‹ LettresChapitre 131 sur 151 · Probablement Guib <rt lui-même · texte numérisé non relu

Probablement Guib <rt lui-même

Elle nous avoit tous entre nous lit^s d'une sorte d'intérCt dont elle étoit le mobile et le but. Nous nous sentions tou& amis chez elle, parce que nous y étions réunis par les mômes sentimens, le désir de lui plaire, et le besoin de l'aimer. Hélas! combien de personnes se voyoient, se recherchoient, se convenoient par elle, qui ne se verront, ne se rechercheront, ne se conviendront plus ! Le charme de sa société tenoit si bien à elle, que les personnes qui la composoient n'étaient plus les mêmes ailleurs. Ce n'étoit que chez elle qu'elles avoient toute leur valeur. Nous voilà tous séparés, disois-je hier, en fondant en larmes, à ses amis rassemblés au moment de sa mort; on peut nous appliquer ces paroles de l'Écriture ; le Seigneur a frappé le berger, et le trou" peau s'est dispersé.

L'esprit d'Éliza, tout aimable, tout animé qu'il étoit, y réunissoit le mérite de la justesse et de la solidité. Elle n'avoit jamais cultivé les sciences exactes; mais elle étudioit la morale, elle aimoit la saine métaphysique; elle lisoit souvent Montaigne. Elle connoissoit Loke avant que Rousseau ne l'eût, sous des formes plus heureuses, fait passer dans notre langue". Elle faisoit ses délices de Tacite et de Montesquieu. Un des auteurs vivans dont elle estimoit le plus les ouvrages étoit l'abbé de Condillac. Tout ce qui étoit fort plaisoit à son caractère, et tout ce qui étoit fin ou profond plaisoit à son esprit.

Tant d'avantages naturels et acquis auroient justifié dans Èliza quelque mouvement d'orgueil, et elle n'en eut jamais. Elle qui senioit et jugeoit si bien l'esprit des autres, sembloit ignorer le sien, elle s'en méfioit même; aussi n'écrivit-elle jamais rien pour le public. Si quelquefois son âme eut besoin de s'épancher, ou pour elle-même, ou pour ses amis, elle prit grand soin que ce secret ne fût connu que d'eux, elle exigea môme de leur amitié de lui rapporter ses lettres ou de les brûler. Ainsi divers petits ouvrages qu'elle avoit composés, sont vraisemblablement perdus pour toujours; tels qu'un grand nombre de Synonymes, trois chapitres dans le genre du Voyage sentimental, une Apologie de ses défauts, et particulièrement de la facilité qu'on lui reprochoità se prévenir et à s'enthousiasmer; morceau charmant qu'elle m'avoit adressé, et dont j'ai eu le scrupule de

\. Dans Emile (1762), où l'on retrouve une partie des théories de Lock» dans son traité intitulé : Some Thoughts conceniing éducation (1690),

ne point garder de copie. Elle avoit aussi commencé des mémoires de sa vie ou plutôt de sa passion pour Gonsalve; car ils ne commençoient qu'à cette époque, comme si sa vie n'eût daté à ses yeux que du moment où elle l'avoit connu. Enfin, ce qu'il faut regretter par dessus tout, parce que cela eût formé la collection la plus immense, la plus variée, la plus précieuse, ce sont ses lettres. Elles avoient un caractère, une touche, un style qui n'avoient point de modèle, et qui je crois n'auront point d'imitateurs. Ce n'étoit ni le genre de madame de Sévigné, ni celui de madame de Maintenon. C'étoit le sien, et, à mon avis, il étoit bien au'dessus. Ses lettres éloient plus pleines, plus variées, plus fortes de pensées, plus tirées de son propre fonds; car elle ne vivoit pas comme ces deux femmes, de ce qui se passoit à la cour et en Europe, elles étoient surtout plus animées. Ah ! c'est par là que cette créature céleste ne peut être comparée à aucune autre femme. Ses lettres avoient le mouvement et la chaleur de la conversation. Elles trompoient sur son absence, elles la remplaçoient presqu'au moment où on les recevoit. J'ai fait le tour de l'Europe, et ses lettres me suivoient, me consoloient, me soutenoient. Hélas ! maintenant je les espérerai, je les attendrai vainement! Ce ne sont point les mers, ce n'est ni le temps ni l'espace qui nous séparent, c'est ce qui ne peut ni se voir, ni se mesurer, c'est l'abîme inconnu et éternel.

