Phèdre, acte lY, se
rn'avez-vous pas ordonné de brûler, sans l'ouvrir, ce manuscrit funeste*, que j'ai cru pouvoir lire sans y trouver de nouveaux sujets de douleur, et qui m'a appris que, depuishuit ans au moins, je n'élois plus le premier objet de votre cœur, malgré toute l'assurance que vous m'en aviez si souvent donnpe?Qui peut me répondre, après celte affligeante lecture, que pendant les huit ou dix autres années que je me suis cru tant aimé de vous, vous n'avez pas encore trompé ma tendresse? Hélas! n'ai-je pas eu sujet de le croire, lorsque j'ai vu que, dans cette multitude immense de lettres que vous m'avez chargé de brûler, vous n'en aviez pas gardé une seule des miennes? Par quel malheur pour moi vous étoient-elles devenues si indifférentes, ii^algré les expressions de sensibilité, d'abandon et de dévouement dont elles étoient remplies? Pourquoi dans ce testament, dont vous m'avez fait le malheureux exécuteur, avez-vous laissé à un autre ce qui devoit m'Otre le plus cher, ces manuscrits qui vous auroient rappelée sans cesse à moi, et où il y avoit tant de choses écrites de ma main et de la vôtre? Qui avoit donc pu vous refroidir à ce point pour l'infortuné à qui vous disiez, il y a dix ans, que votre sentiment pour lui vous rendoit heureuse jusqu'à être effrayée de votre bonheur? Vous vous êtes plainte, je le sais, et plainte avec amertume, surtout dans les dernieis mois de votre vie, de ma bienfaisance pour la malheureuse famille d'un domestique coupable^; vous avez laissé croire que ma compassion pour de pauvres enfans innocens que ce misérable laissoil dans l'abandon et dans l'indigence, lenoit à un principe moins louable que mon invincible pitié pour les malheureux : vous n'avez pas rougi de penser, et peut-être de dire, que j'étois le père de ces créatures infortunées; vous avez fait cette cruelle injure à l'honnêteté de mon âme, dont vous avez vu tant de preuves, et à celle de mes sentimens pour vous; et vous avez supposé le motif le plus vil à l'action peut-être la plus vertueuse de ma vie! Mais pourquoi vous faire des reproches dont vous ne pouvez plus vous justifier si vous ne les méritez pas? Pourquoi troubler vos cendres de mes regrets, que vous ne pouvez
1. Ces Mémoires, sans doule, que mademoiselle de Lespinasse avait écrits •ur elle-même, à partir de sa liaison avec M. de Mora. Voir p. 365.
2. Probablement ce secrétaire qui avait été impliqué danj VaSahe du pamphlet contre M. Devames. Voir p. 94, note 1.
pîus soulager? Adieu, adieu, pour jaûiaisl Hélas, pour jamais! ma chère et infortunée Julie! Ces deux titres m'intéressent bien plus, que vos fautes à mon égard ne peuvent m'offenser; jouissez enfin, et pour mon malheur, jouissez sans moi de ce repos que mon amour et mes soins n'ont pu vous procurer pendant votre vie. Hélas! pourquoi n'avezvous pu ni aimer, ni être aimée en paix? Vous m'avez dit tant de fois, et vous m'avez encore avoué en soupirant, quelques mois avant de mourir, que de tous les sentimens que vous avez inspirés, le mien pour vous et le vôtre pour moi étoient les seuls qui ne vous eussent pas rendue malheureuse. Pourquoi ce sentiment ne vous a~t-il pas suffi? Pourquoi a-t-il fallu que l'amour, fait pour adoucir aux autres les maux de la vie, fût le tourment et le désespoir de la vôtre? Pourquoi, lorsque je vous donnai mon portrait, il y a un an, avec ces vers si pleins de tendresse.
Et dites quelquefois, en voyant cette image :
De tous ceux que j'aimai, qui m'aima comme lui^ !
