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LE ROI DE PRUSSE A D'ALE.MBERT

Postdam, 7 septembre 1776.

Votre lettre, mon cher d'AIembert, m'a été rendue à mon retour de Silésie. Je vois que voire cœur tendre est toujours sensible, et je ne vous condamne pas. Les forces de nos âmes ont des bornes, il ne faut rien exiger au delà de ce qui est possible. Si l'on vouloit qu'un homme très -fort et robuste renversât le Louvre en appuyant fortement ses épaules, il n'en viendroit pas à bout; mais si on le chargeoit de soulever un poids de cent livres, il pourroit y réussir. Il en est de même de la raison : elle peut vaincre des obstacles proportionnés à ses forces, mais il en est de tels qui l'obligent de céder. La nature a voulu que nous fussions sensibles, et la philosophie ne nous fera jamais parvenir à l'impossibilité (sic) : et supposé que cela pût Cire, cela seroit nuisible à la société; on n'auroit plus de compassion pour le malheur des autres, l'espèce humaine deviendroit dure et impitoyable. Notre raison doit nous servir à modérer tout ce qu'il y a d'excessif en nous, mais non pas à détruire l'homme dans l'homme. Regrettez donc votre perte, mon cher; j'ajoute même que celles de l'amitié sont irréparables ; et que quiconque est capable d'apprécier les choses vous doit juger digne d'avoir de vrais amis, parce que vous savez aimer. Mais comme il est au-dessus des forces de l'homme, et môme des dieux de changer le pajsé, vous devez songer à vous conserver pour les amis qui vous restent, afin de ne leur point causer le chagrin mortel que vous venez de sentir. J'ai eu des amis et des amies : j'en ai perdu cinq ou six, et j'ai pensé en mourir de douleur. Par un efl'et du hasard, j'ai fait ces pertes pendant les différentes guerres où je me suis trouvé, et obligé de faire continuellement des dispositions différentes. Ces distractions inévitables m'ont peut-être empêché de succomber à ma douleur. Je voudrois fort qu'on vous proposât quelque problème bien difficile à résoudre, afin que celte application vous forçât à penser à autre chose- 11 n'y a, en vérité, de remède que celui-là et le temps. Nous sommes comme les rivières qui conservent leur nom, mais dont les eaux changent toujours. Quand une partie des molécules qui nous ont com-

posé est remplacée par d'autres, le souvenir des objets qui nous ont fait du plaisir ou de la douleur s'afToiblit, parce que réellement nous ne sommes plus les mêmes, et que le temps nous renouvelle sans cesse. C'est une ressource pour les malheureux, et dont quiconque pense doit faire usHge >. Je m'étois réjoui pour moi-môme de l'espérance que vous me donniez de vous voir, à présent je m'en réjouis encore pour vous; vous verrez d'autres objets et d'autres personnes. Je vous avertis que je ferai ce qui dépendra de moi pour écarter de votre souvenir tout ce qui pourroit vous rappeler des objets tristes et fâcheux, et je ressentirai autant de joie de vous tranquilliser, que si j'avois gagné une bataille. iNon pas que je me croie un grand philosophe, mais parce que j'ai une malheureuse expérience de la situation où vous vous trouvez, et que je nie crois par là plus propre qu'un autre à vous Iranquiliiser. Venez donc, mon cher d'Alembert; soyez sûr d'èlre bien reçu, et de trouver, non pas des remèdes parfaits à vos maux, mais des lénitifs et des caïmans.

d'aLEMBEUT au roi de PRUSSE.

Paris, 7 octobre 1778.

Sire, des maux de télé violens et continuels, qui durant près de trois semaines m'ont empêché d'écrire ef dépenser, et qui sont la triste suite de ma disposition morale, m'ont paru d'autant plus cruels, qu'ils ne m'ont pas permis de répondre sur-le-champ à l'admirable lettre que Votre Majesté a bien voulu m'écrire encore sur mon malheur. Quelle lettre, Sire! et combien peu, je ne dis pas de rois, car ils ne connoissent guère ce langage, mais d'amis, savent aussi bien parler que vous à une âme oppressée et souffrante ! Je lis et je relis tous les jours cette lettre si

1 . Singulière théorie, pour ne pas dire étrange recette, et qui fait comprendre cette critique de madame du Deffand : « Tout le monde admire les lettres du roi de Prusse à d'Alembert : on ne cesse de vanier sa sensibilité ; je suis peut-être la seule à n'en être point touchée, à m'en moquer et à trouver qu'il n'est qu'un rhéteur, et même un fat dans ses prétentions de bel esprit et d'homme sensible. • [Corresp. de mada'^e du Deffand, 18 décembre 1776; édition Lesctire, t. Il, p. 582.)