Je n'ai encore considéré Éliza que sous les différens rapports de son esprit ; mais qu'étoit son esprit auprès de son caractère et de son âme! Comment assez louer toutes ses vertus, son élévation, sa générosité, son désintéressement, sa bienfaisance, son amour pour les malheureux! chacune de ces vertus lui étoit naturelle et familière. Elle les praliquoit comme on marche, comme on respire, et elle n'eu retiroit point de vanité. Il n'en rejaillissoit dans sa conversation ni prétention ni sévérité. C'est qu'on n'affiche jamais la morale des vertus qu'on exerce par sentiment ou par caractère ; il n'y a que celles qui sont factices qui ont besoin de se répandre au dehors.

Mais pour peindre les vertus d'Éliza, il ne suffit pas de les citer. Chacune d'elles étoit accompagnée de circonstances qui en relevoient le mérite et le charme. Les mômes vertus dans d'autres personnes ne produisoient pas le môme etfet. Son âme étoit forte et élevée. Tout ce qui étoit vil et bat-,

OU seulement petit et foible, excitoit son mépris et son indignation. Elle se seroit même souvent laissée aller ;\ prononcer avec force, si l'indulgence et l'aménilé d'esprit qui lui étoient naturelles, n'eussent tempéré son premier mouvement. Par cette grande élévation d'âme et de caractère, elle s'étoit en quelque sorte remise dans le rang où sa naissance l'auroit placée, si elle eût été reconnue ; le silence qu'elle gardoit sur son sort y ajoutoit encore de l'intérêt, enfin la position délicate où elle étoit ne nuisit jamais ni à son maintien ni à sa considération. Elle voyoit beaucoup de femmes, et des femmes d'un haut rang, et elle avoit arec elles cette noble aisance qui en accompagnant le respect oblige à un retour d'égards la personne qui le reçoit. Elle rendoit à leur état ce qu'elle eût au besoin refusé à leur orgueil; mais on n'éloit jamais tenté de se laisser aller à ce sentiment auprès d'elle. On sentoit qu'elle avoit d'autres avantages qui la remettoient plus que de niveau, et ces avantages elle ne les faisoit jamais sentir elle-même. Ils étoient enveloppés de manières si douces, si aimables, si simples, qu'en captivant le mérite, ils ne blessoient jamais la prétention, ni même la médiocrité.

Ohl combien cette fierté d'âme et de caractère éclata dans le mépris constant qu'elle eut pour la richesse, et pour les moyens de l'acquérir. Elle avoit une fortune plus que médiocre. Elle étoit entourée d'amis puissans, et qui auroient pu la servir à cet égard sans blesser sa délicatesse. Elle ne les en sollicita jamais et les refusa souvent. Un jour je m'entretenois avec elle sur cet objet, et je lui reprochois d'avoir rejeté une offre de service qui venoit de lui être faite. Quoi! lui disois-je, si Gonsalve vous eût fait celte offre, vous l'eussiez refusé? Oui, me répondit-elle, Gonsalve plus que personne; et comme je m'écriois : écoutez, me dit-elle, mon ami, je veux une fois pour toutes, vous exposer mes principes, vous pourrez me condamner, mais vous ne m'en ferez pas changer; et elle m'écrivitle lendemain la lettre suivante :

« Oui, j'aurois refusé ce genre de service, s'il m'eût été <( offert par Gonsalve.. et c'est le seul que je n'eusse pas ac- <( cepté de lui avec transport. Je sais tout ce que peuvent « objecter contre cette délicatesse la philosophie et le sen- « liment; mais ce sont nos détestables institutions! c'est la

« corruption de la société qui me forcent à penser ainsi. « Environnée d'autres mœurs et d'autres préjugés que les « nôtres, je ne meferois pas plus de scrupule de m'appuyer « du crédit et de la richesse de Gonsalve, que de son cou- « rage, de ses conseils, et de tous les services qu'il pourroit « me rendre ; mais dans un siècle et dans un pays où l'ar- « gentest devenu le mobile de toutes les actions, où l'on <t peut avec lui corrompre tous les cœurs et acheter « tous les sentimens ; jamais un vil calcul d'intérêt ne «souillera ma liaison avec ce que jaime. Eh! qu'auroit « pu penser de moi Gonsalve, s'il m'avoit vue un moment « ressembler à tant d'autres femmes! Qui est-ce qui lui au- « roit alors garanti la pureté de mon sentiment! l'estime est « une fleur si délicate, la plus légère altération la flétrit « Ah! songez quel malheur c'eût été pour moi de descen- « dre dans l'opinion de Gonsalve. Je préférois la place que « j'y occupois au premier trône du monde.

