SUR LA TOMBE DE M"-" DE LESPINASSE
PAR d'aLEUBEBT'
2 septembre 177C.
Je reviens encore à vous, et j'y reviens pour la dernière ■bis, et pour ne vous plus quitter. 0 ma chère et malheureuse Julie! Vous qui ne m'aimiez plus, il est vrai, quand rous avez été délivrée du fardeau de la vie! mais vous qui
t . D'Alembert survécut sept ans à mademoiselle de Lespinasse, et mourut le S9 octobre 1783.
î. Paru pour la première fois dans les OEuvres posthumes de d' Alemberl. Paris, Pougens, 179», in-S", t. Il, p. 57.
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m'avez aimé, par qui du moins j'ai cru l'être ; vous à qui je dois quelques instans de bonheur ou d'illusion; vous enfin qui, par les anciennes expressions de votre tendresse, dont la mémoire m'est si douce encore, méritez plus la reconnoissance de mon cœur que tout ce qui respire autour de moi : car vous m'avez du moins aimé quelques instans, et personne ne m'aime ni ne m'aimera plus. Hélas! pourquoi faut-il que vous ne soyez plus que poussière et que cendre! Laissez-moi croire du moins que cette cendre, toute froide qu'elle est, est moins insensible à mes larmes que tous les cœurs glacés qui m'environnent. Ah! que ne pouvez-vous m'entendre encore, et voir, comme vous l'avez vu tant de fois, votre sein baigné de mes pleurs! Vous saviez si bien aimer, voire cœur en avoit tant de besoin! le mien partage ce besoin, hélas! plus vivement que jamais, avec tant de force et de tendresse, que les accens de ma douleur pénétreroient votre âme et la ramèneroient à la mienne. MaLs vous ne m'entendez plus, et tout ce qui vit est encore plus sourd que vous à ma voix plaintive et mourante. Je pleure, je me consume, j'appelle en vain à moi tout ce qui dans l'univers sait aimer. Hélas! personne ne me répond; et mon âme, resserrée et comme anéantie au centre d'un vide immense et affreux, voit s'éloigner d'elle tout ce qui sent et qui respire. Il me semble que toutes les femmes à qui je pourrois ouvrir cette âme, offrir ce cœur et demander quelque retour ', me répondroient comme on fait aux mendians importuns, ou me diroient fout au plus avec une pitié cruelle : Vous venez trop fard. Deux ou trois, il est vrai, ont donné des larmes à mon malheur; et par quelques momens d'intérêt que je leur ai fait éprouver, intérêt à la vérité bien stérile pour moi , mais toujours doux pour un cœur oppressé, m'auroient fait croire un instant qu'elles auroient pu me tenir lieu de vous, s'il étoit sur la terre un être qui pût vous remplacer pour moi. Mais, hélas! elles ne veulent ou ne peuvent m'offrir qu'un sentiment froid et vulgaire, une amitié qui suffiroit peut-être au bonheur d'un autre, mais qui ne feroit que tourmenter et affamer mon âme active et dévorante. Ignoroient-elles, pour leur bonheur ou pour leur malheur, que l'amour, comme le dit l'Écriture, est fort comme la
i . D'Alecubert avait alors ciaquante-neuf ans.
mort*; que ce sentiment doux et terrible repousse tout ce qui n'est pas lui, et plus encore tout ce qui voudroit en tenir la place; que, dans un cœur qui en est aussi pénétré que le mien, même lorsqu'il n'a plus d'objet, la simple amitié est une affection bien languissante, et que celle qu'on lui offre est presque un ouliage. Ah! le véritable amour est sans doute bien caractérisé par ce vers charmant du Tasse :
Brama assai, poco spera, et nulla chiede. Désire, a peu d'espoir, et ne demande rien.
