M. de Chastelliix et à ma lame de GIcon, qui était toujours sous-entendue quand il s'agissait du chevalier et de ses comédies.
2. Il était alors beaucoup queslion de l'entrée de rari:he\êque de Toulouse, Loméuie de Brienne, au ministère. Le comte de Mcrcy écrivait, le 19 novembre 1773, à Maiie-Tliéièse : o 11 y a gramle apparence qu'il ne tardera pas à entrer au conseil. Il y a longtemps qu'il y serait placé, si la supériorité de ses talents n'aTait pas causé un peu d'ombrage au comte de Maurepas, qui a tou-
malin pour Fontainebleau. Mon ami, vous avez jugé de l'état de ce dernier avec ce vif intérêt qui fait dire au comte
de C que je me porte bien; il est en bien mauvais état
et j'en suis bien inquiète : i! a le meilleur régime; mais j'ai bien peur qu'il ne suffise pas contre son mal. Il est gai ■et même sans inquiétude : il tient peu à la vie, quoiqu'il n'ait guère senti le malheur. — J'admire votre justice, mon ami ; lorsque vous blâmiez le choix du ministre, c'étoit 31. Turgot qui l'avoit fait; depuis, après y avoir mieux pensé, vous a'.ez trouvé que c'étoit le plus excellent choix 'qu'on pût jamais faire; ce n'est plus M. Turgot, c'est M. de ^!alesberbes. Tout comme il vous plaira, mais vous iuirez liien de la peine à mettre dans ces deux tétes-ln deux volontés : il n'y on a qu'une, et c'est toujours pour faire le mieux possible. Oh! oui, je les aime; ce n'est pas le mot : je les rhéris et les respecte du fond de mon flme. Ils ont eu l'honnêteté de me faire partager le plaisir qu'ils avoient du <;hoix du iioi. Ce n'est pas par reconnois-ance que je tiens à M. Turgot : il ouulieroit que j'existe, que je me souviendrois de même de tout ce qu'il vaut. Voilà ma réponse à tout ce que vous me mandiez de Monligny; par sagesse je m'abstiens de répondre d3 premier mouvement : vous m'aviez blessée, el je me (us; je n'y sais plus que cette manière. Je ne sais si M. Nicole' a oublié ce moyen de conserver la paix : il en vaut bien un autre. Adieu, mon ami. Vous ne m'avez rien dit, et je vous parle. J'ai là trois lettres, et je ne réponds pas. A propos, j'ai oublié de vous dire que madame de Boufflers m'a répété deux fois qu'elle vous croyoit bien heureux; je lui ai dit que je n'en (ioutois pas. — Madame de Mart.... est à Montigny. .Mon ami, elle va peut-être donner ou recevoir un acquit comptant des 22,000 livres de rente. — Si je ne vous paroissois pas trop outrée, je vous dirois que je hais, oui, que j'abhorre l'ai'gent, quand je viens à penser qu'il est le prix di; tout. Fil
jours résis'é aux désirs que les sieurs Turgot et Malesherbes ont de s'associer le prélat dont il est qiicsiion. n [Corresp. secrète, publiée par MM. d'Arneth et Geffroy, t. Il, p, 402.)
1 . Le célèbre janséniste, auteur de cet Essai de morale sur les Moyens de conserver la paix avec les hommes, dont Voltaire a dit que o c'était un chefd'œuvre, auquel on ne trouve rien d'éiral en ce genre dans l'aiiliquilé. s
LETTRE GXLIII
Mercredi, 8 novembre 1775.
Mes lettres vous manquent, et ma présence ne vous est pas nécessaire. Vous avez passé cinq jours à Paris, en me reprochant et à vous aussi, tous les momens que vous y lestiez. Vous avez élé quinze jours à Fonlainebleau, et i\ ne s'y est guère passé de jour où vous n'eussiez trouvé une occasion commode pour aller et revenir. Vous saviez que j'élois malade, vous saviez la part que \oiis y aviez; et puis vous me mandez, et cela doit me combler d'aise et de reconnoissancc, que, si vous étiez venu a Pans, j'aurois été le seul objet de votre voyage. Aussi ne l'avez-vous pas fait; et puis vous osez dire que, si cela ne me pénètre pas de sensibilité, c'est que je suis devenue bien difficile et bien injuste. Oh! que vous pesez sur mon cœur, lorsque vous voulez me prouver qu'il doit être coulent du vôtre ! Je ne me plaindrois jamais, mais vous me forcez souvent à crier, tant le mal que vous me faites est aigu et profond! Mon ami j'ai été aimée, je le suis encore, et je meurs de regret en pensant que ce n'est pas de vous. J'ai beau me dire que je ne mélitai jamais le bonheur que je regrette; mon cœur cette fois fait taire mon amour-propre : il me dit que si je dus jamais être aimée, c'éloit de celui qui auroit assez de charme à mes yeux, pour me distraire de M. de Mora, et pour me retenir à la vie après l'avoir perdu. Mais est-on jamais aimé par ce qu'on aime? entre-l-il de la justice et de la réflexion dans ce sentiment si involontaire et si absolu? — Je n'ai fait que languir depuis votre départ; je n'ai pas été une heure sans soufl'rance : le mal de mon âme passe à mon corps; j'ai tous les jours la fièvre, et mon médecin, qui n'est pas le plus habile de tous les hommes, me répète sans cesse que je suis consumée de chagrin, que mon pouls, que ma respiration annoncent une douleur active; et il s'en va toujours en me disant : Nous n avons point de remède pour l'âme. Il n'y en a plus pour moi; ce n'est pas guérir que je voudrois, mais me calmer, mais retrouver quelques momens de repos pour me conduire à celui que la nature m'accordera bientôt. Il n'y a que cette Densée qui me repose : je n'ai plus la force d'aimer; mon âme me fatigue, me lourmeple : je ne suis plus souteaue
