‹ LettresChapitre 139 sur 151 · D'ALEMBERT AU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

D'ALEMBERT AU ROI DE PRUSSE

Paris, 15 août 1776.

Mon âme et ma plume n'ont point d'expression puur témoigner à votre majesté la tendre et profonde reconnoissance dont m'a pénétré la lettre quelle a daigné m'écrire: lettre si pleine de vérité et d'intérêt, de sentiment et de raison tout ensemble, enfin, sire, permettez-moi cette expression, si remplie même d'amitié ; car pourquoi n'oselois-je employer avec un grand roi le mot qui rend ce grand roi si cher à mon cœur? Je n'aurois pas tardé un moment à répondre à cette nouvelle marque, si touchante pour moi, des l)onlés dont Votre Majesté m'honore, et à lui réitérer plus vivement que jamais l'expression des sentimens que je lui dois à tant de titres, si cette expression n'avoit dû entraîner malgré moi un nouvel épanchement de douleur, que Votre Majesté sans doute eut bien voulu pardonner à ma situation, mais qui peut-être auroit troublé un moment par une image affligeante la satisfaction si douce et si juste dont Votre Majesté vient de jouir. Toutes les nouvelles publiques ont annoncé le voyage du Grand-Duc de Russie* à Berlin, et l'union que va contracter avec

1. Le grand-duc Paul, né en 1754, fils de Catherine H et de Pierre III, qui épousa, en 1776, une princesse de Wurtemberg, nièce de Frédéric II, monta sur le troue en 17 96 et mourut eu 1801.

VOUS ce jeune prince, digne, à ce qu'on assure, de s'unir à vous par ses rares qualités. J'ai attendu lemonient de son départ, pour répandre encore une fois mon âme dans celle de Votre Majesté, et pour lui rendre surtout les plus sensibles actions de grâce de cette lettre qui est si peu celle d'un roi, et qui n'en est pour moi que plus précieuse et plus chère. Votre Majesté n'a pas besoin de dire qu'elle na que trop éprouvé, pour son malheur, ce qu'on souffre en perdant ce qu'on aimoit. On voit bien. Sire, que vous avez éprouvé ce cruel malheur, à la manière si sensible et si vraie dont vous savez parler à un cœur affligé, et lui dire ce qui convient le mieux à sa déplorable situation. Tous mes amis cherchent comme vous à me consoler, tous me disent, comme vous, qu'il faut chercher à me distraire, mais aucun ne sait ajouter, comme vous, ces mots si dignes d'un ami et d'un sage, que notre raison est trop foible •pour vaincre la douleur d'une blessure mortelle, qu'il faut donner quelque chose à la nature, et se dire surtout qu'à Vûge où nous sommes l'im et l'autre, nous ne tarderons guéres à nous rejoindre aux objets de nos regrets. Hélas ! Sire, c'est aussi le seul espoir qui me console, ou plutôt qui me fera supporter le peu dejours qui me restent à vivre. Je ne désire plus de les voir prolongés, que pour me mettre aux pieds de Votre Majesté, et il faudra que ma sauté soit bien mauvaise au printemps prochain, si je ne vais pas avec le plus grand empressement m'acquitter d'un devoir si précieux et si sacré pour moi. J'écrivois il y a quelques années à Votre Majesté, dans un moment où ma frêle machine dépérissoit de jour en jour, que je ne désirois plus rien qu'une pierre sur ma tombe avec ces mots : Le grand Frédéric l'honora de ses boutés et de ses bienfaits. Cette pierre et ces mots sont aujourd'hui, Sire, bien plus qu'autrefois le seul désir qui me reste; la vie, la gloire, l'étude même, tout e^t devenu insipide pour moi ; je ne sens que la solitude de mon âme, et le vide irréparable que mon mnlheur y a laissé. Ma tête, fatiguée et presque épuisée par quarante ans de méditations profondes, est aujourd'hui privée de celte ressource qui a si souvent adouci mes peines. Elle me laisse tout entier à ma mélancolie; ei la nature, anéantie pour moi, ne m'offre plus ni un objet d'attachement, ni un objet même d'occupation. Mais, Sire, pourquoi vous entretenir si longtemps de mes maux, lorsque vous avez ;i soulager ceux de tant d'autres?...

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