« A l'égard de mes amis, je vous avoue que j'ai toujours « regardé l'égalité comme la première condition pour ren- <( dre l'amitié durable. Or, il n'en existe plus dès le mo- « ment que l'un est devenu le bienfaiteur et l'autre l'o- « bligé. Ressouvenez-vous que je ne parle que d'un genre « de bienfaits ; car leurs soins, leurs conseils, leurs senti- « mens, je les reçois, parce que je puis les leur rendre, et « que dès lors il y a réciprocité, et par conséquent égalité « entre eux et moi. Mais comment leur rendrois-je ce qu'ils « feroient pour augmenter ma fortune? Je serois, tout le « reste de ma vie, mal à mon aise avec eux. Où agiroit « mon penchant, je craindrois qu'ils ne vissent plus que « ma reconnoissance. Enfin, c'est le secret du cœur humain « que je vais vous dire; mais soyez sûr que, sans s'en ren- « dre compte à eux-mêmes, sans s'en apercevoir, ils m'ai- « meroient peut-être moins, et, pour moi, j'avoue que je « me sentirois opprimée de l'espèce d'ascendant que je leur « aurois donné sur moi.

« Si telle a été ma façon de penser envers ce que j'ai le « plus aimé au monde et envers mes amis , vous jugez <c combien mon âme seroit révoltée de l'idée de solliciter, « ou seulement d'accepter les services de ceux qui, n'étant « point mes amis, m'obligeroient par sottise, par air, ou, je « le veux môme, par bienfaisance. Mais, pour ne point « m'écarter de mes principes, pour ne me trouver jamais

« froissée entre la nécessité et les principes que je me suis a faits, je me suis assujettie à l'ordre et à l'économie. Moi a qui avois été élevée dans l'habitude de la prodigalité; « moi qui depuis, ayant toujours vécu chez les autres, n'ai « jamais connu le prix de rien; moi qui, par philosophie, « suis portée à regarder l'or comme la poussière que je « foule aux pieds, et, par bienfaisance, toujours prête à le « répandre, je me suis asservie à compter sans cesse. Je 0 parviens à atteindre la fin de l'année sans embarras et o sans dettes; de là mes amis ne m'entendent jamais leur « parler de ma fortune, jamais même il ne m'échappe de- « vaut eux une plainte, ni un vœu, espèce de manière in- « directe par laquelle on sollicite souvent des services « qu'on ne veut pas réclamer en face. Ils me voient sur « cela dans une telle sécurité, dans un tel dégagement « d'esprit, qu'ils ont dû oublier que ma fortune est très-mé- « diocre, et c'est ce que je veux. Enfin, soit que ma délicaa tesse m'attache à ma pauvreté, soit qu'occupée de « sentimens actifs, les jouissances de la richesse ne soient « rien pour moi, soit aussi que sentant ma vie s'éteindre je « n'aie point à penser à l'avenir, je vous proteste qu'il ne « m'est pas échappé une seule fois le souhait de voir chana ger ma fortune. »

Ainsi m'écrivoit Éliza, et ce n'étoit point un étalage de vaines maximes; sa conduite ne les a jamais démenties. Je dois seulement ajouter que son économie étoit si adroite qu'on ne la sentoit pas. Elle étoit toujours mise uniment, mais avec goût. Tout ce qu'elle portoit étoit frais et bien assorti. Elle donnoit l'idée de la richesse qui par choix se seroit vouée à lasimplicilé. Mais où son âme et sa générosité faisoient encore bien plus d'illusion sur sa fortune, c'étoit quand elle rencontroit l'humanité misérable et souffrante: jamais un pauvre ne l'aborda sans en avoir quelques secours. Ah! sifétoisle lord Clive! disoit-elle souvent, en entendant parler de malheureux qu'elle ne pouvoit soulager.

Tous les genres de malheur avoient des droits sur l'âme d'Éliza. A la manière dont elle plaignoitceux quileséprouvoient, on eût cru qu'elle en avoit souffert elle-même. Je l'ai vue souvent malade, accablée, succombant sous le poids de son propre malheur; et, dans cet état, elle se ranimoit et retrouvoit des forces pour sentir et partager ce^

DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE. 3fiî)'

lui des autres. Et cet amour des malheureux n'éloit point en elle une vertu seulement, c'étoit une passion. Voici ce qu'elle m'écrivoit à ce sujet, il y a six mois, dans une lettre que je viens de retrouver et de baigner de mes larmes :

