‹ LettresChapitre 106 sur 151 · Voir Racine, Bérén-te · texte numérisé non relu

Voir Racine, Bérén-te

fiermain? On disoit qu'il éloit mal, qu'on craignoit une fluxion de poitrine', et cette pensée me faisoit frémir. La France est donc frappée de malt^diction ! me disois-je. Et puis vous, voire intérOt, tout cela m'agitoit, et je me taisois. Sur les sept heures, on m'a annoncé une jolie femme, elle s'est mise à côté de moi. Sauriez-vous des nouvelles de M. de Saint-Germain? — Oui, vraiment, j'en ai de sept heures du matin: elles étoient fort bonnes; mais j'ai donné ordre, chez moi, de m'apporter ici des nouvelles- de cinq heures que je dois avoir à huit heures. J'ai été alors tout à fait calmée, et je n'avois plus besoin de sa lettre, qui est pourtant arrivée comme elle l'avoit dit: elle étoit datée de la chambre de M. de Saint-Germain, et elle étoit si rassurante, que je suis persuadée que vous aurez pu travailler avec lui. Mon Dieu ! je le voudrois I car lorsque réellement on n'est pas ministre, il y a bien peu de chose qui dédommage de la perte de sa liberté. On ne fait guère ce sacrifice qu'à la fortune et à l'amour; et en vérité on a bien raison : j'idée de chaîne, fût-elle d'or, révolte mon âme. Bonsoir. — J'ai souffert, je ne connois plus que la douleur, et cependant vous dites qu'il faut chérir la vie; cela ne me paroît pas bien conséquent.

Onze heures du matin.

Je reçois votre lettre, mon ami. Je vous remercie de ne m'avoir pas laissée dans l'incertitude plus long-temps. J'en ai encore sur votre retour, et c'en est bien assez : car vous me dites bien foiblement que vous me verrez aujourd'hui. En tout, ce billet est un peu froid, mais il est une marque de conté et d'attention ; ainsi je dois m'en louer. Bonjour, »-non ami. J'enverrai cette lettre chez vous pour que vous l'ayez en arrivant, et j'espère que si je ne vous vois pas ce soir, j'aurai de vos nouvelles demain matin de bonne heure. Écrivez-moi en vous levant, ou avant que de vous <;oucher.

1 . Et non une attaque de goutte, comme cela arrivait souvent à Maurepas «t à Turgot, ce qui faisait dire au facétieux marquis de Bièvre, que « le mini». t«re s'en allait goutte à goutte. >

LETTRE GXLVIII

Onze heures du soir, 1776.

J'ai bien pensé que, si vous n'êtes pas heureux, trùs-heureux, il faut que le bonheur n'existe pas, qu'il n'y ait pas^ une telle chose dans la nature: car \ous êtes justement fait, tout exprès, pour jouir beaucoup et pour souffrir peu. Tout vous sert, vos défauts, vos bonnes quaiif(^'S, votre sensibilité, votre li'gùrelé. Vous avez des goût?, point de passions; vous avez de l'âme, et point de caraclère. En un mol, il semble que la nature se soit étudiée à faire les combinaisons les plus justes pour vous rendre heureux et pour vous rendre aimable. Vous me demanderez l'à-propos de cela? Ah! si vous ne le trouvez pas, croyez que je divague, et sur cent fois vous rencontrerez juste quatre-vingt-dix neuf. — Mon ami, je ne vous attendois guère ce soir; cepexidant je me suis arrachée avec peine de chez moi, à dix heures, pour aller p;isser une heure avec le comte d'Andezi chez M. de Saint-Chamans dont j'étois inquiète.

