‹ LettresChapitre 105 sur 151 · Tlacine, Andromaque, acte I, se · texte numérisé non relu

Tlacine, Andromaque, acte I, se

2. Edit de 18u9, ces viaux. Nous adoptons la correction de l'édit de i 8 1 1 , .(,■«' uo\i> paraît jusliûée par le sens.

parler de moi. Concevez, d'aprùs cetie disposition, l'horreur que m'a causJc i:e maudit billet, daté d'un lieu qui se peint à moi d'une manière plus efi'royable qne l'enfer ne s'e^t jamais peint à ïa:nle Théi'èse et aux trtes les plus exaltées. Nulle raison dans la nature ne peut comljatfre une aussi funeste impression : je frissonne encore, en me rappelant cette date et le peu de lignes qui la suivoient. 0 ciel ! qu'étiez-vous devenu! avit'z-\ou5 donc cessé absolument d'èlre sensible à mes maux? Adieu; ce souvenir fliîtrit moa cœur.

10 novembre, vendredi, après l'heure de la poste.

Non, les effets de la passion ou de la raison (car je ne sais laquelle m'anime dans ce moment) sont incroyables. Après avoir altendu le facteur avec ce besoin, cède agitation qui font de l'attente le plus grand tourment, j'en étois malade physiquement : ma toux et ma rage de têle m'en avoient avancé de cinq ou six heures, li'a bien ! après cet étal violent, qui n'est susceptible ni de distraction ni d'adoucissement, le fadeur est arrivé, j'ai eu des lettres. Il n'y en avoit point de vous; j'en ai reçu une violente commotion intérieure et extérieure, e( puis je ne sais ce qui est arrivé, mais je me suis sentie calmée : il me semble que j'éprouve une sorle de douceur à vous trouver encore plus froid et plus indifférent que vous ne pouvez me trouver biz irre. lîn me prouvant que je ne suis rien pour vous, je crois qu'il me sera plus aisé de me détacher de vous. Il m'est teilemeut démontré que vous ne pouvez faire que le malheur de lous les inslans de ma vie, que tout ce qui me donne la force de m'éloigner dé vous, de m'en séparer, est réellement pour moi le plus grand soulagement que je puisse sentir. Me voilà à souhaiter que vous soyez relenu par goût, ou par force, dans le lieu où vous êtes: votre absence cesse d'être un mal pour moi ; c'est du repos. Adieu,

Lundi, trois heures après midi, 1775.

Mon ami que vous êtes aimable, et que vous justifiez bien l'excès de înon égarement et de mon malheur! Oui, je le

crois, ce que j'ai soufTerl, ce que j'attends, rien n'auroît le pouvoir de m'empècher, de me garantir de vous aimer, si je ne vousaimois pas. Il y a des choses quirne font croire à la fatalité : je devois donc vivre pour vous revoir, et j'en devois mourir. 3Iais, mon ami, je vous ai aimé, je ne me plains plus. Laissez-moi donc subir ma destinée, et gardezvous démettre le comble à mes maux, en me faisant aimer la vie au moment où il faudra la quitter, où je sens qu'elle •^"•'('bappe. Hélas, mon ami ! par bonté, par pitié, laissezmoi croire que la mort me délivrera d'un fardeau qui m'accable. Laissez moi arrêter, reposer ma pensée sur ce moment luiii désiré, si attendu, et dont je me sens approcher avec une sorte de transport. Mais aussi, lorsque je vous écoutois hier, que je vous voyois, je pensois avec attendrissement que bientôt je vous diiois adieu pour jamais. Je me tâtois, j'aurois voulu ne me pas croire si malade; je regrettois de ne pouvoir plus espérer. Enfin, mon ami, ma tendresse pour vous remplissoit mon ûme et ne me permeltoit plus de former un souhait qui eût pour objet de me séparer d& vous. Ah! sous cet alFreux rapport, la mortseraun mal, un grand mal. Mon Dieu! vous ne saurez jamais le déchirement, l'espèce de mort et d'angoisse où je viens de passer ces trois dernières semaines. Ce n'est pas la perte de mes forces, ma maigreur, l'excès de mon changement qui sont étranges. Ce qui est inouï, c'est que ma vie ait résisté à cette torture. Mais vous voilà; je vous ai retrouvé plein de bonté, de sensibililé: vous avez calmé mon âme, vous avea mis du baume dans mon sang. 11 m'étoit moins pénible de souffrir celte nuit; je n'ai point dormi, j'ai eu la fièvre, j'ai toussé; mais en vérité je n'ai pas été malheureuse: car j*étois occupée de vous d'une manière douce et sensible. Je pensois que je vous écrirois, et je n'osois pas espérer recevoir de vos nouvelles. Mais cela ne me paroissoit pas impossible. Jugez du sentiment de bonheur que j'ai eu lorsqu'en entrant dans ma chambre, l'on m'a dit : De la part de M. de Guibert... Mon ami, ces mois m'ont fortifiée pour ma journée; je ne crains plus la fièvre avec voire lettre: le remède a plus de pouvoir sur m'ji que lemal. — Seulement, je chasserai de ma pensée ce qui veut y revenir sans cesse.// est arrive samedi à cinq heures à Paris, et il a attendu jusqu'à dimanche une heure pour savo/r si félois morte, malade ou au comble du malheur. Ah! mon ami! vous aviez donc oublié

que je vous aimois, et vous ne saviez donc plus commont j'aime avec toutes les facultés de mon Ame, de mon esprit, avec l'air que je respire. Enfin, j'aime pour vivre, et je vis pour aimer.

