‹ LettresChapitre 141 sur 151 · LA MABQDISE DO DEFFAND A HORACE WALPOLE · texte numérisé non relu

LA MABQDISE DO DEFFAND A HORACE WALPOLE

22 mai 1776.

J'ai envie de vous écrire; il me semble que je vous dois rendre compte de tout ce qui m'intéresse; je ne sais pas trop pourquoi. Mademoiselle de Lespinasse est morte cette nuit, à deux heures après minuit; ç'auroit été pour moi autrefois un événement, aujourd'hui ce n'est rien du tout.

24 mai.

...il [le duc de Richemond) soupera demain chez moi, et lundi avec moi chez la duchesse du Garrousal (de la VaUière); sa fille {la duchesse de Chàtil Ion), je crois, n'y sera pas; elle est dans une violente douleur, ainsi que le vilain bossu {M.d'Anhzij). Il y a un nombre considérable d'affligés qui concourent d'intelligence à mettre le comble à la célébrité de cette défunte; il ne reste plus rien d'elle ni des siens dans mon voisinage; je n'entendrai plus parler d'eux, et bientôt, en eiï'et, on n'en parlera plus

9 juin 1776.

..... La duchesse de Châlillon est dans la plus grande affliction de la demoiselle Lespinasse, laquelle a fait un testament olographe des plus parfaitement ridicules. Mon neveu, qui est ici, a voulu le voir ; il prétend qu'il étoil en droit de l'exiger; il falloit bien que cela fût, puisqu'on le îui a montré. Elle lui a laissé un perroquet * en le qualifiant de son neveu de Vichy ; elle charge son exécuteur testamentaire d'Alembert du soin de faire vendre tous ses eifets, d'en employer le produit à payer ses dettes; et s'il

1. Correspondance complète de la marquise du Deffand; Paris, 1865, t. Il, p. 551 et 560.

2. Voir, sur ce peiroquel, la lettre de Galiani du 2.^ septembre 1773.

ne suffit pas, elle compte assez sur l'amitié et lagénérosiié de son neveu de Vichy pour le prier d'ajouter le surplus. A l'égard des d'Albon, elle n'en veut point parler, dit-elle, parce que, non-seulement, quoique légitime, elle n'a reçu d'eux aucun bienfait, mais qu'ils lui ont volé une somme que sa nièie avoit mise en dépôt pour elle; elle a signé ledit testament : Julie d'Albon. Voilà de ces riens que je vous ai épargnés dans d'autres lettres, et que, pour punition de vos réprimandes, j'insère dans celle-ci.

MADEMOISELLE DE LESPINASSB

A l'académie française.

Dans le récit que la Gazette de France fait de la séance de réception de La Harpe à l'Académie française (20 juin 1776), on lit : « M. d'Alembert a terminé par l'éloge de M. de Sacy. dans lequel il a fait venir celui de l'héroïne qu'il vient de perdre, mademoiselle de Lespinasse, qu'il n'a eu garde de nommer, mais dont tout le monde a senti l'allusion. »

Cet éloge, où il était question du salon de la marquise de» Lambert, de l'amitié qui l'unissait à M. de Sacy, et qui inspira à celui-ci son traité de V Amitié, prêtait aux allusion;^ et la douleur de d'Alembert s'y est évidemment complu. Voici le passage qui le termine et où ces allusions sont le plus sensibles.

ft Madame de Lambert, plus âgée que lui de sept ans, et dont l'amitié fidèle et pure avoit fait la douceur de sa vie, lui survécut pour consoler et honorer sa mémoire. Digne et triste objet de ses pleurs, il n'en eut point à répandre sur elle. Ainsi la nature, qui avoit tant fait pour le bonheur de M. de Sacy, y mit le comble par une vieillesse heureuse et paisible, exempte de ce sentiment douloureux que laisse au fond du cœur une perte éternelle et irréparable ; sentiment dont l'impression est d'autant plus profonde, que l'âme trouve une espèce d'atlrait à s'y livrer, et de douceur à en goûter l'amertume ; sentiment que sa tristesse même rend en quelque manière désirable, puisqu'il nous fait regarder la mort comme un bienfait de la nature, non parce qu'elle met tin à des larmes qui nous sont cljcres, mais parce que

ce malheur de l'humanilé.si c'est un malheur que de cesser de souffrir, nous est du moins commun avec ceux que nous avons tendrement aimés, et nous laisse l'espoir consolant de les suivre bientôt dans cet asile éternel et paisible où leurs ombres nous ont précédés, et où leur voix nous appelle. Madame de Lambert, qui survécut encore six années à M. de Sacy, entretint et nourrit toujours ce sentiment cher à son cœur. Elle y joignit un espoir plus consolant encore, celui que la divinité bienfaisante donne aux âmes vertueuses de se réunir un jour pour n'avoir plus à pleurer leur séparation; espoir en effet si propre à soulager les maux des cœurs sensibles; espoir dont la malheureuse humanité avoit un besoin si pressant, qu'elle a couru, pour ainsi dire, au-devant de lui, avant que la bonté suprême et éternelle voulût bien le lui présenter elle-même. Un sentiment profond et plein de vie, privé d'un objet chéri qu'il ne retrouveroit plus, et ne pouvant supporter l'idée accablante d'être anéanti pour jamais, a inspiré la raison pour lui faire embrasser avec transport cette attente précieuse d'une existence immortelle, dont le premier désir n'a pas dû naître dans une tête froide et philosophique, mais dans un cœur qui avoit aimé. » {Œuvres de d'Alembert. Paris, 1803, t. VII, p. 376'.)

1. Voici comment Grimra raconte l'impression que produisit celle lecture : • Jamais M. d'Alembert n'a écrit avec plus d'âme et de sensibilité. Quoiqu'il ne lui soit pas échappé un seul mot sur sa propre situation, tout le monde a reconnu le sentiment qui lui dictait des plaintes si tendres, et tout le monde a paru les partager. Il faut bien que cette manière indirecte de faire participer le public à ses regrets ait été intiniment délicate pour ne point blesser ; elle a même attendri, et la philosophie et l'amitié ne pouvaient rendre, ce mesemble, à la mémoire de mademoiselle de Lespinasse un hommage plus flatteur et plus sensible. » (Corresp., Paris, 1830, t. IX, p. 93.) D'un autre côté, le nouvelliste Jlétra a dit : « Le ton dont il a prononcé cette espèce de panégyrique, let larmes qui lui coulaient des yeux, ont fait partager son attendrissement à tous les spectateurs. » ^Corresv. secrète de Mélra, t. II, p. 134.)

Page 1