bien faite pour adoucir mes maux; je la lis à tous mes amis, qui en sont comme moi pénétrés de reconnoissance pour Votre Majesté ; je me dis sans cesse en la lisant et après l'avoir lue : Ce grand prince a raison, et je continue pourtant à m'affliger. Votre Majesté n'en sera point surprise, et ne di'sespérera pourtant pas de ma guérison , malgré le peu d'espérance que j'y vois encore moi-même. Des objets d'étude profonde seroientle seul moyen de l'accélérer, et Votre Majesté me propose avec autant de raison que de bonté ce puissant remède ; mais ma pauvre tête n'est "lus capable d'en faire usage. C'est donc du temps seul que je dois attendre quelque soulagement âmes peines; et je crains bien que ce temps cruel ne me dévore au lieu de me guérir. La comparaison que Votre Majesté fait de notre malheureux individu avec les rivières qui changent sans cesse en conservant leur nom, est aussi ingénieuse que philosophique, et explique avec autant de raison que d'esprit pourquoi le temps tinit par nous consoler; mais jusqu'à présent, Sire, ma trisle rivière ne sent que la peine découler, et ne voit point encore l'espoir d'avoir enfin un cours plus heureux et plus paisible. Si j'avois vingt-cinq ans de moins, j'aurois peut-être le bonheur de former quelque autre attachement qui me feroit supporter la vie; mais. Sire, j'ai près de soixante ans, et à cet âge on ne retrouve plus d'amis pour remplacer ceux qu'on a eu le malheur de perdre. Je l'éprouve en ce moment de la manière la plus affligeante par une perte nouvelle dont je suis encore menacé... Une femme respectable, pleine d'esprit et de vertu..., madame Geoffrin, qui depuis trente ans avoit pour moi l'amitié la plus tendre, qui tout récemment encore m'avoit procuré dans mon malheur toutes les consolations et les distractions que cette amitié lui avoit fait imaginer, est frappée depuis plus d'un mois d'une paralysie Je perds ainsi dans l'espace de quelques mois les deux

personnes que j'aimois le plus, et dont j'étois le plus aimé. Voilà, Sire, la malheureuse situation où je me trouve, le cœur affaissé et flétri, et ne sachant que faire de mon âme et de mon temps*.

1, Pour compléter ces hommages funèbres rendus par d'Alembert à lamémoire de mademoiselle de Lespinasse, il faut ajouter ce passage de sa Lettre à Condorcet sur madame Geoffrin, lettre qui parut peu après la mort de celleci (6 octobre 17 77) : • Uélas 1 j'ai vu périr daus l'espace d'une année les deux

sur la mort d'ai.emdert a voltaire *.

24 juin f77B.

Je ne vous ai point appris mon malheur, mon cher et trt''s-digne maître, d'abord parce que je n'avois pas la force d'écrire, et ensuite parce que je n'ai pas douté que nos amis communs ne vous en instruisissent. Je ne m'apercevrai du secours de la philosophie que lorsqu'elle aura pu réussir à me rendre le sommeil et l'appétit que j'ai perdus. Ma vie et mon âme sont dans le vide, et l'abîme de douleur où je suis me paroît sans fond. J'essaie de me secouer et de me distraire, mais jusqu'à présent sans succès. Je n'ai pu m'oceuper, depuis un mois que j'ai essuyé cet affreux malheur, qu'à un éloge que j'ai lu à la réception de La Harpe, et dans lequel il y avoit plusieurs choses relatives à ma situation, que le public a bien voulu sentir et partager*. Ce succès n'a fait qu'augmenter mon affliction, puisqu'il sera ignoré pour jamais de la malheureuse amie qu'il auroit intéressée.

Adieu, mon cher maître ; quand ma pauvre àme sera

personnes qui m'étoient les plus chères, et j'étois assez heureux pour que ces deux personnes s'aimassent tendrement. Elles étoient dignes l'une de l'autre et bieu dignes de s'aimer, quoique très-différentes par leur caractère ; car les âmes honnêtes et bienfaisantes ont, comme les pierres d'aimant, si je puis employer cette expressiou, un pôle ami, par oii elles s'attirent et s'unissent fortement l'une à l'autre : que me reste-t-il dans la solitude où mon âme se trouve , que de penser à elles et à pleurer? La nature qui nous a fait naître pour la douleur et pour les larmes nous a fait, dans notre malheur, deux tristes présens, dont la plupart des hommes ne se doutent guère : la mort, pour voir finir les maux qui nous tourmentent, et la mélancolie, pour nous aider à supporter la vie dans les maux qui nous fléirissent. Le cœur encore tout plein de la première perte que je venois de faire, j'allois voir tous les jours madame Geof- (rin, et m'affliger auprès d'elle et avec elle ; son amitié m'écouloit et me soulageoit : ce bien qui m'étoit si nécessaire et si cher m'a été enlevé peu de temps après; et au milieu de ces sociétés, qui ne sont que le remplissage de la vis, je ne puis plus parler à personne qui m'entende. Je passois toutes mes soirées chez l'amie que j'avois perdue, et toutes mes matinées avec celle qui me restoii encore ; je ne l'ai plus, et il n'y a plus pour moi ni soir ni matin. » — La llarpe, appréciant cette Lettre ded'Alembert, a dit : « Elle ne paraît digne de lui que dans un seul morceau ; » le morceau même que nous venons de citer, dont il admire beaucoup le dernier trait. {Corresp. littér,, 1804, ia-S", t. II, p. i89.)

1. OEuvres complètes de d'Alembert; Paris, Belin, 1822, t. V, p. 235.

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