SUR LA TOMBE
Grâce au ciel, mon malheur passe mon espérance. Oui, je te loue, ô ciel! de ta periévérance. . .. Tu m'as fait du malheur un modèle accompli; Eh bieal je meurs content, et mon sort est rempli
En vain je ferai des efforts pour m'étourdir et me distraire; en vain j'essaierai différens genres de travaux, d'études et de lectures; ma tête (aliguée et presqu'épuisée par quarante ans de méditations profondes, est aujourd'hui privée de cette ressource qui a si souvent adouci mes peines : elle me laisse tout entier à ma tristesse, et la nature, anéantie pour moi, ne m'offre plus ni un objet d'intérêt, ni même un objet d'occupalion. En vain je rassemble ou je vais chercher quelques amis; en vain je prends le plus d'intérêt que je puis à leur conversation; en vain je lâche de me persuader que tout ce qui se passe autour de moi me louche ou du moins m'occupe; en vain je tûche de le faire croire par h part apparente que j'y prends; ces amis, qui ne voient que la superficie de mon âme, me croient quelquefois soulagé, et peut-être consolé. Mais quand je ne les ai plus autour de moi, quand, après les avoir quittés, je me trouve seul dans l'univers, privé pour jamais d'un premier objet d'attachement et de préférence, alors cette âme affaissée retombe douloureusement sur elle-même, et ne voit plus que le désert qui l'environne et le de&séchement qui la flétrit! Je sois comme les aveugles, profondément tristes quand ils sont seuls avec eux-mêmes, mais que la société croit gais, parce que le moment où ils se trouvent avec les autres hommes, est le seul moment supportable dont ils jouissent. J'ai beau lire les philosophes, et chercher à me soulager par cette froide et muette conversation, j'éprouve, comme me l'écrit un grand roi, que les maladies de l'âme n'ont point d'autres remèdes que des palliatifs, et je finis par me répéter tristement ce que disent ces philosophes, que le vrai soulagement à nos peines, c'est l'espoir de n'avoir plus qu'un moment à \ivre et à souffrir. Cette pensée n'est pas consolante; mais c'est un moyen que la nature nous donne, comme le dit encore si bien ce même roi, pour nous détacher de cette vie que nous sommes obligés de quitter. La
1. Andromaque, acteV, se. 5. Racine a dit un peu différemment:
Grâce aux Dieux
J'élois né pour servir d'exemple à ta colère.
Pour ëirt du malheur ua modèle accoinpli.
philosophie, ma chère Julie, par les ressources même qu'elle nous offre, nous fait souvenir cruellement de ce qui nous manque; et par l'effort même qu'elle fait pour nous consoler, nous avertit combien nous sommes malheureux. Elle s'est donné bien delà peine pour faire des traités de la vieillesse et de l'amitié, parce que la nature fait toute seule les traités de la jeunesse et de l'amour. Les maximes des sages, leurs consolations et leurs livres, me rappellent à tout moment le mot du solitaire, qui disoit aux personnes dont il recevoit quelquefois la vis^ite : Vous voyez un hommi presque aussi heureux que s'ilétoit mort. Je suis comme cette femme qui vouloif, en dépit d'elle-même, devenir dévote, ne pouvant plus êlre autre chose, et qui tûchoit en vain d'y parvenir : Ils me font lire, disoit-elle, des livres de dévotion; je m'en excède, je m'en bourre, et tout me reste sur l'estomac. Voilà où j'en suis réduit, ma chère Julie; les lettres que je reçois d'un grand roi S le baume qu'il veut bien essayer de mettre sur mes plaies; sa philosophie pleine de bonté, de sentiment et d'intérêt, tout cela, comme il l'avoue luimême, est bien foible pour me guérir. Je me dis sans cesse, en lisant ces lettres et après les avoir lues : Ce grand iprince a mtson.et je continue à m'affliger. Ma vanité n'est plus flattée, comme elle l'a été tant de fois, de l'amitié du plus grand monarque du siècle; cette amitié ne me touchoit, ma chère Julie, que par l'intérêt que vous y preniez; l'espèce d'éclat qu'elle répandoit sur moi, m'étoit cher par le sentiment qui vous la faisoit partager; et j'éprouve, en gémissant, que ce vers tant répété n'est pas toujours vrai :
Avant l'amour, l'amour-propre étoit né.
iilt vous, ma chère madame Geoffrin, digne et respectable amie, qui êtes à présent étendue sur ce lit de mort*, dont peut-être vous ne sortirez jamais; vous que toutes les âmes honnêtes pleureront, que tous les malheureux regretteront, vous qui me manquerez encore plus qu'à eux; combien de fois ai-je désiré, depuis huit jours, dans l'état d'alfoiblissementoù je vous voyois, d'être dans ce lit au lieu do vous, moi qui, en mourant, ne peux plus manquer à per-