Marmoatel, Mémoires, t. Il, p. 295 et
SUR MADEMOISELLE DE LESPINASSE. XXIll
nerfs prodigieusement sensibles*. » Cette sensibilité, qui donna sur elle tant de prise aux passions, la rendait du moins accessible à toutes les généreuses émotions, l'enthousiasme pour le beau et pour le bien, l'indignation pour le mal. « Comme elle était en tout genre, dit Guibert, amie de ce qui est bon 1 Comme elle en jouissait, comme elle savait louer ce qui lui avait plu, et surtout ce qui l'avait touchée I Comme elle avait besoin de communiquer son sentiment à tout ce qu'elle croyait capable de le partager. . . Tout ce qui était vil et bas excitait son mépris et son indignation^. » Ces qualités avaient leur revers : l'engouement et la mobilité. D'Alembert lui reproche de ■^'engouer trop facilement, surtout quand certains sentiments de nature particulièrement tendre étaient en jeu'. De là son admiration pour des ouvrages comme le Paysan perverti, de Rétif de la Bretonne, et pour l'Éloge de La Fontaine, par Chamfort. Elle-même parle de « cette mobilité d'âme dont on l'accuse et dont elle convient*. »
Telle était son âme. Quant à son esprit : beaucoup de naturel; une simplicité élégante, aussi éloignée de la vulgarité que de la recherche ; la plus parfaite harmonie entre la pensée et l'expression; une instruction solide qui se laissait plus deviner qu'elle ne se montrait; une raison souriante plutôt qu'une gaieté franche et ouverte; enfin un tact tellement parfait qu'elle semblait avoir le secret de tous les caractères et de toutes les susceptibilités : voilà quels en étaient les traits les plus remarquables, les dons les plus séduisants.
« Naturelle, dit Guibert, elle l'était dans ses mouvement?, dans ses gestes, dans ses pensées, dans ses expressions, dans son style, et ce naturel avait en même temps quelque
\. Corresp. lill., t. IX, p. 82.