Quand vous verrai-je? Combien vous verrai-je? Aurezvous la force de me refuser trois jours? Vous qui êtes si facile avec tout le monde, mon ami, songez ce que sont trois jours sur toute votre vie, sur des liens qui dureront à jamais. Ma vie sera si courte à moi, nos liens sont si frêles ! eh, mon Dieu ! je les croyois rompus. 11 n'y a entre nous de solide, de bien fondé que le malheur: vous en avez signé l'arrêt par le sacrifice de votre liberté, et par le repos de tout ce qui me reste à vivre. Adieu. Dites-vous que, puisque vous m'avez condamnée, vous ne me devez rien ; soyez cruel si vous pouvez. Enfin donnez-moi le coup de grâce, que je vous bénisse et que je vous chérisse encore.— Le comte de C voudroit vous donner à dîner

vendredi ou dimanche; il est à la campagne jusqu'à demain. Dites-moi, à présent que tous vos désirs, que tous vos goûts sont satisfaits, à qui doivent appartenir les moniens qui vous restent. Je vous demande seulement de ne les pas jeter parla fenêtre.

Mes lettres, mon ami.

Je n'ai point reçu les papiers que madame GeofTrin attend avec impatience : renvoyez-les moi tout de suite, je vous en prie.

LETTKK CvI.;K. 2..I

Minuit, 1776 [et mieux 1775].

Mon ami, vous ne m'avez pas attendue, n'est-il pas vrai? Vous n'avez pas eu le temps de penser à moi, et il y auroit de la gaucherie et de la sottise à me faire des reproches et à vous des excuses :

Il faut se croire aimé pour se croire inûdèle.

iMais, dans le vrai, avec la volonté et le désir de vous écrire, je ne l'avois pas pu. Depuis quatre heures jusqu'à cet instant je n'ai pas été seule une minute. D'ailleurs, que NOUS dire, mon ami, lorsque vous voulez que je vous parle de moi? Avec deux mots, je puis toujours exprimer ma disposition physique et morale: Je souffre, j'aime: et depu's quelque temps, cela est dans cet ordre-là. Oui, je souffre beaucoup. J'ai eu la fièvre. J'ai la fièvre, et je sens que ma nuit sera détestable; je meurs déjà de soifet j'aila poitrine et les entrailles brûlantes, c'est aussi ma mauvaise nuit; ma journée a été assez tolérable. Il y a eu si bonne com- ]iagnie, si bonne conversation dans ma chambre que je vous y ai désiré pour vous : car pour moi^ le bon, le médiocre et le mauvais n'ajoutent rien au besoin que j'ai de vous voir; c'est le besoin de mon âme, comme le besoin de respirer est celui des poumons. Mon Dieu ! que je voudrois modérer, éteindre même ce besoin ! il est trop actif pour la foiblesse de ma machine, et puis il est plus nécessaire que jamais que je m'accoutume à vous voir rarement. Ahl mon Dieu ! tout nous sépare, mon ami, et tout me rapprochoit d'un homme qui étoit né à trois cents lieues de moi. Hélas ! il étoit animé de ce qui fait faire l'impossible. Ah ! je ne me plains point : vous m'accordez assez, on se trouve toujours trop riche quand on va déménager, ou tout perdre. — Eh bien ! mon ami, avez-vous rempli ji^os projets? avezvous beaucoup travaillé? Je n'en crois rien. Voici ce que vous aurez fait : dîner, après dîner causer, à cinq heures aller au Temple où vous aurez lu vos changemens sur le ■Connétable^; ils auront été exaltés jusqu'aux nues, et avec

1. Chez le prince de Conti, grand-prieur de France depuis 1749. Cette reclure ayant nécessairement précéd'i la leprise du ('ovuélable, laquelle eut

celte douce faconde, les heures coulent bien vite. Vous serez rentré un peu avant neuf heures; il est bien commode de vtgrter en famille, et de se faire adorer jusqu'à onze heures et demie, minuit. Ici j'emploie l'art du peintre d'Agamemnon', et je me tais. Bonsoir. Je ne sais quelle lieure vous me destinez demain, quoique vous m'ayez bien dit que ce seroit la soirée, mais il se passe tant de choses dans votre tète, que vos projets ne doivent jamais être regardés comme des engagemens. Enfin, mon ami, vous me donnerez ce que vous pourrez. Mais ne venez pas à quatre heures; j'ai dit à quelqu'un de venir à cette heure-là, parce que j'ai bien jugé que ce n'est pas celle que vous choisiriez. Je me reproche de vous retenir si longtemps, vous êtes entouré comme un minisire. Mais comme ils sont sujets à confondre les papiers qu'ils reçoivent, je vous prierai de rassembler les quatre feuilles que vous avez de moi et de me les rapporteiv

Onze heures du soir, 1776 [et mieux 1775].

