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Ibid.,p

3. Quel eût pu être le résultat de ce procèsY C'est là une question qu'il serait oiseux et surtout téméraire d'examiner. Mais il n'est pas sans intérêt de faire remarquer — et pour la première fois, croyons-nous — que ce nom de Lespinasse, porté par la jeune Julie-Jeanne-Eléonore, avait été celui de plusieurs membres de la famille d'Albon, à laquelle il appartenait bien réellement. La branche des seigneurs de Saint-André se qualifiait aussi seis;neurs de Lespinasse. (Voir notre Appendice, p. 39 7.) Si donc mademoiselle de Lespinasse ne por> Uit patleoom patronymique de d'Alb^o, elle portait uu nom de t£rre qui ea 4Uh, en quelque sorte, i'équiTalent*

PL":i .MADKMoîçrr.r.E or; r,K3riN'A?sn. v

sa jeunesse » avec ie iilsde madame d'Albon, levicomle dAlbon. Voilà évidemment lavérité. Elle diffère beaucoup du récit de La Harpe, qui d'ailleurs est fort excusable, puisqu'il ne pouvait que reproduire des bruits auxquels donna probablement naissance le séjour trôs-réel, mais aussi très-volontaire et très-éphémère, que, plus tard, après la mort de sa mère, mademoiselle de Lespinasse lit dans un couvent de Lyon, en attendant son départ pour Paris et sa réunion à madame du Deffand.

Mademoiselle de Lespinasse avait environ seize ou dix-sept ans lorsque, vers 1747, elle perdit madame d'Albon. Ses années d'enfance et de jeunesse, elle les avait passées presque toutes près de sa mère, et si elle n'avait pas partagé les jeux de la fille aînée de celle-ci, de dix. années plus âgée qu'elle, et qui, dès 1739, avait épousé le marquis de Vichy-Chamrond, frère de madame du Deffand, elle eut certainement pour compagnon le jeune Camille d'Albon, né en 1724 et dont l'âge se rapprochait davantage du sien. L'on peut supposer que celte première période de la vie de mademoiselle de Lespinasse s'écoula dans le vieux manoir d'Avauches, situé sur la route de Roanne à Lyon, non loin de Tarare, domaine patrimonial des d'Albon, marquis de Saint- Forgeux, que sa mère, dernière représentante de cette branche, avait hérité de son père en 1729.

Dans notre opinion, ce n'est pas là qu'il faut placer les scènes douloureuses et presque tragiques qui, il n'est 'que trop vrai, assombrirent la jeunesse de mademoiselle de Lespinasse. Nous croyons qu'il faut les reporter aux premiers mois qui suivirent la mort de sa mère, et surtout au séjour que, pendant cinq ans, de 1747 à 1752, •elle fit à Chamrond, chez la marquise de Vichy, fille aînée et légitime de la comtesse d'Albon.

La conduite de mademoiselle de Lespinasse en cette funeste circonstance aurait dû cependant lui assui-rr

NOTICE

uon-seulement l'estime et le respe et, mais encore l'affec tion de ceux qui par le sang, sinon par la loi, étaientbien réellement ses frère et sœur. Mise en possession par sa mère mourante d'une somme considérable qu: lui assurait un riche avenir», elle l'avait généreusement, spontanément remise au vicomte d'Albon, et s'était ainsi réduite au modique legs d'une rente viagère de cent écus que sa mère lui avait fait dans son testament. Il paraît à peu près certain que les d'Albon répondirent à ce procédé loyal, désintéressé, par des défiances qu'ils auraient dû écarter de leur esprit autant que de leur cœur. Les lettres de madame du Defland, l'opposition que le comte d'Albon et sa sœur la marquise de Vichy firent à tout projet qui, en éloignant d'eux mademoiselle de Lespinasse, pouvait accroître son indépendance et avec celte indépendance le danger d'une réclamation d'état, attestent cette défiance. Ce sentiment dut bien vite envenimer les rapports de la jeune orpheline avec ceux qui, aux yeux du monde, n'étaient plus que ses protecteurs. Faut-il croire, d'après le récit de Guibert, qu'à cette défiance ils ajoutèrent une révélation brutale de la vérité et une grossière prise de possession du nouveau rôle qu'ils entendaient garder envers elle? Ce serait peut-être aller trop loin et accorder plus de confiance qu'il ne faut h un témoignage qui, dans cette partie du moins, n'est pas tout à fait exempt d'erreur. « Mademoiselle de Lespinasse, dit Guibert, resta abandonnée à des parents qui bientôt ne furent plus que des persécuteurs. Ils lui apprirent ce qu'elle était; de fille aînée et de fille chérie, elle descendit tout d'un coup, dans la même maison, à l'état d'orpheline et d'étrangère. La dédaigneuse et barbare pitié prit soin de cette infortunée,

