Elle venait d'être frappée de paralysie
sonne, moi qui serai oublié au moment où j'aurai disparu! Mais, en souhaitant d'être à votre place, je sentois que je TOUS aimois trop pour vous souhaiter d'être à la mienne. HôlasI il faut donc que je vous perde encore! je n'aurai plus ni vos consolations, ni vos bontés, ni vos conseils! Une tille aussi cruelle pour vous que pour moi^, et qui sacrifie à sa dévotion politique la douceur que vous auriez pu goûter dans vos derniers momens, m'éloigne de ce lit de douleur où vous m'auriez vu tous les jours mêler mes larmes avec les vôtres. Tout ce qui fait le bonheur de la vie va me manquer à la fois, l'amour, l'amitié, la confiance; et il ne me restera que la vie pour me désoler. Puisse-t-elleôtre terminée bientôt, et la mort me rejoindre à tout ce que j'ai perdu!
LETTRE DU ROI DE PRUSSE A D ALEMBERT SUR LA MORT DE Jl''^ DE LESPINASSE.
Postdam, 9 juillet 177«.
Je compatis au malheur qui vous est arrivé de perdre une personne à laquelle vous étiez attaché. Les plaies du cœur sont les plus sensibles de toutes; et malgré les belles maximes des philosophes, il n'y a que le temps qui les guérisse. L'homme est un animal plus sensible que raisonnable. Je n'ai que trop éprouvé, pour mon malheur, ce qu'on soulfre de telles pertes. Le meilleur remède est de se faire violence pour se distraire d'une idée douloureuse qui s'enracine trop dans l'âme; il faut choisir quelque occupation géométrique qui demande beaucoup d'application, pour écarter, autant que l'on peut, des idées funestes qui se renouvellent sans cesse, et qu'il faut éloigner le plus que possible {sic). Je vous proposerois de meilleurs remèdes si j'en connoissois. Cicéron, pour se consoler de la mort de sa chère Tullie, se jeta dans la composition, et fit plusieurs traités dont quelques-uns nous sont parvenus. Notre raison esl trop foible pour vaincre la douleur d'une blessure mortelle; il faut donner quelque chose à la nature, et se dire surtout qu'à votre âge, comme au mien, on doit se consoler
1 . La marquise de La Ferlé-Imbault, qui éloignait du lit de tav* •"■• sa mère d'Alembert et le« autres encyclopédistes.
plus tôt, parce que nous ne tarderons gutres de nous rejoindre aux objets de nos regrets. J'accepte avec plaisir l'espérance que vous me donnez de venir passer quelques mois de l'année prochaine chez moi. Si je le puis, j'eflacerai de votre esprit les idées tristes et mélancolique» qu'un ■événement funeste y a fait naître. Nous philosoplierons ensemble sur le néant de la vie, sur la folie des hommes, sur la vanité du stoïcisme et de tout notre être. Voilà des matières intarissables, et de quoi composer plusieurs infolio. Faites, je vous prie, cependant, tous les efforts dont vous serez capable, pour qu'un excès de douleur n'altère point votre santé; je m'y intéresse trop pour le supporter avec indifférence.