Quelque triste que je sois, j'ai joui vivement du plaisir de recevoir réponse, sur les cinq heures du soir, à une lettre que je vous ai écrite à cinq heures du matin. Voilà ce qui fait aimer les grandes ville et Paris par-dessus fout. On n'a rien oublié de ce qui pouvoit être commode et utile. Vous ne me dites pas de vous écrire, ainsi c'est un peu hasarder d'être perdue ou égarée. — Mon ami, vous êtes vraiment d'un excellent conseil, et soit qu'il vous soit dicté, ou par la sensibilité, ou par la lassitude de mes maux, je n'aurois rien de mieux à faire, comme vous dites, que d'en essayer. Vous traitez ma toux, ma maigreur, mon estomac détruit, mes insomnies, l'irritation de mes entrailles, comme vous traiteriez les fantaisies de toutes ces belles dames : ce sont

lieu le samedi 30 décembre 1775, il semble qu'il faille dater cette lettre de novembre ou de décembre 1775, et non de 1776, comme la fait le premier éditeur.

1. Timantbe, qui, peignant le sacrifice d'Iphigénie et désespérant de rendre « douleur du père immuUnl sa fille, le repr(>seula la tète voilée.

leurs plumes*, leur têle en pagode, leur démarche sur un talon, en un mot, toutes leurs sottises. Vous me proposez de me guérir, comme vous leur proposeriez de se corriger. Mon ami, vous êtes bien jeune, voilà ce que cela me prouve : car je ne peux pas dire que vous êtes bien froid et bien désintéressé; croyez que ni ma volonté, ni rien dans la nature n'auroit plus le pouvoir de me sauver. Non, la résurrection de M. de Mora, qui seroit pour mon Ame le premier de tous les biens, ne pourroit plus changer mon sort. Ah! si ce miracle s'opéroit, combien la mort me seroit effroyable ! 11 ne m'a connue qu'avec le besoin, le désir et le plaisir de vivre. Mais, mon ami, je m'accuse, je me le reproche, je suis trop foible, je vous fatigue. Mes maux, mon malheur pèsent sur votre âme. Je ne veux plus que vous sachiez ce que je soull're : en ne vous le disant pas, votre sensibilité ne sera plus exercée d'une manière pénible, et vous croirez que j'ai suivi votre conseil. Vous me trouverez un meilleur visage; et, ce qui est bien plus important, vous me trouverez moins curieuse. Allons, je vais faire comme Sosie, je me donnerai du courage par raison*. Je ne vous promets pas d'aller jusqu'à la gaîté, c'est un tour audessus de mes forces. — J'ai moins toussé aujourd'hui, et si la nuit est de même, je renverrai encore la saignée comme

dernière ressource. — Non, le comte de G ne vous a

point su mauvais gré : il m'a dit honnêtement qu'il auroit fait comme vous. Muis si vous voulez tout réparer, dînez- \ dimanche, vous me donnerez la force de sortir. — Oh ! je suis bien fâchée de ce que l'on commence à s'affoiblir : il faudroit être fort dans le moment où l'on a tout le pouvoir ; s'il craint, tout est perdu.

Vous voulez donc écraser tous les sots et tous les méchans? Mon ami, cette ambition a moins d'éclat que celle

1. Le goiit pour les plumes, dit M. J. Quictierat, était alors une ^érilable rage^On en met dans les cheveux aussi bien que sur les bonnets, hlles furent plantées dans toutes les positions, devant, derrière, sur les t-ôtés de la tête. .Mentionnons le Qu'es aco, formé de trois panaches plantés derrière le chignon, et la coiffure à la Minerve, cimier de dix plumes d'autruche mouchetées d'yeu ' de paon, qui s'ajustait sur une coiffe de velours noir toute brodée de paillet* d'or. [Histoire du coslutne, Paris, 1875, p. 597.)

