Édil. 1809, me fait
' '^^. i9.n. uotiloir l'impossible.
dîne chez l'ambassadeur de Naplas, et je ne sortirai pas le soir. Aujourd'hui, je vais chez madame Geoffrin. Bonjour. — De tout ce que je connois, de tout ce que j'aime, de tout ce qui m'aime, vous êtes ce que je vois le moins. Je ne m'en plains pas; je me dis au contraire que cela est impossible autrement; et je détourne vite ma pensée de ce que je ne saurois changer.
LETTRE GLIX
Minuit, 1776.
Oh! VOUS êtes tout de glace, gens heureux! Gens du monde, vos âmes sont fermées aux vives, aux profondes impressions! Je suis prête à remercier le ciel du malheur qui m'accable, et dont je meurs, puisqu'il me laisse cette double sensibilité et cette profonde passion qui rendent accessible à tout ce qui souffre, à tout ce qui a connu la douleur, à tout ce qui est tourmenté par le plaisir et le malheur d'aimer. Oui, mon ami, vous êtes plus heureux que moi; mais j'ai plus de plaisir que vous. — Je viens de finir le premier volume du Paysan perverti K Cette dernière page ne vous a pas ravi; vous n'avez pas eu besoin de m'en parler, de me la lire! âme de glace! C'est le bonheur, c'est le langage du ciel. Et la mort de Manon, et sa passion et ses remords, et ces mots douloureux et passionnés* qu'elle emploie! Ah! mon Dieu! nous avons passé hier la soirée ensemble; le livre étoit là, vous l'aviez lu et vous ne m'en
i. Le Paysan perverti oa les Dangers delà ville; Paris, 1776, 4 vol. 'ui-12, par Rétif de La Bretonne. La Harpe l'a jugé ainsi : « Dans ce roman, Hen n'est digéré, rien n'est motivé, rien n'est bien écrit ; et cependant, au milieu de ce cliaos, on est étonné de trouver des morceaux qui prouvent de la sensibilité et de l'imagination. » {Corr. lilt., t. 1, p. 300.)
3. Manon, qui s'est empoisonnée par désespoir de l'infidélité d'Edmond, son mari, qu'elle a cependant trompé elle-même, lui parle ainsi dans un suprême entretien :
• Monsieur, tous ne tarderez pas à être débarrassé d'un objet odieux... — Manon, qu'avez-vous fait? — Mon sort vous intéresse encore 1... Je vais donc mourir tieureusel... Écoutez-moi... C'est une amie qui voudrait que sa mort te fût utile, puisque sa vie n'était pas digne de te rendre heureux... Pourquoi troubler mes derniers moments?... Je ne les voulais consacrer qu'à toi. Je ne crains pas la mon qui s'avance ; sans la douceur d'être aimée, la vie n'était rien pour moi. Je ne pouvais plus l'être, je ne le méritais pas...i [Le Paysan perverti, La Haye, 1784, t. I, p. 335.)
LETTRE eux. ÎS^l
(Usiez motl Mon ami, il y a un petit coin de votre âme, et une grande partie de votre conduite qui pouvoient sans folie et sans injustice faire faire un rapprochement qui ne vous plairoit pas. Oui, oui, il y a un peu d'Edmond dans voire affaire: vous ne lui ressemblez pas de face, mais un ! lU de profil. Mon ami, ce livre, ce mauvais livre qui manque de goût, de délicatesse, de bon sens môme, ce livre, ou je me trompe fort, est fait avec le reste de passion et de chaleur qui animoit Saint Preux et Julie. Oh! il y a des mots délicieux ! si ce ne sont pas les dernières étincelles de ton génie, Jean-Jacques; si ce ne sont pas les cendres mal éteintes de la passion qui animoit ton âme, lis let ouvrage, je t'en conjure, et ton cœur sera animé d'intérêt pour l'auteur, qui a mal conçu et mal conduit cet ouvrage, mais qui est certainement capable d'en faire un meilleur. Je vous punis, mon ami, je vous accable, mais vous vous tirerez d'affaire, comme de coutume, en ne le lisant point. Edmond en auroit bien fait autant, et il éloit moins occupé que vous. Mon ami, voici le titre, ou la note d'une lettre que j'auroisfaitecomme Pierre ' l'Éditeur. Edmond à Manon. Comment peut-on marquer les mêmes sentimens à teint d'objets différens? — Le monde tst un dangereux séjour pour quicoiujue a le cœur fait comme Edmond.
