PAR DALEMBERT
n'aimez donc qu'autant que vous l'osez; mais vous aimez tout ce que vous pouvez ou tant que vous le pouvez; vous donnez à vos amis, sur cette sensibilité qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez vous permettre : mais il vous en reste encore une surabondance dont vous ne savez que faire, et que pour ainsi dire vous jetteriez volontiers à tous les passans; cette surabondance de sensibilité vous rend trèscompalissante pour les malheureux, même pour ceux que vous ne connoissez pas; rien ne vous coûte pour les soulager. Avec cette disposition, il est naturel que vous soyez . très-obligeante : aussi ne peut-onvousfaire plus de plaisir que de vous en fournir l'occasion; c'est donner à la fois de l'aliment à votre bonté et à votre activité naturelle. J'ai dit que vous donniez à vos amis tous les sentimens que vous pouviez vous permettre; vous leur accordez même quelquefois au-delà de ce qu'ils seroient en droit d'exiger : vous les défendez avec courage, en toute circonstance et en tout état de cause, soit qu'ils aient tort ou raison. Ce n'est peut-être pas la meilleure manière de les servir; mais tant de gens abandonnent leurs amis lors môme qu'ils pourroient et devroienl les défendre, qu'on doit savoir gré à votre amitié de fuir et d'abhorrer cette lâcheté, môme jusqu'à l'excès.
L'espèce de mouvement sourd et intestin qui agite sans cesse votre âme, fait qu'elle n'est pas aussi égale qu'elle le paroît, môme à vos amis. Vous avez souvent de l'humeur et de la sécheresse; mais par une suite de votre désir général de plaire, vous ne la laissez guère paroître qu'à l'auteur de ce portrait : il est vrai que vous rendez justice à son amitié en ne craignant point de vous laisser voir à lui telle que vous êtes; mais cette même amitié se croit obligée de vous dire que la sécheresse et l'humeur vous déparent beaucoup à tous égards. Ainsi, pour l'intérêt même de votre amour-propre, l'amitié vous conseille d'avoir le moins de sécheresse et d'humeur que vous pourrez, à moins que vos ami xie le méritent, ce qui doit leur arriver bien raremen»., grâce aux sentimens si profonds et si justes dont ils sont pénétrés pour vous.
Vous convenez de cette maudite sécheresse, et c'est bien fait à vous; ce qu'ily auroit encore de mieux à faire, ce seroit de vous en corriger.
Pour vous en dispenser, vous cherchez à vous persuader qu'elle est incorrigible, et qu'elle tient à votre caractère :
je crois que vous vous trompez là-dessus, et qu'elle tient bien plutôt à la situation où vous êtes. Vous étiez née avec une âme tendre, douce et sensible; vous ne l'avez que trop éprouvé, et les effets pour vous n'en ont été que trop cruels : or, vous en direz tout ce qu'il vous plaira, mais la sensibilité extrême exclut la sécheresse. Ce vilain défaut n'est donc pas en vous l'ouvrage de la nature, mais, ce qui est affreux, l'ouvrage de l'art : à force d'être contrariée, choquée, blessée dans vos sentimens et dans vos goûts, vous vous êtes accoutumée à ne vous affecter de rien ; à force de réprimer les sentimens qui auroient pu faire votre malheur, vous avez amorti ceux qui auroient répandu de la douceur dans votre âme; ils restent comme endormis.au fond de votre cœur, sans mouvement, sans activité, et vous avez préparé bien du mal à vos amis en vous mettant à l'abri de celui que vos ennemis cherchoient à vous faire; en travaillant à vous rendre dure à vous-même, vous l'êtes devenue pour ceux qui vous aiment. Il est vrai, car le sentiment n'est point anéanti chez vous, il n'est qu'assoupi, que vous ne tardez pas à vous repentir des chagrins que votre sécheresse a causés, quand vous voyez que ces chagrins ont fait une impression profonde; vous revenez alors à votre sensibilité ancienne; un moment, un mot répare tout. Dans les autres le premier mouvement est l'effet de la nature, le second est celui de la réflexion : chez vous, c'est tout le contraire; et tel est dans votre âme, d'ailleurs si estimable, le cruel et malheureux effet de l'habitude. .