î. Mol ère a dit :

Faisons-nous du «œur par raison.

{Ampliit'yon, acte I, M

[l'Alexandre, mais elle est tout aussi vaste. Adieu, adieu, mon ami. Vous Oies si pressé, si affairé que c'est manquer d'égard que de vous retenir. Que je voudrois savoir si vous reviendrez demain ! que je voudrois vous voir, que je voudrcis..... rimi)ossible.

Onze heures du soir, 1776 [et mieux 1775].

Je ne vous ai pas vu. Mon ami, je vous aime. Quand vous vcrrai-jc? Voilà le résultat dupasse, du présent, et de l'avcnii-, s'il y a un avenir! Ah! mon ami! que j'ai souffert, que je souffre! Me.5 maux sont affreux; mais je sens que je

vous aime. — Le comte de G a rapporté de Versailles

que M. de Saint-Germain étoit dans son lit avec un gros rhume. Si vous ne deviez pas le voir, j'aurois grand regret à voire voyage. Adien, mon ami. Quand ce soroit le dernier, je ne le prononcerois pas avec plus de tendresse et de rej^ret. Mais pardon : vous ne voulez pas que je vous parle, ni de mon mal ni de mon espérance.

Onze heures du matin, 1 776 [ot mieux 1775].

Eh bicJij mon père, vous me tuez, vous étiez moins cruel hier. Ah! laissez-moi guérir, ou mourir! Ne vous justifiez pas. — Non, mon aoii, si vous n'êtes pas mort, si vous n'avez sauvé la vie à personne, il n'y a point d'excuse. Ah! mon Dieu, je meurs! mon âme ne se possède plus. Vous l'avez exaltée ce matin, et vous m'abandonnez! Mon ami, ie pressens que vou^ me forcerez un jour à vous donner un jrand chagrin. Hélas! peut-être vous trouverez-vous joulagé. Oh! que cotte pensée me donne de force! — J'ai manqué à madame de Saint-Chamans ce soir, j'ai éloigné mes amis. Demain je serai enfermée depuis midi jusqu'à deux heures: c'est un rendez-vous pris depuis quinze jours. Uonsoir. Puissicz-vous dormir et jouir d'au-

lant de plaisir que vous m'avez fait éprouver de torlure et d'angoisse ! non, je ne sais p:i3 comment on ne meurt point de la force de la pensée. — Ne venez pas demain malin.

1776 [etmieui'1775].

Mon ami, ûtes-vous toujours aussi content? votre zùle n 'est-il point refroidi? n'avez vous rien à rabattre de tout ]ii bien que vous espériez et désiriez? Enfin, mon ami, Cles- Aoiis content? avez-vous pris des arrangements positifs pour /; Connétable? avez-vous vos loges, vos billels? e^t-ce toujours demain matin que vous avez une répiUition? Trouvercz-vous, au milieu de tant d'aiîaires, un moment à me donner? la réponse à celte question n'est pas celle qui m'inti'resse le moins. J'ai jjcsoin de vousvoir. Mon ûme languit; c'est, je crois, celle disposition que les dévots appellent un lemps de sécheresse, et qu'il ne faut rien moins que l'amour de Dieu pour rendre supportable. Imaginez, mon ami, que le plus vif intérêt de ma journée a été un dîner excellent, dont ji! suis sortie tourmentée de remords, et pénétrée de regret d'avoir eu et trop de foiblesïe et trop de force tout ensemble. Vous ne connoissez pas le plaisir de manger poussé jusqu'à la passion. Eh bien ! j'en suis là depuis do;ize ou quinze jours, et les médecins, qui sont des ii/norans ou des barbares, prétendent que c'est un mauvais symptôme pour ma poitrine. Si je pouvois calmer ma toux, je ne me soucierois guère de leur pronostic. — Mon ami, je n'ai vu que des gens d'esprit à ce dîner: ils ont été aussi maussades que des bêtes; il n'y a pas jusqu'à l'ambassadeur^ qui n'ait donné dans le genre ennuyeux. Figurez- AMus ce que c'est que de venir lire des vers italiens pendant une heure. Mais en tous cas, s'ils m'ont ennuyée, je le leur ai bien rendu en importunité, je n'ai pas cessé de tousser, lîont-oir, mon ami. Je me souviens que je vous aime, mais je ne le sens pas.