I . t.riirr de madame Hu Deffand à la duchesse de Lnynes. Voir p, LXXIV.

jusque-là si tendrement soignée par le remords et par la nature '. »

On comprend aisément que M. de Guibert ait pu se tromper sur les rapports d'âge qui existaient entre les divers enfants de madame d'Albon , mais toujours est-il que mademoiselle de Lespinasse, loin d'être l'aînée, était au contraire de beaucoup la plus jeune; et cette inexactitude peut jeter quelque doute sur la fin de son récit. Ce n'est là, du reste, qu'une question de date, et il reste prouvé que mademoiselle de Lespinasse ne trouva pas dans sa nouvelle position les égards qu'elle était en droit d'attendre.

Elle avait accepté, aussitôt après la mort de sa mère, la proposition que lui avaient faite M. et madame de Vichy de les suivre à Chamrond, et d"habiter désormais avec eux. C'est dans ce château, situé sur la rive droite de la Loire, presque sur la crête des collines qui s'étendent de Digoin à Roanne et séparent le bassin de ce fleuve de celui de la Saône , qu'elle passa ces années douloureuses de sa vie. Les Vichy avaient trois enfants, deux fils et une fille, dont le plus âgé avait à peine huit ans. Elle croyait être traitée comme une amie, elle le fut presque aussitôt comme une gouvernante; mais l'amertume qu'elle en ressentit lui vint moins des humbles soins dont elle était chargée, que de la manière dont ils lui étaient imposés. EUe paraît, en effet, s'être attachée à ces jeunes enfants, et dans son testament elle parle avec affection de « son neveu de Vichy : » c'est ainsi qu'elle le nomme*. Malgré le zèle tendre, sympathique, avec lequel elle s'acquittait de ces soins, et les éloges qu'il lui méritait de M. et de madame de Vichy, la situation de mademoiselle de Lespinasse devenait chaque jour plus

1, Éloge d'Eliza. Voie p. 35S.

î. Voir p. 392.

Vltl NOTICE

pénible. Quand madame du Deffand vint à Ciiamrond pabser l'été de M62 chez son frère et sa belle-sœur, si elle remarqua l'esprit et le charme de mademoiselle de Lespinasse, elle fut frappée aussi de l'air de tristesse répandu sur son visage. Bientôt elle obtint ses coulidences, et elles nous ont été transmises par elle-même : « Elle me dit, a-t-elle raconté, qu'il ne lui était plus possible de rester avec M. et madame de Vichy, qu'elle en éprouvait depuis longtemps les traitements les plus durs et les plus humiliants; que sa patience était à bout; qu'il y avait plus d'un an qu'elle avait déclaré à madame de Vichy qu'elle voulait se retirer,... qu'elle ne pouvait plus soutenir les scènes qu'on lui faisait chaque jour\ » C'est sans doute en songeant à cette époque de sa vie et en faisant aussi allusion au mystère de sa naissance que mademoiselle de Lespinasse écrivait plus tard à M. de Guibert :

a II n'y a point de malheur que je n'aie éprouvé. Quelque jouir, mon ami, je vous conterai des choses qu'on ne trouve poini dans les romans de Prévost ni de Richardson. Mon histoire est un composé de circonstances si funestes, que cela m'a prouvé que le vrai n'est souvent pas vraisemblable. Les héroïnes de roman ont peu de chose à dire de leur éducation ; la mienne mériterait d'être écrite pour sa siogukrité. Quelque soirée, cet hiver, quand nous serons bien tristes, bien tournés à la réflexion , je vous donnerai le passe-temps d'entendre un écrit qui vous intéresserait, si vousie trouviez dans un livre, mais qui vous fera concevoir une grande horreur pour l'espèce humaine. Ahl combien les hommes sont cruels l les tigres sont encore bons auprès d'eux. Je devrais naturellement me dévouer à haïr; j'ai bien rempli ma destinée; j'ai beaucoup aimé et bien peu haï. Mon Dieu ! mon ami, j'ai cent ans; cette vie qui paraît si uniforme, si monotone, a été en proie à tous les malheurs et en butte à toutes les vilaines passions qui animent les malhonnêtes gens*. »

i. Tolrp. LÏXIV.

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