Consumer serait plus exact
PAR d'alembert K
82 juillet 1776».
0 vous qui ne pouvez plus m'enlendre, vous que j'ai si tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé quelques momens, vous que j'ai préférée à tout, vous qui m'auriez tenu lieu de tout si vous l'aviez voulu; hélas! s'il peut vous rester encore quelque sentiment dans ce séjour de la mort après lequel vous avez tant soupiré, et qui bientôt sera le mien, voyez mon malheur et mes larmes, la solitude de mon âme, le vide affreux que vous y
1, Paru pour la première fois dans les OEuvres posthumes de d'Alembert. Paris, Pougens, 1799, in-S", t. II, p. 43. — Autographe, vente CLaravay, 1858, n»219.
2. Voici comment Marmontel a peint l'état de d'Alembert après la mort de mademoiselle de Lespinasse : « Malheureux de survivre à celle dont Tamitié lu auroit adouci toutes les peines de la vieillesse, et pour laquelle il avoit écrit ces vers aimables en lui envoyant son portrait :
Db ma tendre amitié ce portrait esl le gage;
Qu'il soit dans tous vos maux votre plus ferme appui;
Et dites quelquefoi?, en voyant cette image :
De tous ceux que j'aimai, qui m'aima comme lui?
dans cet état de solitude, qui est la viduité de l'âme, il avoue que son courage ne sufBt point à son malheur. Il ne va poiut fatiguer de son deuil ce monde impatient de tout ce qui l'attriste; mais il assemble autour de lui des amis dignes de le plaindre, et il n'a pas l'orgueil de craindre leur pitié : il sait de quel respect elle est accompagnée dans le cœur de l'homme de bien. Mais toujours ennemi du faste, il n'a pas même celui de la douleur; et en se montrant affligé, il soulage lui-même le cœur de ses amis du poids de son affliction. J'espère, disoit-il, en se servant de ce beau mot de son ami Voltaire, j'espère en celui qui console. Ce n'est plus cette gaieté vive qui lui étoit si naturelle, c'est une douceur qui sourit amèrement, mais qui sourit encore ; c'est ce louchant désir de plaire qui avoue le besoin d être aimé ; c'est une attention délicate et suivie de rendre sa fociéti; intéressante à cens qui la composent, soit en y répandant ce qui, par intervalles, lui revient encore d'enjouement, soit en y jetant ces lumières dont son esprit rayonne encore, et qu'il semble verser avec plus d'abondance aux approches de son couchant. » [Éloye de d^Alembert, lu à l'Académie française le 23 août 1787.)
avez fait, et l'abandon cruel où vous me laissez! Mais pourquoi vous parler de la solitude où je me vois depuis que vous n'êtes plus! Ah! mon injuste éternelle amie, il n'a pas tenu à vous que cette solitude accablante n'ait commencé pour moi dans le temps où vous existiez encore. Pourquoi me n'pétiez-vous, dix mois avant votre mort, que j'étois toujours ce que vous chérissiez le plus, l'obji^t le plus nécessaire à votre bonheur, le seul qui vous attachât à la vie, lorsque vous étiez à la veille de me prouver si cruellement le contraire? Par quel motif que je ne puis ni comprendre ni soupçonner, ce sentiment si doux pour moi, que vous éprouviez peut-être encore dans le dernier moment où vous m'en avez assuré, s'est-il changé tout à coup en éloignement et en aversion? Qu'avois-je fait pour vous déplaire? Que ne vous plaigniez-vous à moi, si vous aviez à vous en plaindre? Vous auriez vu le fond de mon cœur, de ce cœur qui n'a jamais cessé d'être à vous, lois même que vous en doutiez, et que vous le rebutiez avec tant de dureté et de sécheresse'. Ou plutôt, ma chère Julie (car je ne pouvois avoir de tort avec vous), aviez-vous avec moi quelque tort que j'ignorois, et que j'aurois eu tant de douceur à vous pardonner si je l'avois su? Vous avez dit à un de mes amis, qui vous reprochoil la manière dont vous me traitiez, et dont vous vous accusiez vous-même, que la cause de votre chagrin contre moi étoit de ne pouvoir m'ouvrir votre âme, et me faire voir les plaies qui la déchiroient : ah! vous saviez par expérience que je Its avois fermées plus d'une fois, de quelque nature qu'elles fussent; et si vous aviez manqué à ma tendresse, vous m'avez ôté le plaisir si doux de vous dire comme Orosmane:
Ta grâce est dans mon cœur; prononce, elle t'attend'.
Mais pourquoi ai-je ignoré moi-môme la peine que vous ('■[irouviez de ne pouvoir me parler de vos maux? Pourquoi n'ai-je pas été au-devant de votre confiance, et prévenu par toute la mienne l'épanchement où vous désiriez de vous abandonner avec moi? J'ai vingt fois été au moment de me jeter entre vos bras, et de vous demander quel étoit mon crime; mais j'ai craint que vos bras ne repoussassent
i. Voir page 242.