A propos, c'est tout de bon qu'il faut que je cherche un

r îe raaiquis île Caiacrioli, ambassadeur extraordinaire d'Espagne prè» la cour de l'iicce de 1771 à 17!>1.

logement. Je sais de ce matin que je ne pourrois pas garder celui-ci, quand je le voudrois. Voyez donc à votre porte.

LETTRE GLIV

Cinq heures du matin, 1776.

Je nesaurois dormir : mes entrailles, ma tète, mon âme,, tout cela m'éveille et me tourmente. Pour charmer mes maux, je veux vous parler. — Vous voyez bien, mon ami, que je ne peux pas, que je ne peux plus aller dincr chuz M. Boutin'. Je vous ai mandé que je lui avois écrit pour m'excuser, et en vérité, cela seroit au-dessus de mes forces. Excepté vous, je ne saurois écouter, ni parler à personne. J'ai été si bouleversée, il me resle encore tant d'inquiétude, que je ne saurois me trouver Lien qu'avec cette famille désolée : je souffre et je sens comme elle. Mon ami, mon cœur est plein de larmes, et celles que je répands n'ont pas seulement M. de Sainl-Chamans pour objet. Ah! que vous tenez de prés à tout ce qui anime mon âme! c'est vous, c'est toujours vous, sous quelque forme et de quelque manière que j'exprime un sentiment douloureux. Mes regrets, mes craintes, mes remords, tout est rempli de vous, et com-

1. Charles-Robert Boutin, receveur général des ûnances, puis conseiller d'Etat, condamné à mort parle tribunal révolutionnaire le 22 juillet 1794 (4 thermidor an 11), le mèiiie jour que M. de La Borde. 11 avait été l'un despremiers à introduire la mode des jardins anglais dans sa demeure de la rue de Cîichy, célèbre jusqu'en 1836 sous le nom de Tivoli qu'il lui avait donné. Madame Vigée Le Brun décrit ainsi ces jardins et leur propriétaire : • M. Boutia était petit et boiieux, gai, spirituel, et d'un caractère si affable, si bon, que l'on s'attachait véritablement à lui dès qu'on le voyait un peu intimement... Il faisait les honneurs de chez lui avec une grâce parfaite... J'ai pu en juger souvent ; car il avait arrangé pour moi, disait-il, un dîner de jeudi où se trouvaient tous mes intimes : Brongniart, Robert et sa femme, Lebrun le poète,, l'abbé Delille, le comte de Vaudreuil... Ils avaient lieu dans cette charmante maison de .'VI. Boutin, placée sur les hauteurs du magnifique jardin qu'il avait nommé Tivoli. A. cette époque, la rue de Clichy n'était point encore bâtie, et quand on se trouvait là, au milieu d'arbres superbes qui formaient de belles et grandes allées, on pouvait se croire tout à fait à la campagne. • [Souvenirs, t. II, p. 260.) — 'Toujours médiocre admirateur de nos imitations de jardin* anglais, 'Walpole, qui visita le Tivoli de M. Boutin en 1771, a dit t qu'il ressemblait à la carte d'écliaulillon d'un tailleur. • (I)c Bâillon, LetlrPtAf H 'Walpole, p. 229, 236.)