îHais, moins il espère, moins il demande, plus il s'offense et s'afflige quand on lui offre autre chose que ce qu'il désire et qu'il n'a plus. Que dis-je, et de quoi puis-je me plaindre? Ces créatures douces, honnêtes et sensibles à qui je raconte mes peines, et qui veulent bien les entendre et les sentir, me donnent tout ce qu'elles peuvent me donner, et plus encore que je n'ai mérité d'elles. Si j'étois assez heureux pour qu'elles éprouvassent à mon égard ce sentiment qui feroit mon bonheur, pourquoi se refuseroientelles au plaisir si doux de me le montrer, à celui de prononcer ces mots célestes : Je vous aime, les seuls qu'aujourd'hui je désire d'entendre dans la nature devenue sourde et muette pour moi! Quelle différence de ce plaisir divin au petit manège de la coquetterie, et aux froids ménagemens de la réserve, si indignes d'un cœur fait pour aimer! Ah, ciel! quelle douceur une âme aimante eût répandue sur des jours qui ne vont plus être remplis que d'amertume! Avec quelle tendresse, quel abandon, quel respect, quelle délicatesse, elle auroit été aimée ! Mais où m'égare une vaine illusion? Ah! si aucune créature ne prononce pour moi ces mots : Je vous aime, c'est qu'aucune ne les sent pour moi. Eh! malheureux que je suis! pourquoi les sentiroit-elle? de quel droit, à quel titre oseroisje l'exiger ou l'espérer? Je ne saurois trop me redire ces mots de la romance d'Aspasie, que je relis tous les jours :
Si réclamez sa douce fantaisie.
Elle dira : que ne l'inspirez-vousl
Et ce qui rendra mon malheur éternel, je n'espère plus retrouver dans aucun autre cœur ce que j'avois obtenu
t. Fortis est ut mors dileclio. Canl. VIII, 5.
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quelques momens du vôtre. La cruelle destinée qui mi> poursuit dt!s ma naissance, cette destinée afTreuse qui ma ôté jusqu'à l'amour de ma mère, qui m'a envié cette douceur dès mes premières années, me ravit encore la consolation des dernières. 0 nature! ô destinée! je me soumets à ce fatal arrêt de mon sort, comme une innocente et malheureuse victime; je vois, avec Horace, la fatalité enfoncer ses clous (le fer > sur ma tâte infortunée : je me plonge, tête baissée, dans le malheur qui m'environne de toutes parts, et qui semble prêt àm'engloutir. Non-seulement je n'espère plus le bonheur, je ne songe pas même à le chercher; je m'en ferois un reproche et presque un crime. Non, non, non, ma chère Julie, je ne veux, après vous, être aimé de personne; je me mppriserois d'en aimer une autre que vous : je n'ai plus tiesoin d'aucun être vivant; mon affliction profonde suffit à mon âme pour la péniHrer et la remplir, et, dans mon malheur, je rends encore quelques grâces à la nature, qui, en nous condamnant à vivre, nous a laissé deux précieuses ressources, la mort pour finir les maux qui nous déchirent, et la mélancolie pour nous faire supporter la vie dans les maux qui nous flétrissent. Douce et chère mélancolie! vous serez donc aujourd'hui mon seul bien, ma seule consolation, ma seule compagne! Vous nio ferez sentir bien douloureusement, mais bien vivement, ma cruelle existence; vous me ferez presque chérir mon malheur! Ah! celui qui a dit que le malheur étuit le grand maître de l'homme, a dit bien plus vrai qu'il n'a cru : il n'a vu dans le malheur qu'un maître de sagesse et de conduite; il n'y a pas vu tout ce qu'il est, un plus grand maître de réflexions et de pensées. Oh! combien une douleur profonde et pénétrante étend et agrandit l'âme! combien elle fait naître d'idées et d'impressions qu'on n'auroit jamais eues sans elle, mais dont, à la vérité, on se seroit bien passé pour son bonheur! combien elle embellit les objets du sentiment et anéantit tous les autres! Toute la nature va se couvrir d'un crêpe funèbre; mais elle ne me manquera pas, elle ne sera plus rien pour moi. En rentrant tous les jours dans ma triste et sombre retraite, si propre à l'état de moa