« J'ai fait partir ce matin un paquet pour vous : vous me « croirez folle en y trouvant entr'autres la Gazette de « France; mais c'est qu'il y a un article qui vous fera du « bien (c'étoit l'annonce de l'édit des corvées). Comment « ne passe trouver soulagé, en voyant quêtant de malheu- « reux vont l'être ! Il n'y a plus que ce genre d'intérêt qui « aille jusqu'à mon cœur. Le malheur, ah! que ce mot a « d'empire sur moi ! Je crois vous avoir dit que j'ai été aux « Invalides, ces jours passés, avec madame la duchesse de « Châtillon; j'en sortis navrée. Je ne faisois pas un pas « que je ne visse le spectacle le plus douloureux : des « aveugles, des gens mutilés, des plaies effrayantes, des « membres brisés. Ah! mon Dieu, disois-je, tout ce qui « respire ici, souflVe, et ce n'est pas là des maux d'imagina- « tion ; ce ne sont pas des gens qui s'aiment et qui se « tourmentent en s'aimant; ce n'est pas la privation des « lettres, ce ne sont pas même les regrets d'avoir iperdu ce « qui leur étoit le plus cher, ce sont des maux physiques « qui soumettent également tous les hommes; et puis je « me disois : cependant je suis encore plus malheureuse « que tout ce que je vois; car je pourrois plaindre, conso- « 1er, soulager ces malheureux à force de soins, de secours^ '< d'argent, et eux ne peuvent rien pour moi; ils ne savent « pas même la langue des maux que je souffre ; et tout ce ce qu'il y a de bonheur et de genres de bonheur sur la « terre, quand ils me seroient offerts, ne pourroient pas « davantage pour moi ! »

0 Éliza, Éliza ! que cette esquisse de toi est foible et imparfaite encore! Étoit-il quelque sentiment exquis, quelque rare vertu qui honorent l'humanité, qui ne fussent pas dans ton cœur! Si je fais jamais quelque chose de bon, d'honnête, si j'atteins à quelque chose de grand, ce sera parce que ton souvenir perfectionnera et enflammera encore mon âme. 0 vous tous qui fûtes ses amis, et que je crois par là avoir le droit d'appeler les miens, adressons tous à ses mclnes la même invocation. Au nom d'Éliza, soyons amis, soyons chers les uns aux autres, faisons, ea

présence de sa mémoire, le bien que nous eussions voulu faire devant elle; que du haut du ciel, où son âme est sans doute remontée, elle le voie et y applaudisse ; que les hommes disent alors, en nous distinguant : Il fut l'ami d'Êliza, et que cet éloge soit gravé sur nos tombeaux.

Mais je parle de tombeau, et c'est au sien qu'il faut penser! Ah! laissons sa dépouille mortelle se consommer' dans le caveau d'un temple ; ce n'est pas là qu'il lui faut un monument; ce n'est pas là que son ombre se plairoit à errer. Bords de la Savonière, campagnes de Vaucluse, lieux où les Times de la belle Laure et de la sensible La Suze respirent encore, si vous n'étiez pas si loin de nous! Ah! choisissons du moins quelque bocage solitaire, au milieu duquel un ruisseau, coulant doucement à travers les cailloux, murmure sans cesse des accens plaintifs. Venez, nous y élèverons un monument simple comme elle, une colonne de marbre dont le fût sera brisé à hauteur d'appui, et sur laquelle des cyprès croiseront leurs tristes rameaux; mais non , c'est le tombeau du méchant qu'il faut ainsi placer loin de la vue des hommes. Cherchons plutôt, dans le voisinage de quelque chemin fréqueuté, une petite colline que nous planterons d'arbustes, et au bas de laquelle jaillira une source limpide; qu'un sentier toujours vert y conduise ; que le voyageur fatigué, y trouvant de l'ombre et de l'eau, s'y arrête avec délices, et bénisse ses mânes encore bienfaisans après elle; que, dans le cours de notre vie, on y rencontre toujours quelqu'un de nous, et qu'on y trouve le marbre récemment mouillé de nos larmes; enfin, que le dernier d'entre nous qui survivra, chargé du dépôt de toutes nos douleurs, le transmette aux générations suivantes, «n faisant graver sur son tombeau cette épitaphe :

A la Mémoire

De Claibe-Fhakçoise de LESPINASSE,

Enlevée, le 23 mai 1776,

A ses Amis, dont elle faisoit le bonheur;

A une Société choisie, dont elle étoit le liée;

Aux lettres, qu'elle cultivoit sang prétention ;

Aui Malheureux, qu'elle n'approcha jamais sans les soulager.

Elle mourut à l'âge de 42 ans. Mais si penser, aimer et souffrir, est ce qa

compose la vie, elle Técut dans ce petit nombre d'annéee plusieurs siècles.

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