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ment cela ne seioit-il pas? Je n'existe que par vous et pour vous. Eh ! mou Dieu! vous dites que je rejette, que je repousse tout ce que vous faites pour moi. Expliquez donc ce qui m'attache, ce qui m'enchaîne à une vie de douleur que j'aurois dû quitter au moment où j'ai perdu ce qui m'en avoit fait connoître tout le prix, ce qui me l'avoil fait chérir. Qui est-ce qui me retint alors? qui est-ce qui me retient encore en déchirant mon cœur? Vous savez aussi bien que moi si je vous aime ; vous savez qu'en vous disant que je vous hais, je vous prouve encore que je vous aime : mon silence, ma froideur, mes torts, tout vous est une preuve qu'il n'existe pas dans la nature une passion plus tendre et plus forte. Mon Dieu, qu'elle est combattue! qu'elle est abhorrée! et elle est toujours plus puissante que ma volonté et ma raison. — Mon ami, envoyez vile vous excuser de ce dîner de M. Boulin. Gardez-moi votre bonne volonté pour demain mercredi chez madame Geoffrin. J'espère que je pourrai y aller, si nous avons des nouvelles aujourd'hui. — J'ai reçu votre lettre de Versailles en rentrant, elle étoit arrivée à minuit. Je ne vous ai pas assez dit combien j'élois touchée de celle bonté compatissante. Bonjour ou bonsoir, mon ami, car je vais commencer ma nuit. 11 est bien plus doux de causer avec vous que de dormir; mais pour vous aimer, pour souffrir encore quelque temps, il faut bien avoir du sommeil : car pour aimer il faut vivre; et il est bien certain que je ne vis que pour vous aimer. Adieu, la plus aimable et la plus chérie de toutes les créatures. C'est pardonner, mais oublier! Ah, mon ami!

Quatre heures, 1776 [et mieux 1775].

Mon ami, je suis malade, bien souffrante'. Mais aussi je suis folle, depuis deux jours. Je ne sais ce qu'est devenue mon âme, c'est un désert : je n'y trouve plus ni sentiment, ni passion, mais des regrets déchirans, une parfaite douleur, l'étonnement d'exister encore, la sensibilité et l'égarement de^ premiers momens où la mort impitoyable m'enleva ce qui seul m'avoit fait chérir la vie. Ah, mon Dieu I

pourquoi m'empûchci(es-vous de le suivre! pourquoi me condamnûtes-vous à une mort si lente et si douloureuse? Voilà, mon. ami, les pensées qui ont reu.pli ma vie depuis mardi au soir. J'en ai été plus malade; j'ai passé une nuit sans me coucher, je n'ai été dîner nulle part, et je vous l'avouerai, le C'Muétable est venu rarement à ma pensée. Je trois même que, si vous ne m'aviez pas écrit, je n'aurois pas eu la force de vous montrer à quel point je suis triste et abattue. — Eh, mon Dieul non, je n'irai pas à Vcisailles ; d'abord je suis trop malade; et puis je serois sur la roue pendant la lepréscnlation. Je suis plus ditticile que vous sur votre intérêt. D'ailleurs, si cette tragédie amène, comme' je l'espère, un grand succès, je ne me soucie pas d'exalter mon finie : elle est trop fatiguée; il ne lui fuudroit plus que du repos et du calme. L'on m'a déjà envoyé demander trois fois ce billet de loge, cela m'importune à mourir. Je fais serment de ne jamais me mêler des plaisirs de personne. C'est le premier intérêt de tous ces gens-là, et moi, loin d'avoir le projet de me divertir, je me sens la mort dans l'âme.

Vous ne m'avez pas rendu mes lettres; je suis bien sûre que si je les envoyois demander chez vous, je les aurois. — Vous étiez bien pressé mercredi : en tout, le mouvement vous est bien plus nécessaire que l'action. Cola paroît bien subtil, mais penscz-y, et vous verrez que cela est juste. — Mon ami, je vous remercie de l'intérêt que vous mettez à ee logement. Mon Dieu, que je voudrois en avoir un à Saint- Sulpice! Ah ! ce qui est alï'reux, c'est que je fais peser mon malheur sur ce qui m'aime ; mais C3 n'est pas vous.— Vous devriez venir dîner dimanche chez madame la duchesse d'Anviile. J'attends de vos nouvelles ce soir, et je me flatte que ce billet de loge y sera. Pardon, mon ami, de vous occuper, de vous détourner, et surtout de n'avoir pas eu la force de vous cacher ce que je souffre.

six heures du matin, 177G.