par rien. Le désir et l'espérance sont morts en moi; plus je ii'adoibiis et plus je suis obsédée par une seule pensée. Sans doute je ne vous aime pas mieux que je vous ai aimé ; mais c'est que je n'aime plus rien, c'est que les maux physiques me ramènent sans cesse à moi. 11 n'y a plus ni dissipation, ni diversion : la longueur des nuits, la privation du sommeil ont fait de mon sentiment une manière de folie; cela est devenu un point fixe, et je ne sais comment il ne m'est pas déjà échappé vingt fois de dire des mots qui dé- (Ouvriroient le secret de ma vie et celui de mon coeur. Quelquefois, en société, je suis surprise par mes larmes, je suis obligée de m'enfuir. Hélas! en vous peignant l'excès démon égarement, je ne veux point vous toucher, puisque je crois que vous ne lirez jamais ceci. D'ailleurs, dans l'état où je suis, qu'est-ce que j'ai à prétendre ou à craindre de vous? Il me suffit de vous croire honnête, pour être Lier»; sûre de tous vos procédés jusqu'à la fin. Il y a des situations qui forceroient une âme dure et insensible : tout cequi m'entoure paroît plus animé pour moi; en voyant de près une séparation éternelle, on se rapproche. Je ne ?aurois assez me louer des soins et de l'intérêt de mes amis; ils ne me consolent pas; mais il est certain qu'ils mettent de la douceur dans ma vie. Je les aime, et je voudrois les aimer davantage. Adieu. Je succombe à tant de pensées douloureuses; cependant, en répandant mon âme, je l'ui un peu soulagée.
Jeudi, ODze heures du soir, 9 novembre 1775.
Mon ami, je vous ai écrit quatre pages hier ; jamais je ne puis finir ma journée sans prononcer que je vous aime. Je viens de voir la personne du monde de qui je suis la plus aimée, et cela ne m'a fait que mieux sentir à quel point je vous aimois. Après trois mois d'absence, si je vous avois entendu annoncer sans m'y attendre, comme j 'au rois tressailli de la tête aux pieds ! comme je n'aurois pas su un mot de <e que je disois, ni de ce qu'on me disoit! Mon ami, il faut fiimer pour connoître tout ce que la nature a accordé de biens et de plaisirs aux hommes. Il est doux sans doute à'C-
îre aim(5; mais où est le bonheur? car déjuger, d'apprécier l'afTeclion d'un homme aimable, de répondre avec honnêteté à des mouvemens involontaires , de voir tour ù tour la tristesse et le mécontentement se peindre sur le visage de quelqu'un tout rempli du désir de votre bonheur; oh! si cela flatte l'araour-propre de quelque sotte femme, combien cela afflige une âme honnête et sensible! Mon ami, je pourrois vous dire comme Pyrrhus à Andromaque
Ail! qu'un seul des soupirs que mou coeur vous envoie, S il s'écliappoik vers elle, y porteroit de joie '.
— Mon Dieu ! est-ce que vous ne souffririez point de n'avoir point do mes nouvelles ? est-ce que cela ne fait pas un vi le dans votre vie? Scriez-vous occupe ou enivré au point de ne pas éprouver tour à tour un besoin actif et une grande langueur? Est-ce que je ne suis pas bien près de votre pensée lorsque je ne la suis pas? Ali! mon ami, ces questions ne vous peignent qu'une bien foible partie de ce que je sens; je m.eurs de tristesse. Mes amis me croient afTeclée de mes maux^. Je voyois ce soir la bonté de M. d'Andczi et de M. de Schomberg : ils me rassuroient sur ma poitrine; ma toux les déchiroit, et ils me consoloient. Les excellentes gens! ils ne savent pas tout ce que je souffre; mais je ne mérite pas d'être plainte, même par vous : car jugez de l'excès de ma folie; je sens que je vous aime par-delà les forces de mon unie et de mon corps. Je sens que je me meurs de n'avoir point de communication avec vous: cette privation est de tous les supplices le plus cruel pour moi. Je compte les jours, les heures, les minutes; ma tête s'égare sans cesse : car je veux l'impossible, je veux avoir de vos nouvelles les jours où le courrier n'arrive point: enfin, que vous dirai-je? je vous aime à la folie. Eh bien! après cela, compienez-moi si vous pouvez. Je ne vous envoie point mes lettres; je vous choque, je vous irrite, ne fût-ce que par contradiction : il y a plus, c'est que si, par quelque hasard, vous veniez à être forcé de rester dans le lieu où vous êtes, six mois ou un an, ou toute la vie, je crois pouvoir répondre que vous n'entendriez jamais