Vous me renverrez mon livre et mes lettres. Vous me direz que vous avez été plus dissipé qu'occupé cette aprèsliînée; l'opéra, des visites, les soins, les manières, la frivolité des gens du monde, du talent, du génie, le besoin d'avoir du mérite. Oh! l'étonnant contracte, et quel affreux malheur d'avoir vu de si près un homme encore plus séduisant qu'il n'est aimable 1 — Mon ami, j'ai toussé à consterner tout ce qui étoit autour de moi, je n'en puis plus. En vérité, vous êtes obligé de m'aimer, vous n'avez plus qu'un moment. Je le sens.
Une loge de quatre places pour des femmes, trois billets de parquet; pensez-y, ne méprisez pas un soin qui oblige ce qui vous aime.
Je ne sortirai pas : j'ai la fièvre; et ma toux est continuelle.
1 . Personnage qui, dans le roman de Rétif, est supposé avoir recueilli les ettres de Manon, d'Edmond, etc., dont il se compose.
29a LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSB.
Onze heures du soir, 1778.
Depuis que je vous ai quitté, mon ami, j'ai vu bien du monde, j'ai bien entendu causer de ce qu'il y a de plus important dans ce moment-ci, j'ai bien écouté parce que c'étoit des gens qui savoient ce dont ils parloient. J'en ai conclu que celte sotte, cette malheureuse espèce humaine est bien difficile à gouverner, surtout lorsque l'onvoudroit la rendre meilleure et plus heureuse. Mais pour dernier resultat, j'ai vu que M. de Saint-Germain ne vous disoit pas tout, et je souhaite qu'il vous garde aussi bien le secret qu'il le garde à d'autres; je ne vous parle pas au hasard. — Je voudrois bien que vous vinssiez dîner avec moi demain, et je n'ose vous en prier; d'abord parce que j'aime mieux ce qui vous convient, que je n'aime mon plaisir; ce n'est pourtant pas rigoureusement vrai, mais il en est des expressions de sentiment comme des traits d'esprit et des jeux de mots, qu'il ne faut jamais presser ni analyser. Voilà que je me souviens, que j'ai laissé un d'abord en l'air, qui demande une seconde raison. La voici : c'est qu'en ne vous pressant pas, si vous venez, je serai comblée, et queje m'épargne un refus; il faut avoir soin de soi lorsqu'on est aussi malingre que je le suis. Ah 1 si vous saviez comme j'ai toussé, et par quelle charmante personne j'ai été plainte, soignée et, en vérité, intéressée au point de faire un peu diversion à ce que je souffrois. Oui, après-vous, mais bien après vous, c'est ce qui me plaît le plus dans le monde. Entendez-bien que je ne dis pas aimer, ni m'intéresser, je parle seulement de goût et d'attrait. J'ai été une heure tête à tête avec elle. Celle-là sait parler de ce qu'elle lit, et elle n'a pas besoin de cette ressource : car elle sent et elle pense. — Mon ami, je dîne jeudi à l'hôtel de la Rochefoucauld ; il me se-
roit bien doux que ce fût avec vous, mais Versailles
Avant que d'y aller, vous devriez bien faire inscrire sur la liste de la Comédie française les noms que je vais joindre ici; et s'il étoit possible, vous devriez rapporter de Versailles le billet de la loge et les trois billets de parquet. J'entends bien que cette suite, que cette importance queje mets à une petite chose, eus transporte de colère ou de mépris. Mon ami, votre à vous est de n'en mettre ni
LETTRE CLXlî. 293