Je ne puis pas dire que ma première pensée est pour vous: car je n'ai point encore dormi: mais ma pensée est

i.î'it:::: r:.vi. 2S7

pleine de vous, e( je veux vous dire que je vous aime avnnt que quelque moment de sommeil m'enlôve au plaisir de 1« senlir. Mon ami, je me suis couchée bien triste : je vou^ Hvois attendu longlemps, et cet espoir avoit animé et soutenu mon âme. Mais quand l'heure d'espérer a été passée, ah ! je suis tombûe bien bas ; car mon corps étoit biea abattu. Il y avoit du monde autour de moi, mais je n'aurolî pas été plus seule dans un désert. Eh, bon Dieu! me di sois-je en entendant annoncer, tout ce qu'on n'attend point, tout ce qu'on ne désire point arrive, est exact, assidu. T; est affreux de ne vivre que dans un point, de n'avoir qu'uK objet, qu'un désir, qu'une pensée. Mon ami, ce que ce!.( fait éprouver, n'est sûrement pas le remède de la fièvre: mais cependant je l'ai beaucoup moins forte que la nurs. derniùre; je n'en ai ni la soif, ni la chaleur, ni l'espèce d". délire. Figurez-vous qu'il m'étoit impossible de m'occupe? de vous: mon sentiment m'échnppoit comme tout le resie. et ce manque de pouvoir sur ma pensée augmentoit mi chaleur et mon agilation. Actuellement je suis plus calme ; je souffre, mais d'une manière supportable. — Ètes-vousà Paris, mon ami? Vous verrai-je ce rnalin? Mon Dieu! je \ous souhaile la meilleure, la plus grande fortune, tous le^ succès, mais qu'il est malheureux de s'être attaché à queJqu'un que tout éloigne de nous! Si M. de Saint-Germain vous occupe, vous serez sans cesse à Versailles. Les représentalions de celte pièce vous y mèneront sans cesse, et puis une femme, une famille, des goûls, la dissipation! Ah, mon ami! je ne me plains de rien, mais de bonne foi, dites-moi si je pourrois vivre au travers de tout cela. Ce que vous feriez pour moi, vous coûtcroit beaucoup, et ce que vous ne feriez pas, me meliroit à la torture. 11 vaut Inen mieux dire et faire comme la femme de Pœtus* ; je ns ])Ieure ijoint, mais je meurs. Je ne sais si c'est la fièvre, mais depuis assez longtemps, ma tête est épuisée et rassasiée de

1. Arria, femme de CEecina Pœtus. N'ayant pu sauver son mari, condarriné i moi t coniiiie complice de la révolte de Scribonianus conlie l'empereur Claude, elle se plongea un poignard dans le sein et le tendit ensuite à Pœtus en lui disant: Pœle, non dolel. (Pline, Epistolx, III, 16, et Martial, Epigrnm.f lib. I, 14.) A ce souvenir de l'antiquilé se mêlait sans doute dans l'espiil de mademoisille de Lespinasse celui de ce beau vers de la tragédie de Surena, de Corneille :

lion, je De pleure poiati luadan.e, mais je meurr.

(Acte Vt se. SJ

28« LF.TTP.Ei5 DE MADEMOISE !,I/.-; DE LESPINASSE.

larmes. Je n'en ai plus, ce soulagement n'est plus à l'usage de ma douleur. Mais, mon ami, c'est de vous que je veux vous parler. — Vous êtes donc arrivé bien tard : car sûrement j'aurais entendu parler de vous aujourd'hui, si vous étiez arrivé à cinq heures. N'importe, je vous aime.

Sept heures [mercredi], 1776.

