PAR D'ALEMBERT
reste; mais celte disposition, qui est un vice quand on commence à vivre, est une qualité précieuse pour peu qu'on ait vécu.
Cependant cette attention, cette circonspection dans la société, qui vous sont ordinaires, n'empêchent pas que vous ne Boyez quelquefois inconsidérée; il vous est arrivé, à la vérité bien rarement, de laisser échapper, en présence de certaines personnes, des discours qui vous ont beaucoup nui auprès d'elles : c'est que vous êtes franche par nature, et discrète seulement par réflexion; et que la nature s'échappe quelquefois malgré nos efforts.
Les diflférens contrastes qu'offre votre caractère, de naturel sans simplicité, de réserve et d'imprudence, contrastes qui viennent en vous du combat de l'art et de la nature, ne sont pas les seuls qui existent dans votre manière d'être, et toujours par la môme cause. Vous êtes à la fois gaie et mélancolique, mais gaie par votre nature, et mélancolique encore par réflexion : vos accès de mélancolie sont l'effet des différens malheurs que vous avez éprouvés; votre disposition physique ou morale du moment les fait naître; vous vous y livrez avec une satisfaction douloureuse, et en môme tems si profonde, que vous souffrez avec peine qu'on vous arrache de la mélancolie par la gaieté, et qu'au contraire vous retombez, avec une sorte de plaisir, de la gaieté dans la mélancolie.
Quoique vous ne soyez pas toujours mélancolique, vous êtes sans cesse pénétrée d'un sentiment plus triste encore; c'est le dégoût de la vie : ce dégoût vous quitte si peu, que si même dans un moment de gaieté on vous proposoit de mourir, vous y consentiriez sans peine. Ce sentiment continu tient à l'impression vive et profonde que vos chagrins vous ont laissée; vos afîections môme, et l'espèce de passion que vous y mettez, ne le détruisent pas ; on voit que la douleur, si je puis parler de la sorte, vous a nourrie, et que les affections ne font, que vous consoler.
Ce n'est pas seulement par vos agrémens et par votre esprit que vous plaisez généralement, c'est encore par votre caractère. Quoique vous sentiez très-bien les ridicules, personne n'est plus éloigné que vous d'en donner; vous abhorrez la méchanceté et la satire : vous ne haïssez personne, si ce n'est peut-être une seule femme, qui à la vérité a bien fait tout ce qu'il falloit pour être haïe de vous encore
votre haine pour elle n'est-elle pas active, quoique la sienne à votre égard le soit jusqu'au ridicule, et jusqu'à un excès qui rend cette femme très-malheureuse.
Vous avez une autre qualité Irès-rare, et surtout dans une femme; vous n'êtes nullement envieuse : vous rendez justice, avec la satisfaction la plus vraie, aux agrémens et aux bonnes qualités de toutes les femmes que vous connoisscz; vous la rendez môme à votre ennemie, dans ce qu'elle peut avoir soit de bon et d'estimable, soit d'agréable et de piquant.
Cependant, car il ne faut pas vous flatter, même en disant du bien de vous; cette bonne qualité, toute rare qu'elle est, est peut-être moins louable en vous qu'elle ne le seroit en beaucoup d'autres. Si vous n'êtes point envieuse, ce n'est pas précisément parce que vous trouvez bon que d'autres personnes aient sur vous les mômes avantages; c'est qu'après avoir bien regardé autour de vous, tous les êtres existans vous paroissent également à plaindre, et qu'il n'y en a aucuii dont vous voulussiez changer la situation contre la vôtre. S'il y avoit ou si vous connoissiez un être souverainement heureux, vous seriez peut-être trèscapable de lui porter envie; et on vous a souvent ouï dire qu'il étoit juste que les personnes qui ont de grands avantages eussent aussi de grands malheurs, pour consoler ceux qui seroient tentés d'en être jaloux. Ne croyez pas cependant que votre peu de jalousie cesse d'être une vertu, quoique le principe n'en soit pas aussi pur qu'il pourroit l'être; car, combien y a-t-ii de gens qui ne croient pas que personne soit heureux, qui ne voudroient être à la place de personne, et qui ne laissent pas d'être jaloux?
Votre éloignement pour la méchanceté et l'envie suppose en vous une âme noble; aussi la vôtre l'est -elle à tous égards : quoique vous désiriez la fortune, et que vous en ayez besoin, vous ê es incapable de vous donner aucun mouvement pour vous la procurer: vous n'avez pas môme su profiter des occasions les plus favorables, que vous avez eues pour vous faire un sort plus heureux.
Non-seulement vous avez lame très-élevée, vous l'avez encore très-sensible; mais cette sensibilité est pour vous un tourmei.t plutôt qu'un plaisir; vous êtes persuadée qu'on ne peut être heureux que par les passions, et vous connoissez trop le danger des passions pour vous y livrer. Vous