aux grandes, ni aux petites choses. Il me revient dix lettres avant votre départ. Si je ne les reçois pas (car il faut employer la menace où la priùre est inutile), je ne vous écrirai pas une ligne d'ici à un mois. Mais, mon Dieu I je sens quel cas vous devez faire de mes menaces et de mes résolutions I Si vous ne me croyez pas la plus fausse des créatures, vous devez me trouver la plus foible et la plus aimante. Bonsoir, mon ami. — Pour pouvoir causer avec vous un moment, je viens de renvoyer quelqu'un qui ne dormoit pas comme vous, que je n'ennuyois pas comme je vous ennuie, mais qui ne pouvoit pas retenir mon attention, parce que je voulois vous parler. Cepfndant je n'aime pas trop à vous écrire à Paris : vous êtes si pressé, vous répondez si peu et si mal ! vous êtes si peu avec moi, lorsque je suis avec vous! en un mot, vous êles si bien fout ce qu'il faut être pour plaire et n'être guère aimé, que je meurs d'envie de me mettre à ce régime. C'est la dernière ressource que j'aie à tenter pour guérir mon Sme, et soulager ma poitrine et mes entrailles : j'en souffre beaucoup dans ce moment-ci.
Mon ami, vous êtes bien aimable. Quand je vous vois, je n'entends, je ne sens que vous. Mais livrée à moi, je ne connois plus que le sentiment de la douleur, des remords, des regrets. Tout ce qui peut tourmenter une âme sans la détacher, voilà le supplice auquel vous m'avez condamnée Si j'avois de vos nouvelles, combien je vous en serois obligée I
Mais partez donc : vous arrivez toujours trop tard.
Six heures du soir, 1776.
Je ne veux pas, mon ami, que, dans le peu de jours qui me restent à vivre, vous puissiez en passer un sans voua
th.
souvenir que vous êtes aimé à la folie par la plus malheureuse de toutes les créatures. Oui, mon ami, je vous aime. Je veux que cette triste vérité vous poursuive, qu'elle trouble votre bonheur; je veux que le poison qui a défendu ma vie, qui la consume, et qui sans doule la terminera, répande dans votre âme cette sensibilité douloureuse, qui du moins vous disposera à regretter ce qui vous a aimé avec le plus de tendresse et de passion. Adieu, mon ami , ne m'aimez pas, puisque cela seroit contre votre devoir, et contre votre volonté; mais souffrez que je vous aime, et que je vous le redise cent fois, mille fois, mais jamais avec l'expression qui répond à ce que je sens.
Mon ami, venez dîner demain chez madame Geoffrin. J'aj si peu à vivre, que rien de ce que vous ferez pour moi ne {lourra tirer à conséquence pour l'avenir. Mon Dieu, l'avenir ! que je plaindrois ceux qui l'attendroient, s'ils vous aimoient l — Mais adieu. J'ai du monde là. Qu'il est pénible de vivre en société, lorsqu'on n'a qu'une pensée 1
Onze heures du soir, i 77 S*
Bonsoir, mon ami. Comment êtes-vous?Je suis inquiète de votre mal de gorge. Pour moi, je me suis traînée, et c'est le mot, chez l'ambassadeur de Naples*. J'ai toussé à assourdir les vingt-quatre personnes qui étoient là. Je suis rentrée, j'ai eu des convulsions si violentes, qu'il ne m'est rien resté de mon dîner dans l'estomac. J'ai vomi avec des angoisses inexprimables; cette secousse m'a donné la fièvre , et beaucoup plus forte que celle d'hier. Voilà du moins la décision de mes deux médecins d'Andeziet la Rochefoucault qui viennent de me quitter. Je les crois de reste, et je n'avois pas besoin d'eux pour savoir que j'ai la fièvre. — Mon ami, c'est M. d'Alembert qui vous remettra celte lettre : il va encore voir ce Monsieur si difficultueuxj e suis confuse des soins que vous prenez pour cette affaire.