Ce qui prouve encore que celte sécheresse n'est point naturelle en vous, c'est un autre défaut que je vous ai reproché, et qui est presque l'opposé de celui-là, le désir banal de plaire à tout le monde ; pour ce défaut-là, vous le tenez beaucoup plus que l'autre de la nature; elle vous a donné dans l'esprit les qualités les plus faites pour plaire, de la noblesse, des agrémens et de la grâce; il est tout simple que vous cherchiez à en tirer parti,, et vous n'y réussissez que trop bien. Je ne connois personne, je le répète, qui plaise aussi généralement que vous, et peu de personnes qui y soient plus sensibles; vous ne refusez pas même de faire les avacces, quand on ne va pas au-devant de vous; et sur ce point votre fierté est sacrifiée à votre amour-propre : assez sûre de conserver ceux que vous avez acquis, vous êtes principalement occupée à en acouérir d'autres; vous n'êtes
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pas même, il faut en convo.nir, ainsi difficile sur le clioix qu'il vous conviendroil de l'i tre. l.^i finesse et la justesse de votre tact devroit vous rendre délicate sur le genre et le choix des connoissances ; l'envie d'avoir une cour, et co qu'on appelle dans le monde des amis, vous a rendie d'assez bonne composition, et les ennuyeux ne vous di plaisent pas trop, pourvu que ces ennuyeux-là vous soie, t dévoués.
Les noms, les titres ne vous en imposent pas; vous voyez les grands comme il faut les voir, sans bassesse et sans dédain. L'infortune vous a donné cet orgueil respectable qu'elle inspire toujours à ceux qui ne la méritent pas. Votre peu d'aisance et la triste connoissance que vous avez acquise des hommes, vous font redouter les bienfaits, dont le joug est si souvent à craindre pour les âmes bien nées; peut-être mêuie êtes vous portée à pousser ce sentiment jusqu'à l'excès : mais en ce genre l'excès même est une vertu.
Votre courage est au-dessus de votre force; Tindigence, la mauvaise santé, les malheurs de toute espèce, exercent votre patience sans l'abattra. Cette patience intéressante, et le spectacle de ce que vous avez souffert, dévoient vous faire des amis et vous en ont fait; vous avez trouvé quelque consolation dans leur attachement et dans leur estime.
Voilà, mademoiselle, ce que vous me paroissez être : vous n'êtes pas parfaite, sans doute, et c'est en vérité tant mieux pour vous; car le parfait Grandisson m'a toujours paru un odieux personnage*. Je ne sais si je vous vois bien; mais telle que je vous vois, personne ne me paroît plus digne d'éprouver par soi-même et de faire éprouver aux autres ce qui seul peut adoucir les maux de la vie, les douceurs du sentiment et delà confiance.
En finissant ce portrait, je ne puis pas ajouter comme dans la chanson,
Le prieur qui l'a fait En est très-satisfait ' ;
1 . C'est une aversion que mademoiselle de Lespinasse partageait avec d'Alembert. Voir p. 232.
2. Le ciievalier d'Orléans, grand prieur de France, avoit fuit contre quel, qu'un une chanson très-satirique, et, ne voulant pas garder l'anonyme, avoit ■lerminé la chanson par ces deux vers. Ce trait rappelle celui du médecin Sylva
mais je sens que je vous applique, et de tout mon cœur, le vers de Dufresny sur la jeunesse :
Que de défauts elle a Celte jeunesse 1 On l'aime avec ces défauts-là'.
devant lequel on chantoit une autre chanson très-plaisanle et très-mordante contre un ministre insolent. Je voudrais bien savoir, dit quelqu'un, quel est l'auteur de cette chanson; j'iro's l'embrasser de bien bon cœur.. Rien n'est plus aisé à deviner, dit Sylva; c'est Rigaud. On sait que Rigaud étoit un célèbre peintre de portraits, (Ancienne nofe.l
!. La Béconcilialion normande , comédie représentée le 7 mars 1711, acte I, se. S.
lETTllE DE D'ALEMBERT AU COMTE DE FDENTES