Oui, vous aurez un mot, mais rien qu'un mot. J'ai du monde; vous, vous faites des visites, tout cela est d'un grand intérêt, il faut en convenir. Ah ! si l'on aimoif, comme tout cela seroit plat! mais tout est bien, quand tout est mal. — A l'égard du logement, je n'ai que jusqu'à mercredi matin pour me décider, ainsi vos bontés et vos soins n'ont que cette latitude. — Je ne sortirai demain qu'à neuf heures du soir, Je dîne chez moi. — Je n'ai pas vu le baron; au lieu de cela, j'ai été passer une heure et demie au chevet du lit d'une charmante créature: songez donc quel charme elle a pour moi, puisque le téte-à-iête ne me pèse point. — Vous avez dû voir qu'il m'est impossible de mentir. Pour ce qui concerne le secret de quelqu'un, cela me paroît impossible autrement. Je sais bien que l'on manque souvent à la morale; mais il faut une distraction, ou un intérêt: ce seroit faire le mal en pure perte. Bonsoir. — La semaine dernière j'ai pu dîner trois fois avec vous, et vous ne l'avez pas voulu. Je pouvois vous voir tous les jours : car l'ambassadeur, M. de Schomberg, M. d'Andezi, etc., logent aussi loin que vous ; mais ils ne tiennent pas à tant de choses, ni à tant de personnes, mais ils n'ont pas des chaînes qu''ils aient choisies, moyennant quoi, ils les mettent souvent à terre; ils ont raison, et vous n'avez pas tort : j'en aurois moi, si je m'oubliois à vous écrire. — Souvenez- vous donc de faire inscrire toutes les listes pour la répétition de mardi; joignez-y M. et madame la baronne de BreiH.

Mon Dieu! ne vous occupez donc plus de ma santé, cet

1 . Peut-être de la famille bretonne des du Breil, comtes de Pontbriant, qui a produit plusieurs prélats distingués et un chef d'escadre en 178i.

intérêt me pénétre ; mais je crains qu'il ne vous fasse souffrir.

Midi, mars 1778.

Je n'entends pas ce que cela veut dire. A propos de r*» propriétaire, vous dites : je n'ai jamais rien vu de si difficile. En quoi? pourquoi? Je n'entends pas; mais puisque vous voulez bien prendre la peine de faire faire ce bail, je voudrois que ce ne fût pas le vendredi. Ce jour, ce nom me font 1 encore frissonner d'horreur. Si cela vous est égal, choisissez samedi ; ou bien je ne le signerai que samedi. Pardon de tout cet ennui. Non, je n'envoie jilus chez vous, je ne vous presse plus de me donner du temps. 11 me semble que c'est forcer nature' que de chercher à vous rapprocher. Par la nature des choses, par les circonstances, par nos goûts, par nos âges, nous sommes trop séparés pour pouvoir nous rapprocher. Ilfaut donc se soumettre à ce qui a encore plus de force que la volonté et même le penchant, la nécessité. Vous êtes marié : votre premier devoir, voire premier soin et votre plus grand plaisir se trouvent là; suivez-le donc, et songez que ce que vous enlevez à cela, ne sauroit contenter une âme sensible. L'épuisement et l'afibiblissement de tout mon être me font fuir les convulsions de la passion. Je voudrois me reposer, je voudrois respirer, je voudrois essayer ce que peuvent les sentimensles plus vrais et l'amitié la plus tendre, pour la consolalion d'une créature abîmée de douleur et de malheur depuis tant d'années! Oh I laissez-moi, et soyez tout entier à vos goûts, à vos devoirs, et à vos travaux ; en voilà bien assez pour remplir votre vie.

Non, ne venez pas ce soir : vous avez près de vous un délassement et un plaisir beaucoup plus efficaces que ceux que vous viendriez chercher avec moi; d'ailleurs, je suis restée chez moi hier au soir et je ne peux pas, je ne veux pas passer deux jours sans voir madame de Saint-Chamans qui est malade. Demain, si vous voulez, je vous verrai : je

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