1. Il habitait rue Montmartre, près de ce bel hôtel d'Uzès, tout récemment démoli par la spéculation, qui y a fait passer une rue.
Je vous diimande cependant de ne pas ni'abandonner ju^^qu'à ce que vous m'aypz vue perdue, c'esl-à-dire, jusqu'à l.i signature du bail, Kaites-vous rendre les conditions o;i clauses que je veux qui y soieiil insérées, et mettez de li pédanterie à faire tout exécuter. Tous ces détails faits, je n'ajouterai cependant pas, comn^.e cet homme qui acca bloit son ami absent, de soins, de commissions, etc. Mon cher ami, mettez beaucoup d'exactitude et d'attention à tout ce que je vous demande : car je m'intéresse fort à ceqw me regarde. En honneur, je ne trouve ni en moi, ni pour moi mon premier intérêt. Oh ! quand on a aimé, quand on ;i perdu ce qui nous aimoit, peut-il rester quelque intérêt pour soi? Mon Dieu I je n'en ai plus qu'un dans la vie : c'est de fuir ce qui me fait mal, et, par conséquent, d'être délivrée du seul mal qui accable les malheureux, la vie. — Mon ami, je vous ai fait mal hier, en vous prouvant que vous jouiriez du premier de tous les biens, si vous aviez daigné l'apprécier. Adieu. Il y a des choses que je voudrois effacer de mon souvenir et retrancher de ma vie; et c'est justement tout ce que j'ai fait pour vous, et tout ce que vous avez fait contre moi. Vous me disiez avec plus d'honnêteté que de sensibilité, qu'en signant mon bail, je signerois le traité de votre bonheur. Mon ami, celui qui a pu signer mon arrêt le premier de mai, ne doit plus trouver 8on bonheur en moi. Adieu. — ^Je prenez pas la peine de venir demain malin chez moi.
LETTRE GLXIV
Neuf Leures et demie, 1776.
Je le sais bien : vous écrivez des billets charmans, mais vous me faites mourir. J'ai froid, si froid que mon thermomètre est à vingt degrés plus bas que celui de Réaumur. Ce froid concentré, cet état de torture perpétuel me jettent dans un découragement si profond, que je n'ai plus la force de désirer une meilleure disposition. En effet, que désirer? Ce qui me reste à sentir ne vaut pas mieux que ce que j'éprouve. Oh ! oui, il faut achever de s'anéantir. Je ne repousse ni votre pitié, ni votre générosité. Je croirois vous faire mal
en m'y refusant. Il faut que vous conserviez rillusion de pouvoir me soulager; on auroit ce mouvement pour sou ennemi qu'on auroit accablé. — Je suis avec du monde. Avant quatre heures j'avois chez moi la personne que j'attendois.
Je gèle, Je tremble, je meurs de froid, je suis dans l'eau. Vous ranimez la partie de moi qui est le plus malade ; mon cœur est froid, serré et douloureux, et je dirois comme la Folle de Bedlam : il souffre tant qu'il crèvera. Mon ami, il me semble qu'il y a un siècle depuis hier matin, et je crains de ne pas arriver à ce soir : je vous verrai donc, mes maux en seront adoucis. Mon Dieu! je n'ai plus assez de force pour mon âme, elle me tue. Bonjour, mon ami, je vous aime mieux et plus que vous n'avez jamais aimé. Oui, j'ai toussé, j'ai souffert, mais je vous verrai. Ah! vous serez occupé d'ici à ce soir ; et moi, je n'aurai qu'une pensée qui me fera dire sans cesse :
Que pour les malheureax l'heare lentemeat fait I
— Mon ami, voyez si vous voulez dîner avec moi demain ou lundi chez le comte deC... : choisissez le jour; jaimerois mieux lundi, mais votre volonté me décidera.