Je meurs d'envie de savoir ce que vous aura dit M. de Saint-Germain. J'ai peiisé de nouveau à sa lettre : elle est fort bien, mais fort bien; et je ne doute pas que vous ne soyez content de la conduite qu'il aura avec vous. — Si ce n'est pas le matin que je vous vois demain mardi, écpivez-moi un mot, car je ne doute pas que vous ne reveniez ce soir. Si vous ne venez pas le matin, et que vous ne puissiez pas me donner votre soirée, il faut que vous sachiez que, depuis quatre heures jusqu'à cinq et demie, je suis seule : ainsi voilà trois manières de me voir avec liberté. Prenezen donc une, mon ami; car j'ai besoin de vous voir. Bonjour. Vous voyez que je me dédommage. Eh ! bon Dieu ! j'ai tant souffert de me taire! Mon ami, croyez-vous qu'il y ait ou qu'il y ait eu quelqu'un dans le monde'plus vivement frappé de vos agrémens, et plus profondément occupé de vous? croyez-vous enfin qu'il y ait un degré de tendresse et de passion par delà celui qui m'anime? Les batlemens de mon cœur, les pulsations de mon pouls, ma respiration, tout cela n'est plus que l'effet de la passion; elle est plus marquée, plus prononcée que jamais; non pas qu'elle soit plus forte, mais c'est qu'elle va s'anéantir, semblable à la lumière qui revit avec force avant que de s'éteindre pour jamais. Adieu, mon ami. Je vous aime.

[Vers le 10 octobre] quatre heures, 1775.

Mon ami, je n'ai pas fait ce que vous vouliez, je vous en demande pardon : mais il est au-dessus de mes forces de vous adresser une lettre dans le lieu où vous êtes. Cependant je ne suis pas assez injuste pour souhaiter que vous n'y soyez pas, e! même avec plaisir et intérêt. Je suis inconséquente, foible et malheureuse, voilà tout. Souffrez-moi telle que je suis, et moi je vous aimerai à la folie tel que vous êtes. Mon Dieu! que vous êtes aimable de m'avoir écrit

ce petit mot en parfantl II a ranimé un instant mon âme aliattue. Ah ! mon ami I qu'il m'est difficile de vivre ! votre présence seule peut me faire supporter le sentiment de la perte que j'ai faile : tout le reste m'avertit qi.e mon malheur est sans ressource comme sans consolation; tous mes amis, tous leurs soins me font sentir que nen ne peut désormais pénétrer jusqu'à mon cœur. C'éloit M. de Mora, c'étoit mon sentiment pour lui qui animoit tout pour moi ; hors vous et mon affection pour vous, tout s'est éteint avec lui. La nature enliC-re me paroît uîorle, je ne voudrois pas la ranimer, mais je voudrais m'anéantir. Que faire d'une existence aussi douloureuse et aussi languissante! Mon ami, vous m'aiderez à la supporter, et cela suffira quelque temps à votre bonté et à voire délicatesse. Vous vous direz : je soulage, j'adoucis le malheur, j'essuie les larmes d'une personne qui ne tient à la vie que par moi. Mais, mon ami, ce sentiment de vertu ne sauroit satisfaire entièrement votre âme : son ardeur, sa chaleur, son activité ne se contenteront point d'avoir adouci mes maux; vous voudrez, et avec raison, faire ma consolation, mais cela sera impossible, et bien lot vous vous refroidirez. Je sens, je prévois cet avenir, et il me paroît tout près de moi. Pourquoi l'attendre? Ne scroit-il pas doux et facile de le prévenir? Ah! laissezmoi achever de mourir! Ne cherchez point à réchauffer, à ranimer une âme que le plaisir et la douleur ont consumée. Je vous trouve si aimable, si digne d'être aimé, que vous me feriez regretter à chaque instant la force et la vivacité que j'ai perdues. Non, ce n'est pas moi, en effet, qu'il faut aimer. Vous sentiriez trop souvent que vous me faites grâce, et cela flétriroit votre cœur. Vous devez régner sur une âme vive, jeune, remplie de chaleur et de passion: la mienne ne peut plus s'élever jusque-là. Elle n'est animée que par la tendresse et la sensibilité. Vous en êtes l'objet; il n'y a point de moment où je ne trouvasse de la douceur à vous en donner des preuves : mais puisqu'il y a mieux, et plus que cela, vous y pouvez prétendre, et avec raison. — Mon ami, le chevalier de Chatellux a résolu de me tourner la léte; il est encore venu passer la soirée hier avec moi. Il est arrivé de Choisy » à onze heures, et il est venu descendre