pourquoi n'y avez-vous pas vu tout ce que j'étois encore pour vous, tout ce que je voulois être? Pourquoi n'avez-vous trouvé dans ces vers que de la bonté, et ne les avez-vous loués que par ce mot cruel? Mais surtout, pourquoi n'avezvous cru trouver que dans la mort le bonheur et la tranquillité? Hélas! s'il reste encore quelque chose de vous, puissiez-vous jouir de ce bonheur que votre vie m'a fait goûter si peu, et que votre mdrt m'a fait perdre pour jamais! Vous me faites éprouver, ma chère Julie, que le plus grand malheur n'est pas de pleurer ce qu'on aimoit, mais de pleurer ce qui ne nous aimoit plus, et ce que pourtant on ne peut plus retrouver. Hélas! j'ai perdu avec vous seize ans de ma vie; qui remplira et consolera le peu d'années qui me restent? 0 vous, qui que vous soyez, qui pourriez sécher mes larmes, dnns quel endroit de la terre êtesvous? J'irois vous chercher au bout du monde. Ah ! quelque part que vous existiez, si je suis assez heureux pour que vous existiez quelque part, entendez mes soupirs, voyez mon cœur, et venez à moi ou m'appelez à vous. Délivrezmoi de la situation accablante où je suis, de l'affreux abandon qui me fait dire à chaque moment que je rentre dans
^, Voir p. 371, le complément de ces vers.
27ri AUX MANES
ma triste demeure : 'personne ne ma'tcnd et ne m'attejidra plus. Tout ce qui s'otlre à moi ne sert qu'à me rendre ma solitude plus auiere. Tout ce que je vois, tout ce que je rencontre a un premier objet, un attachement qui occupe et remplit sa vie; et moi je n'en ai plus, je n'ose plus en espérer: il n'y a plus de place pour moi dans le cœur de personne. Ah! ma pauvre nourrice! vous qui avez eu tant de soin de mon enfance, qui m'avez mieux aimé que vos propres enfans; vousavecqui j'ai passé vingl-cinq années, les plus douces de ma vie; vous que j'ai quittée pour obéir à un sentiment plus tendre; vous que j'aurois dû ne quitter jamais; vous que j'ai perdue à quatre-vingt-douze ans; pourquoi n'exislez-vous plus! j'irois demeurer avec vous, j'irois fermer vos yeux, ou mourir entre vos bras; et j'aurois du moins encore, pendant quelques momens, la consolation de penser qu'il est quelqu'un au monde qui me préfc-re à tout le reste. Et vous, ma chère et cruelle amie, car je ne puis m'empècher de revenir toujours à vous, et mon sentiment m'entraîne au moment môme où je crois que le vôtre me repousse ; vous qui m'avez dédaigné après m'avoii' aimé, qui avez cessé de sentir le prix de mon cœur, qui peut-être, hélas! ne l'avez senti jamais, où pouviez-vous trouver une ûme plus faite pour la vôtre? Tout, jusqu'à notre sort commun, sembloit fait pour nous réunir. Tous deux sans parens, sans famille, ayant éprouvé, dès le moment de notre naissance, l'abandon, le malheur et Pinjustice; la nature sembloit nous avoir mis au monde pour nous chercher, pour nous tenir l'un à l'autre lieu de tout, pour nous servird'appui mutuel, comme deux roseaux qui, battus par la tempête, se soutiennent en s'attachanl l'un à l'autre. Pourquoi avez-vous cherché d'autres appuis? Bientôt, pour votre malheur, '^os appuis vous ont manqué : vous avez expiré en vous croyant seule au monde, lorsque vous n'aviez qu'à étendre la main pour retrouver ce qui étoit si près de vous, et que vous ne vouliez pas voir. Ah! si votre vie eût été prolongée, peut-être la nature, qui nous avoit poussés l'un vers l'autre, nous auroit rapprochés encore pour ne nous séparer jamais. Peut-être eussiez-vous senti, car votre ûme, quoique trop ardente, étoit honnête, combien je vous étois nécessaire, par le besoin même que j'avois de TOUS. Peut-être eussiez-vous enfin cessé de vous faire le reproche que vous vous faisiez quelquefois dans des
momens de calme et de juslice, d'être aimée comme vous réliez par moi, et de n'être point heureiiï^e. Mais vous n'êtes plu»! me voilà seul dans l'univers! II ne me resie que la funeste consolation de ceux qui n'en ont point, cette méianrolie qui aime à s'at)reuver de larmes, et à les répandre sans chercher personne qui les partage. Dans le triste élat où je suis, une maladie seroit un bien pour moi; elleadonciroil mes peines morales en aggravant mes mauv physiques, et peut-être me conduiroit-elle hientôt à la fin liésiréedes unes et desaulres. Un pressealimenl secret, qui pénètre et adoucit uion âme, m'avertit que cette fin n'est pas éloignée'. Mais, hélas! quand je fermerai mes yeux pour la dernière fois, ils ne retrouveront plus les vôtres; ils n'en verront pas même qui donnent des pleurs à mes derniers momens! Adieu, adieu, ma chère Julie : car ces yeux que je vou'Irois fermer pour toujours, se remplissent de larmes en traçant ces dernières lignes, et je ne vois plus le papier sur lequel je vous écris.