LETTRE CLXVI
Uinuit et demi, 1771.
Je ne sois seule que dans l'instant, je n'ai donc pas pu faire attendre votre laquais. Je suis si triste, et si fort tournée au malheur, que, quelque fondée que je sois à ne vous pas croire, je ne doute pas que vous ne soyez soufflant, et que madame votre femme ne soit malade. 11 me semble qu'elle est d'une santé bien délicate : elle en sera encore
plus intéressante. — J'ai prié M. d'Alembert d'aller savoir de vos nouvelles, parce que je craignois de n'avoir pas le moment de vous écrire ; il me dira si vous allez à Versailles. Je crois qu'il y aura de l'inconséquence, mais il ne me reste rien à dire : vous ne ferez que ce qu'il faudra.
Mon Dieu l il est bien tard pour vous occuper de mes maux. Oubliez-en la cause : ne vous inquiétez pas des suites, et tout ce que je vous demande là est bien à votre portée. Cela vous sera plus facile que de trouver ces- grandes occasions et ces grands dangers à courir pour moi : non, je ne vous devrai plus rien, que la seule ressource à laquelle vous m'avez arrachée.
LETTRE GLXVII
Une heure, 1776.
Ah I s'il vous reste quelque bonté, plaignez-moi : je ne sais plus, je ne puis plus vous répondre; mon corps et mon âme sont anéantis.
Mon bail, cassez-le; achevez de me lier, tout ce qu'il vous plaira, cela m'est par-delà l'indifférence. Ah, moa Dieu l je ne me connois plus.
Dimanche bien tard, février 1778.
Vous le voyez bien, je le savois bien; cependant ce qui y mettoit un peu de doute, c'est que je vous avois dit de ne pas venir : mais le moment vous a entraîné, et j'en suis bien aise : vous aurez eu du plaisir, et moi je ne me suis point ennuyée, et je n'ai pas eu le malaise de vous attendre ; ainsi je remarque, mais je ne me plains point. — Je viens de voir quelqu'un qui avoit été deux jours absent. Mon ami, vous m'aimez bien, mais vous ne m'avez pas fait, ce matin, une des questions dont je viens d'être accablée : si j'avois eu la fièvre? si j'avois mieux dormi? combien d'accès de toux j'avois eus dans les vingt-quatre heu-
res ? etc., etc., et je voyois que chaque question avoit besoin d'une réponse. Mon ami, expliquez-moi, si vous pouvez, comment on peut conserver pour vous le moindre sentiment, lorsqu'on est certain, mais certain jusqu'à l'évidence, que ce que vous appelez votre sentiment est dénué d'intérêt, d'attentions, d'amitié, et enfin de tout ce qui répond à une âme sensible et attachée. Oui, je le crois, si vous en avez le temps, et si vous pensez quelquefois à tout ce qu'on vous donne, et au peu que vous accordez, vous devez prendre ou en grande pitié, ou en grand mépris vos dupes: pour moi, comme vous voyez, je ne le suis pas, mais je suis bien pis que cela; je pourrois vous dire dans tous les instans :
Ne pouvant m'aveugler, vous m'avex su séduire.
Quelle malédiction, mon Dieu !