1 . où la cour séjourDa du 4 au 9 octobre, avant de se rendre à Fontainebleau, ce qui assignerait à ce le lettre une date antérieure à celle» de la kttie I 33 et des suivantes.

rhez moi. Il m'a trouvée avec M. de Coadorcet et M. d'Andezi. J'élois presque morte quand il est entré, et je n'ai pris été plus en vie pendant tout le temps qu'il a été avec moi. Il est Lon, plus encore qu'il n'est vain ; car il m'a demandé plusieurs fois si je soufTrois. Il comparoit mon état de la veille à celui où j'étois, et il ne se douloit pas que le charme qui me soutenoit, qui m'animoit le jour d'avant, étoit évanoui. Il agissoit ailleurs sans doute, et cette pensée n'étoit pas consolante pour moi. Je me suis couchée foi t tard. Je n'ai point dormi, et à six heures j'ai pris de l'opium, mais en assez petite dose, pour diminuer seulement le besoin que je sens d'en prendre cent grains. En effet, il m'a ôté l'activiié et le déchirant de ma douleur. Je souffre, mais aussi je sens que je vous aime. — Je pense que je vous verrai dimanche matin ; que peut-être j'aurai de vos nouvelles demain: si cela n'éloit pas, j'en serois quitte pour reprendre deux grains, et je vous attendrois sans me plaindre et sans vous aimer moins. Mon ami, je me sens d'une douceur, d'une modération qui me font peur. Cette dernière vertu me paroît faite pour les habitans des limbes, et je crains d'y Otre condamnée. Je n'ai connu que le climat de l'enfer,, quelquefois celui du ciel. 11 n'y a plus moyen de façonner mon âme à une autre température: cela veut dire que, lorsqu'on a touché le dernier terme du malheur et de la félicité, il ne reste plus qu'une chose à faire, mourir. Et voilà, en effet, où j'aspire, où j'aurois déjà atteint si vous ne m'en aviez délournée. Adieu. Je vous aime de toute mon âme; mais ce n'est pas assez, ce n'est rien pour ce que vous méritez, et ce que vous devez inspirer. — Si j'ai de vos nouvelles, je vous en remercierai, et puis je vous enverrai ma lettre pour que vous la trouviez en arrivant.

M. d'Andezi va dîner mardi à Auteuil, il sera ravi de vous mener. — Je ne vous ai pas dit que j'avois répondu la billet Te plus sot, le plus plat. Mais il ne m'importe guère ; elle est au moins indulgente, et mon amour-propre ne peut plus être difQcile à contenter. Adieu donc.

Après l'arrivée de la poste.

Non, TOUS ne vous y méprenez pas, vous connoissez mon sentiment : vous voyez dans mon âme, vous savez ce qu'elle est pour vousj vous avez vu ses combats, ses remords, vous

voyez sa douleur. Je vis; après cela ai-je besoin de vous dire que je vous aime, que ce qui me reste d'activité est employé a vous désirer, à craindre votre absence, à croire que je ne pourrai pas la supporter? et si ma pensée peut s'y arrêter avec un peu de calme, c'est en me disant que je retrouverai peut-être le courage que m'ôle votre présence : car comment trouver la force de mourir, quand on voit ce qu'on aime ! Mon ami, votre lettre est aimable comme vous: elle est pleine d'intérêt, j'en avois besoin. Ah! mon Dieu ! comme j'ai souffert cette nuit! je n'en puis plus, mais je vous aime.

Rapportez-moi ma lettre et pardonnez-moi j on ne guérit pas de la peur.

LETTRE CXLYII

Ooze heures et demie du soir, 1775.

Vous ne venez pas, et je n'ai pas de lettre de vous! Cela •est bien ville. Mon ami, je vous aime, sans doute, mille fois mieux que Bérénice n'aimoit Titus '. Mais malheureusement je ne puis pas faire le même emploi de mon temps: je ne snurois le passer tout entier à vous attendre, et ceci n'est pas hors de propos. Par exemple, l'espérance de vous voir ce soir m'a fait éconduire un de mes amis. Cela m'a peinéc en vous attendant, et actuellement, cela m'inquiète : car môme les amis s'éloignent bien vile. On a tant d'affaires et de dissipation, qu'il faut une grande bonté pour me sacrifier des Soirées. Vous allez avoir mauvaise opinion de moi, je ne serois ni inquiétée, ni affligée, si j'avois éconduit ce qui m'aime. Il a actuellement ce degré d'intérêt qui pardonne et qui fait qu'on ne prend point un refus pour un dégoût. Mais M. D.... n'en est pas \k. En se répétant deux fois, on ne peut plus la voir, il s'y soumettra comme à la nécessité. Cependant le moyen de l'avoir là, quand je vous attends ! Si bien donc que je vous prie de ne me pas faire partager vos doutes : ils tourmentent mon âme, et ils laissetoient mes soirées trop solitaii-es. — Savez-vous bien que Vai passé trois heures fort alarmée sur l'état de M. deSainl-

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