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Lettre à d'Alembert, ibid,, l

d'Alembert. Mais là était reçu sur un pied de parfaite égalité, en quelque sorte sans préférence marquée, tout ce que Paris avait d'illustre dans les lettres, dans les sciences et dans les arts. Aux intimes était réservé ce que Caraccioli appelle les « avant-soirées du coin de la rue Saint-Dominique; » mais quand cinq heures avaient sonné, les préférences disparaissaient pour faire place à une attention à la fois générale et particulière qui harmonisait ces esprits si divers, et partout ailleurs si discordants. D'Alembert n'était plus qu'un visiteur ordinaire : unus inter pares. Et son talent de causeur lui faisait encore la place fort belle.

« Sa conversation particulière offrait tout ce qui peut instruire et délasser l'esprit. Il se prêtait avec autant de facilité que de complaisance au sujet qui pouvait plaire le plus généralement, avec un fonds presque inépuisable et d'idées et d'anecdotes et des souvenirs curieux. Il n'estpour ainsi dire point de matière, quelque sèche ou quelque frivole qu'elle fût en elle-même, qu'il n'eût le secret de rendre intéressante- Il parlait très-bien, contait avec beaucoup de précision, et faisait jaillir le trait avec une prestesse qui lui était particulière. Tous ses mots d'humeur ont un caractère d'originalité fine et profonde '. »

La variété, tel était le caractère propre du salon demademoiselle de Lespinasse. C'est bien là le tableau que Grimm nous en a laissé :

« Sans fortune, sans naissance, sans beauté, elle était parvenue à rassembler chez elle une société très-nombreuse, très-variée et très-assidue. Son cercle se renouvelait tous les jours depuis cinq heures jusqu'à neuf heures du soir*.

i. Grimm, Corresp. litt., t. XI[, p. J9.

2. La Harpe dit dix heures : « Bieulôt la maison de mademoiselle de Lespinasse rassembla la société la plus choisie et la plus agréable en tout genre ; depuis cinq heures du soir jusqu'à dix, on était sûr d'y trouver l'élite de tous les états, hommes de cour, hommes de lettres, ambassadeurs, seigneurs étrangers, femmes de qualité ; c'était presque un titre de considération d'élre reçii dans cette société, i (Corresp. litt., t. I, p. 386.)

«XVin NUTlCii

On était sûr d'y trouver des hommes choisis de tous lo-? ordres de l'État, de l'Egh'se, de la cniir; des militaires, les étrangers et les gens de lettres les plus distingués. Tout le monde convient que si le nom de M. d'Alembert les avait attirés d'abord, elle seule les avait retenus. Dévouée uniquement au soin de conserver cette société dont elle était l'âme et le charme, elle y avait subordonné tous ses goûts et toutes ses liaisons particulières. Elle n'allait presque jamais au spectacle et à la campagne, et lorsqu'il lui arrivait de faire exception à la règle, c'était un événement dont tout Paris était instruit d'avance... Politique, religion, philosophie, contes, nouvelles, rien n'était exclu de ses entretiens, et, grâce à ses talents, la plus petite anecdote y trouvait, le plus naturellement du monde, la place et l'attention qu'elle pouvait mériter. On y recueillait les nouvelles de tout genre et dans leur primeur'. »

L'âme de cette société, c'était mademoiselle de Lespinasse : c'était elle qui lui donnait l'unité, la chaleur, la vie. Sous son regard, tantôt tendre, tantôt incisif, toujours animé, à sa voix excitant le calme de ceux-là, modérant l'ardeur de ceux-ci, tout se transformait, s'harmonisait. Les gens d'esprit n'avaient tout leur esprit que là, et ceux qui en manquaient d'ordinaire en avaient auprès d'elle. Nul n'a mieux peint que Marmontel cette influence de mademoiselle de Lespinasse sur sa société; n'a mieux fait sentir celte sorte de souffle créateur qui, de ce chaos, tirait un monde brillant et harmonieux.

« Je ne mets pas au nombre de mes sociétés particulières l'assemblée qui se tenait les soirs chez mademoiselle de Lespinasse; car à l'exception de quelques amis de d'Alembert, comme le chevalier de Chastellux, l'abbé Morellet, Saint-Lambert et moi, ce cercle était formé de gens qui n'étaient point liés ensemble. Elle les avait pris çà et là dans le monde, mais si bien assortis, que lorsqu'ils étaient là, ils s'y trouvaient en harmonie comme les cordes d'un instrument monté par une habile main. En

i. Grimm, Corresp. litt., t. IX, p. 8i.

suivant la comparaison, je pourrais au? qu'elle jouait de. cet instrument avec un art qui tenait du génie; elle sem- ^ blait savoir quel son rendrait la corde qu'elle allait loucher; je veux dire que nos esprits et nos caractères lui étaient si bien connus, que, pour les mettre en jeu, elle Ji'avait qu'un mot à dire. Nulle part la conversation n'était plus vive, plus brillante, ni mieux réglée que chez elle. C'était un rare phénomène que ce degré de chaleur tempérée et toujours égale où elle savait l'entretenir, soit en la modérant, soit en l'animant tour à tour. La coatinueli'activité de son àme se communiquait à nos espvits, ma avec mesure : son imagination en était le mobile, sa raisoa \'i régulateur. Et remarquez bien que les tèles qu'cllL; remuait à son gré n'étaient ni faibles, ni légères : les Coiilililiacs et les Turgots étaient du nombre; d'Alembert était auprès d'elle comme un simple et docile enfant. Son talent <le jeter en avant la pensée', et de la donner à débattre à des hommes de cette classe; son talent de la discuter ellemême, et, comme eux, avec précision, quelquefois avec ^iloquence; son talent d'amener de nouvelles idées et de varier l'entretien, toujours avec l'aisance et la facilité d'une fée qui, d'un coup de baguette, change à son gré la scène de ses enchantements; ce talent, dis-je, n'était pas <elui d'une femme vulgaire. Ce n'était pas avec les niaiseries de la mode et de la vanité que, tous les jours, durant quatre heures île conversation, sans langueur et sans vide, elle savait se rendre iniéressante pour un cercle de bons esprits*. »

Le véritable secret de mademoiselle de Lespinasse,

1 . Grimm a insisté à peu près sur les mêmes traits : « Elle possédait dans le <iegré le plus éminent cet art si difficile et si précieux de faire valoir l'esprit <les autres, de l'intéresser et de le mettre en jeu sans aucune apparence de contrainte ni d'effort. Elle .savait réunir les genres d'esprit les plus différents, quelquefois mên.c les plus opposés, sans qu'elle y parût prendre la moindre jieine; d'un n^o; jeté ?droilement, elle soutenait la conversation, la ranimait <•( la variait è s.jn gré. Il n'était rien qui ne parût à sa portée, rien qui ne 1 .aût lui plaire a' qu'elle ne sût rendre agréable aux autres. » [Corresp. litt., I. IX, p. 80.) — La Harpe dit également: a Personne non plus ne savait -«iiieux faire les fconncurs de sa maison; elle niellait tout son monde à sa plai;e, il ( hacun était content de la sienne. Elle avait un grand usage du monde, et ; «bpcce de politesse la plus aimable, celle qui a le ton de l'intérêt. • Curresp. litt., t. 1, p. 386.)

i. Jlarnioijlcl, Mtinoircs, 1804, t. II, p. 593.

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