Avez-vons eu des nouvelles de M. de Saint-Germain M. d'Andezi arrivoitce soir de Versailles, où l'on disoit qu'il étoit dans son lit : Dieu veuille qu'il \àve et pour vous et pour la France! — Eh bien ! qu'est-ce qui l'a emporté c& soir, ou de madame de ***, ou de madame His, ou du travail? 11 faut être bien heureux pour être toujours dans ren> barras du choix; pour moi, j'avoue que ce n'est pas ainsi que j'avois conçu le bonheur : et si je recommençois vivre, ce n'est pas de celui-là que je voudrois; il est bien plus fait pour contenter la vanité que la sensibilité; mais tout le monde a raison, et vous plus qu'un autre ; car vous êtes bien content, et je vous en fais mon compliment du fond de mon coeur. — Que ferez-vous demain, mon ami? non pas, comme de raison, ce que vous avez dit que vous feriez. J'ai eu un plaisir bien doux, bien sensible : j'ai embrassé M. de Saint-Chamans; il est mieux, mais il n'est pas guéri, et sa mauvaise santé l'attriste, car il voudroit vivre. — Le dégel m'a beaucoup rendu : ma chambre a été remplie de monde tout le jour; cela ne m'a fait ni plaisir, ni peine; j'ai gardé le silence et j'ai moins toussé. Je dois à madame deDurtal' un sirop qui m'a tenu lieu de calmant aujourd'hui et hier : depuis trois mois je vivois d'opium,
1. Teuve d'Armand- Alexandre-Roger de La Rochefoucauld, comte de Durtal, né le 19 octobre 1748, mort le 17 mars 1774, second fils de Louis-Armaud- François de La Rochefoucauld-Roie, comte de Rouci, puis par brevet due d'Estissac en 1739, et de Marie de La Rochefoucauld, sœur de la duchesse d'Anville.
ils me l'ont fait bannir. Bonsoir. Vous voyez comme je suis entraînée à causer avec vous, cependant je devrois être dans mon lit; ce n'est pas répondre au désir que vous aviez de me quitter ce matin.
LETTRE CLXIX
Eh, mon Dieu I vous vous méprenez : ce n'est pas moi qui vous suis nécessaire, mais n'importe, puisque vous le voulez, je vous attendrai, et je passerai la soirée avec vous; mais, en vérité, c'est vous sacrifier mon repos; j'y ai regret, parce que ce n'est rien faire pour votre bonheur. 11 y a deux sortes de choses dans la nature qui ne supportent pas la médiocrité, et vous m'amenez à cette mesure que je déteste, et qui n'est pas faite pour mon âme. 0 ciel I pourquoi vous ai-je connu? Je n'aurois pas éprouvé le remords et je n'existerois plus. Et voyez de quoi vous remplissez ma vie et mon âme! je ne vous fais point de reproches, mais je vous exprime le vif regret que je sens de la méprise effroyable dans laquelle je suis tombée. — Rapporlez-moi la leitre de la comtesse de Boufflers. — M. de Vaines ne viendra pas ce soir, il est venu hier jusqu'à onze heures : il m'a chargée de vous faire souvenir de lundi, parce qu'il ne savoit pas où vous logez. Bonjour ; à ce soir donc : mais ne venez pas tard, vous serez bien aimable; apportez-moi ce mémoire de M. de Voyer *.
[Mardi] 177«.
Je renvoie M. de la Rochefoucauld pour vous répondre. Votre bonté, cet intérêt actif me touche bien sensiblement; mais, mon ami, si le sentiment que vous avez pour mo
1 . Marie-Béné de Voyer de Paulmy, inarqais de Voyer, né le 20 septembre 1722, fils du comte d'Argenson, ministre de la guerre, et d'Anae Larcher, lieutenant-général en 1758, mort le 18 septembre 1782.
VOUS est pénible et douloureux, il faut donc que je souhaite de le voir refroidir : car il me seroit affreux de vous faire souffrir. Ah ! nous devons tous les deux avoir le même regret : le jour qui nous a fait rencontrer étoit un jour bien funeste; que ne suis-je morte la veille I — Ma journée a été remplie de douleurs, et ce qui est extraordinaire, d'un abattement que je croyois ne pouvoir pas s'allier avec l'aclivité de la souffrance.
Quel plaisir douloureux j'ai senti en revoyant madame Geoffrin! ah! elle m'a fait mal, j'ai vu sa tin plus près que la mienne'; je n'ai jamais pu me rendre maîtresse de mes larmes, elles m'ont surmontée devant elle, j'étois désolée. Ahl mes liens sont trop forts, ils vont trop directement à mon cœur : il semble que je ne dcvrois plus avoir qu'une douleur et un regret; et cependant je retrouve souvent mon ûme toute vive d'affections et d'intérêts qui me déchirent. Mon Dieu I si vous continuez à vous affecter de mes maux, vous m'en ferez trouver la durée insupportable. Je vous connois bien, mon ami, mon agonie sera un mal pour vous; mais la rapidité de vos idées me répond que vous êtes pour jamais à l'abri des grands malheurs. Eh, mon Dieu l tant mieux, j'en bénis le ciel pour vous.
Mais demain, c'est votre jeudi, soyez-y fidèle : je ne sais ce que je dis, ce ne sera que mercredi. Venez donc, mon ami, si vous avez du courage et de la bonté : car il en faut pour soutenir le spectacle de la douleur et du découragement. Bonsoir. Je vais me mettre dans mon lit, d'où je devrois ne plus sortir.
Mardi, quatre heares, 17 octobre 1775.
Il faut VOUS écrire! Mais en vérité, c'est presque me dire, il faut monter dans la lune Mon ami, j'ai cédé, et mon re-
1. Madame Geoffrin avait fait au commencement de 1776 une très-grave maladie, dont elle était relevée vers le l" février, et dont à cette époque elle écrivait au roi de Pologne : o Je n'ai point été en danger, mais j'ai beaucoup souffert. » (Ch. de Mouy, Coiresp inédite, p. 499 ) Elle devait survivre dix-sept mois à niailtmoiielle de Le-piuasse : atteiute de paralysie à là fin de l'année IV 76, elle mourut le 6 octobre 1777.
gret c'est que ce ne soit pas seulement à votre prière : en m'arrachant ce oui, l'on m'a fait fondre en larmes, et youï me le pardonnerez. Mais je n'en reviens pas : pourquoi cet acharnement après ma vie? Ils me répondent tous que jamais personne n'a si bien aimé que moi. Eh ! bon Dieu ! ce mérite-là a été payé de trente ans de souffrance, et puis la mort au bout l Je ne sais si cela encouragera nos dames à plumes. — Je verrai donc Bordeu' demain à quatre heures, car c'est le poignard sur la gorge. Ne venez pas -à cette heure-là. J'ai vu toute ma liste ; ils sont restés trois jusqu'à dix heures et demie, c'est moi qui ai renvoyé. — Je vais me coucher, car il a bien fallu me lever. Bonsoir. Vous êtes bien aimable, et sans une profonde expérience, il seroit impossible de ne pas se laisser entraîner; tant de soins, tant de chaleur, si bien le ton et les expressions du sentiment, et tout cela employé, mon Dieu ! pour qui? pour une créature que la mort a enfin exaucée. Pourquoi donc voudriez-vous me rendre inconséquente comme le bûcheron*? Hélas l il ne manqueroit plus pour compléter mon horrible destinée, que d'aller me mettre à regretter ce que je ne puis plus contenir ou retenir. Adieu, mon ami; de vos nouvelles.
Onze heures, 1776.
Pourquoi me supposez-vous animée d'un sentiment affreux? Voyez mieux : en aurois-je la force, quand même j'en aurois la disposition? et puis il faudroil autant de manque de délicatesse que de maladresse, pour laisser percer du ressentiment lorsque je suis arrivée au point où je n'ai plus besoin ni de défense ni de vengeance. Mon ami,
1 . Théophile de Bordeu, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, «é en 1722, mort le 24 novembre 1776. U était l'ami et le méilecin de d'Alembert, et figure comme l'un des personnages dans le dialogue de Diderot, intitulé : Rêve de d'Alembert. {OEuvres complètes; Paris, 1875, t. Il, p. 122.) Il habitait rue de Bourbon, aujourd'hui rue de Lille, en face l'hôtel Praslin, aujourd'hui Caisse des Dépôts et Consignations.